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Résister dans la forêt

À propos de : Jean-Baptiste Vidalou, Être forêt. Habiter des territoires en lutte, Zones


C’est par un maillage d’infrastructures que le pouvoir réduit les particularités locales, exploite les ressources, combat les autonomies. Habiter des territoires en lutte permet de lui résister. « Être forêt », de Notre-Dame-des-Landes à Bornéo, c’est devenir ingouvernable.

Il n’est pas nécessaire d’être un arbre ni d’être ligneux pour « faire forêt » — tout au moins selon la définition qu’en propose Jean-Baptiste Vidalou, puisqu’

il y a de la forêt là où on ne peut supporter la misère existentielle généralisée, cette neutralisation préventive de toute vie.

Son ouvrage, Être forêt, est un appel à refuser le gouvernement du monde par les chiffres dont les ingénieurs sont les implacables artisans.

Jean-Baptiste Vidalou s’inscrit dans la tradition foucaldienne de dénonciation du gouvernement des hommes par une technostructure. La thèse est connue, mais il y rajoute une dimension territoriale, car le Panoptikon cher à Bentham, essentiel pour surveiller et punir, bute contre les aspérités de la géographie. Au contraire d’une fabrique ou d’une prison, le monde, surtout quand le vivant s’en mêle, n’est pas plat : dans le repli des vallées, dans les profondeurs des montagnes, là où le regard ne peut pénétrer, les hommes se dérobent au pouvoir central [1].

Dès lors, le pouvoir n’a d’autre solution que de chercher à aménager ce territoire, à le pénétrer de routes, à plaquer une carte en deux dimensions sur l’espace : « Gouverner les hommes, c’est gouverner leur milieu. » C’est par un maillage d’infrastructures de transport que le pouvoir connecte les territoires, les communautés, réduit les particularités locales, exploite les ressources, projette sa force de contrôle et combat les autonomies. L’État moderne, depuis les canaux de Sully jusqu’au smart grid de la transition énergétique [2], relie, fluidifie, homogénéise.

Comme le sang d’un grand corps

Si le maillage du territoire est déjà constitutif de l’imperium romanum, la capacité en avait été largement perdue durant le Moyen Âge, et il faut, pour la France, attendre la fin du XVIIe siècle et le XVIIIe siècle pour que le pouvoir central soit à nouveau capable de contrôler administrativement — et pas seulement politiquement — les territoires et les hommes. En témoignent, de manière paroxystique, les grands chemins royaux de l’intendant du Languedoc Nicolas Lamoignon de Bâville (1648-1724), qui permettront le « Grand brûlement des Cévennes » — la destruction de 31 paroisses et la déportation de 13 000 habitants — et de venir à bout des camisards en lutte pour la liberté de conscience religieuse lors de la guerre des Cévennes (1702-1704).

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François Quesnay

Toutefois, si les routes et les voies de communication sont utilisées pour la répression, elles ont aussi pour fonction d’intégrer économiquement le territoire, en permettant la circulation des hommes et des produits, ainsi que l’exploitation des ressources naturelles. C’est à Quesnay (1694-1774), médecin de formation et premier des physiocrates, que l’on doit la théorisation de la circulation des biens, par analogie à la circulation du sang, entre les secteurs de production du royaume. Quesnay, qui voit dans l’agriculture la source première de toute richesse, conçoit la prospérité comme le résultat de la circulation de la richesse initiale et sa transformation, dans ce corps qu’est le royaume. Dès lors, faciliter la circulation du sang — l’argent, les biens —, c’est accroître la prospérité. Un bon gouvernement veillera donc à fluidifier l’économie.

La computation du monde

La théorie de Quesnay butte cependant sur la singularité apparemment irréductible du réel. Deux artisans ne font pas deux objets identiques, deux arbres ne donnent pas les mêmes poutres, deux populations n’ont pas les mêmes mesures.

Il revient donc à l’ingénieur de liquéfier le réel, d’établir des équivalences et des normes, de zoner ; bref, de permettre par la computation du monde à la fois de quantifier, d’évaluer, d’aplanir, de connecter, de faire circuler, pour finalement gouverner le monde. Dès lors, les hommes et le territoire n’existent plus en vertu d’une singularité locale, ni selon des dimensions symboliques et émotionnelles propres, mais en vertu de leur inscription dans un réseau d’échange de signes standardisés : signes d’argent, d’énergie, de tonnes de CO2, etc.

La transition énergétique, les énergies renouvelables, les smart grids constitueraient-ils l’ultime avatar d’un corps des ingénieurs qui, sous couvert d’optimisation écologique, met en œuvre un projet de contrôle des ressources et des populations ? Négawatt, groupe d’ingénieurs travaillant à un système énergétique renouvelable, et Eon, multinationale allemande se proposant de valoriser avec l’ONF les Cévennes sous forme de bois-énergie, ne sont pour l’auteur que les deux bras d’une idéologie ingénieuriale sans âme, détruisant toute singularité, et dont l’obsession est de « tout prévoir, tout calculer, c’est-à-dire tout réduire à l’économie ».

Sous leur regard, la forêt n’existe plus en tant que telle. Il n’y a plus qu’une réserve de biomasse qu’il convient de gérer pour nourrir le réseau. Quant à la montagne, sa valeur est relative au nombre d’éoliennes que l’on pourra y installer — et tant pis si les ondes émises détruisent la vie locale.

