Recherche

La recherche n’a pas que des objets, elle a aussi des formes : le texte et la langue, mais également le théâtre, la peinture ou encore la bande dessinée. En investissant cette dimension négligée, on peut engager une modernisation des sciences sociales et lutter contre la crise qui les frappe.

Les sciences sociales – histoire, sociologie, géographie, ethnologie, anthropologie – ont hérité d’une réflexion et d’une pratique millénaires, mais c’est à partir du dernier tiers du XIXe siècle qu’elles se sont structurées en tant que disciplines. Cette révolution méthodique, qui a eu des bénéfices énormes pour les sociétés, a aussi marginalisé la réflexion sur les formes de la recherche, au profit d’un standard qu’on retrouve aujourd’hui dans les revues du monde entier (indépendamment de l’essor de l’anglais comme langue scientifique). Or la recherche n’a pas que des objets. Elle a aussi des formes : écriture, langue, narration, rythme, ton, cadrage, scénographie, supports, expériences, ruptures, hybridations, etc.

Pourquoi les sciences sociales ont-elles été si peu touchées par le cinéma, par la photographie ou par le roman moderne, alors que Walter Scott et Chateaubriand, au début du XIXe siècle, avaient puissamment contribué au renouvellement de l’histoire ? Les premiers numéros des Annales, à partir de 1929, sont contemporains du Procès (1925), du Bruit et la Fureur (1929), de L’Homme sans qualités (1930) et de Voyage au bout de la nuit (1932). À cause de ce rendez-vous manqué, l’histoire n’a pas complètement rompu avec ses certitudes narratives du XIXe siècle, qu’elle partageait avec le roman réaliste. À force de lier objectivité scientifique et mépris pour les « littérateurs », les sciences sociales ont oublié qu’elles s’incarnaient dans un texte.

Or l’écriture n’est pas un vain ornement, une foucade esthétique. Pour les sciences sociales, l’enjeu est tout autre : il s’agit de clarifier leur méthode, de raconter leur enquête, d’accroître leur réflexivité, d’améliorer leur réception, d’accepter la subjectivité, de s’ouvrir davantage au débat et à la critique. Au prétexte qu’elles sont modernes sur le plan de la méthode, les sciences sociales doivent-elles refuser la modernité de la forme ? C’est en ce sens qu’on peut appeler à leur « modernisation ». Celle-ci consiste à réfléchir, collectivement et expérimentalement, aux formes nouvelles que pourrait prendre, dans le futur, l’intelligence des sociétés passées ou présentes.

Non seulement cette modernisation est possible, mais elle devient urgente. Internet et le numérique ont bouleversé la manière de faire de la recherche. Surtout, une crise multiforme frappe aujourd’hui l’édition, la librairie et l’université : les ventes de livres s’effondrent, les librairies peinent à survivre, les étudiants désertent les formations en sciences humaines. N’est-ce pas aux chercheurs eux-mêmes de retenir le public qui fuit, de conquérir de nouveaux lecteurs ? N’est-ce pas aux groupes de recherche de proposer des innovations conceptuelles et formelles, pour varier les outils épistémologiques ? Une telle réflexion ne peut se décliner au passé, en régressant vers les belles-lettres du XVIIe siècle ou le scepticisme postmoderne des années 1970-1980 ; elle doit être résolument tournée vers l’avenir.

Cette modernisation est déjà engagée. Dès l’époque de la révolution méthodique, à la fin du XIXe siècle, le géographe Élisée Reclus a montré que l’on pouvait être à la fois un savant et un écrivain, refusant le jargon, les chasses gardées et le savoir « à la découpe ». Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Martin de la Soudière, infatigable arpenteur des hautes terres du Massif central, se définit comme un chercheur interdisciplinaire doublé d’un écrivain : lieux, gens, montagne sont la matière de sa recherche comme de sa littérature.

Dans un « complément d’enquête », l’ethnologue Françoise Zonabend revient sur son travail à Minot, en Bourgogne du Nord, pour montrer que ses carnets de bord portent la trace d’une émotion, d’une intimité, d’une liberté que les conventions académiques n’autorisent pas. Au fil de leurs livres, des historiens comme Philippe Artières, Patrick Boucheron, Alain Corbin, Carlo Ginzburg, Nicole Loraux, des sociologues comme Didier Éribon et Nicole Lapierre ont renouvelé la pratique et la langue même de la recherche. À l’instar du contrefactuel, l’utopie offre une manière alternative de comprendre la société, comme s’y efforce, sur un mode mi-ludique, mi-sérieux, notre dossier « Le monde en 2112 ».

Les sciences sociales s’écrivent, mais elles peuvent aussi se filmer, se chanter, se jouer, se danser, se peindre, se dessiner. En projetant le raisonnement sur d’autres supports que le texte, on fait naître de nouvelles expériences, on produit de nouveaux savoirs. C’est ce que rappelle Susan Ossman, anthropologue et peintre, en revenant sur sa propre production artistique. Les chercheurs peuvent aussi, sans rien abandonner de leurs exigences, s’associer avec des auteurs de bande dessinée. Des revues comme XXI et La Revue dessinée, creusets du reportage dessiné, ouvrent la voie. La Vie des Idées bénéficie elle-même des vertus d’Internet, de l’image et de la vidéo.

Plaidoyer pour faire des sciences sociales autrement, ce dossier suggère des pistes, insuffisantes sans doute, critiquables peut-être (comme tout texte de sciences sociales), mais qui ont le mérite de proposer du nouveau, de réinventer le métier, de regarder vers l’avenir. Que la recherche en sciences sociales soit aussi une recherche sur ses propres formes, quoi de plus normal ?

Sommaire

- Martin de la Soudière, « L’ethnologie ou le parti d’écrire. Entretien »
- Françoise Zonabend, « Le terrain de soi »
- Christophe Brun, « Élisée Reclus ou l’émouvance du monde »
- Susan Ossman, « Anthropologie visuelle »
- Ivan Jablonka, « Histoire et bande dessinée »
- Rémy Besson, « Imaginations historiennes »

Et aussi :
- Philippe Artières, « Quand l’histoire nous traverse. Entretien »
- Patrick Boucheron, « L’invention de la mondialisation. Entretien »
- Alain Corbin, « L’histoire entre rêve et plaisir. Entretien »
- Carlo Ginzburg, « Les contraintes invisibles. Entretien »
- Paulin Ismard, « Nicole Loraux, l’audace d’être historienne »
- Nicole Lapierre, « Éloge de la bâtardise. Entretien »
- Dossier « Le monde en 2112. Utopies pour après-demain », publié en volume aux PUF avec un texte inédit d’Alexis Jenni
- Dossier « Le livre demain »

Quelques expériences marquantes :
- Les Archives de la planète (1912), fonds photographique et cinématographique réuni par le mécène Albert Kahn et le géographe Jean Brunhes
- Chronique d’un été (1961), un film de Jean Rouch et Edgar Morin
- Le Temps des cathédrales (1978), un documentaire fondé sur l’œuvre de Georges Duby
- La Commission centrale de l’enfance (2008), un spectacle de David Lescot
- Notre Terreur (2010), un spectacle de Sylvain Creuzevault
- L’Asile des photographies. La Maison Rouge (2010), une exposition de Philippe Artières et Mathieu Pernot.

Les articles du dossier

Pour citer cet article :

Ivan Jablonka, « Les formes de la recherche », La Vie des idées , 4 novembre 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-formes-de-la-recherche.html

Nota bene :

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par Ivan Jablonka , le 4 novembre 2014

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