Or la forêt, surtout dans les montagnes, fut le refuge de populations refoulées ou réfugiées pour échapper au pouvoir central. À son abri se maintenaient ou s’élaboraient des contre-sociétés. La forêt est le lieu d’un autre rapport au monde, un monde dont les frontières sont poreuses. Nul besoin de se connecter au sein de ce qui constitue déjà une communauté de vie, où les êtres peuvent partager une identité commune. Non pas une forêt vierge, mais une forêt habitée dans un autre rapport au monde, un rapport sensible.

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ZAD de Notre Dame des Landes, 2012
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Against_the_Airport_and_its_World.jpg

Dans le contexte actuel, ce rapport au monde ne se déploie pas seulement en forêt : celle-ci est la matrice de tous les mouvements qui refusent le désenchantement du monde et revendiquent une approche sensible. Dans les luttes urbaines ou contre les grands projets inutiles, ce sont deux visions du monde qui se livrent désormais la guerre. D’un côté, le calcul, les nombres, les réseaux, la mobilité, l’homogénéisation ; de l’autre, la sensibilité, la forme, le lieu, l’enracinement, la singularité. On peut donc « être forêt » à Notre-Dame-des-Landes, à Broadback, à Bornéo. Être forêt, c’est « devenir ingouvernable ».

Une approche très française

Tout en ayant apprécié l’intention et bien des parties de l’essai de Jean-Baptiste Vidalou, et sans en déconseiller la lecture, j’ai buté à plusieurs reprises sur le fond et sur la forme.

Sur le fond, d’abord, la réduction de la modernité à la figure de l’ingénieur me paraît très marquée par le contexte français, dans lequel le corps des ingénieurs a de fait fourni des administrateurs pour le pouvoir central. Sans nier le fait que l’ingénieur et son organisation de la fabrique ont pu servi de matrice aux sociétés industrielles, en faire le premier facteur explicatif, voire l’unique, laisse perplexe. La comptabilité à partie double qui inspira Lavoisier est une création des banquiers italiens ; l’affirmation de la supériorité de l’esprit sur le corps, un héritage des néoplatoniciens. Quant à la volonté de puissance, elle habitait déjà Louis XIV, avec ou sans Vauban.

L’auteur, agrégé de philosophie, aurait pu souligner la responsabilité des philosophes et des moralistes dans l’émergence du monde capitaliste, comme l’a montré Albert Hirschman (1915-2012) dans Les Passions et les Intérêts. D’ailleurs, la même modernisation se produit aussi, voire avant, dans des pays comme le Royaume-Uni ou les Pays-Bas, où les ingénieurs n’ont jamais eu le pouvoir administratif dont ils ont disposé en France. Que dire du rôle des artistes italiens de la Renaissance, qui changent le rapport à l’espace, tandis que les fresques de Lorenzetti (1290-1348) à Sienne constituent un projet d’aménagement du territoire ?

À tout prendre, il serait plus juste de dire que, dans de nombreux pays, les ingénieurs furent les idiots utiles de la mise en coupe réglée du monde. Il est nécessaire, pour rendre compte de ce mouvement, certes déplorable, de prendre en compte d’autres forces motrices, tant dans le domaine des mutations anthropologiques que de l’apparition du capital. La technique n’est certes pas neutre : elle participe d’une société, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à la déterminer.

Un plan de travail

On aurait donc aimé que l’auteur s’interroge aussi sur le consumérisme de nos sociétés, la passion pour la vitesse, la volonté de puissance, l’émergence du système financier, etc. Dans une perspective holistique — à laquelle l’auteur devrait être sensible —, l’ingénieur apparaît comme une composante, pas comme le fait générateur. Quant à renvoyer dos à dos Eon et les concepteurs de Négawatt (ces derniers ayant toujours mis en avant la sobriété et l’efficience énergétique avant le recours aux énergies renouvelables), c’est une simplification vraiment dommageable. « Être forêt », c’est aussi savoir faire la différence entre une multinationale qui vend de l’électricité pour satisfaire ses actionnaires, et des gens engagés qui essaient de trouver la moins mauvaise solution au désastre écologique en cours.

Sur la forme, Jean-Baptiste Vidalou a choisi de combiner des chapitres de témoignage, d’analyse historique et philosophique et, enfin, de dissertation philosophique autour de la métaphore de la forêt. Cette combinaison des approches est parfois déroutante, mais elle constitue une marque de l’auteur diversifiant ainsi les points de vue.

Être forêt apparaît donc comme une ébauche, un plan de travail qui mérite d’être mûri. Espérons qu’il se développera non sous la forme du tronc rectiligne d’un épicéa destiné à finir en granulés de bois, mais sous celle du grand chêne de Sherwood, cher à tous les rebelles, avec ses puissantes branches charpentières – essai de science sociale, manifeste des forêts-rebelles, roman, recueil de poèmes, avec un enracinement dans les luttes, mais aussi dans les communautés alternatives fécondes.

Recensé : Jean-Baptiste Vidalou, Être forêt. Habiter des territoires en lutte, Paris, Zones, 2018, 144 p., 14 €.

Pour citer cet article :

Matthieu Calame, « Résister dans la forêt », La Vie des idées , 2 avril 2018. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Resister-dans-la-foret.html

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par Matthieu Calame , le 2 avril

Notes

[1Voir James Scott, Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, Paris, Seuil, 2013 (2009), et sa recension dans La Vie des idées.

[2Le smart grid, ou réseau électrique « intelligent », permet d’ajuster les flux d’électricité entre les différents consommateurs.