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La théorie économique doit à Albert O. Hirschman l’enrichissement de la notion d’« acteur rationnel », dont il a montré les capacités de délibération propres à promouvoir le développement d’une société démocratique de marché. Portrait d’un économiste contestataire et activiste.

L’œuvre iconoclaste d’Albert Hirschman est en partie le résultat d’une vie mouvementée et dont le versant académique débuta assez tardivement [1]. Très tôt il put observer sur le terrain l’apparente omniprésence de la violence dans les transactions humaines, la tendance des sociétés, y compris les plus avancées, à être gangrenées par un inexorable processus de brutalisation. Mais contre tout fatalisme, il choisit de s’intéresser à la capacité intrinsèque d’adaptation des collectivités humaines ; à quelque échelle ou à quelque mesure que ce soit l’action était possible et les discours sur les lois, les régularités, les commandements de l’histoire, de la nature ou de la société devaient être nuancés. Son œuvre constitua une vaste enquête sur les principes, mais aussi les astuces, pouvant favoriser l’émergence d’un environnement social, politique, économique raisonnable. La question de l’action collective et tournée vers les réformes fut donc au cœur de son propos [2]. Cela explique qu’il put considérer dès ses premiers travaux sur l’Amérique Latine que « le problème du développement consiste à susciter et à encourager l’action humaine dans une certaine direction » [3] ou qu’il concentra ses réflexions tardives sur les « microfondements d’une société démocratique » et à la « constitution de la personnalité démocratique » [4].

Albert Hirschman nait à Berlin en 1915, dans une famille de la moyenne bourgeoisie. Il s’engage au début des années 1930 dans les Jeunesses Socialistes, organisation très proche du Parti social-démocrate. Face à la montée du nazisme, il quitte l’Allemagne en avril 1933 après une année d’études universitaires passée à Berlin, études principalement consacrée à l’étude de l’économie politique.

Il poursuit sa formation à Paris durant deux années à l’École des hautes études commerciales mais ces études le déçoivent en particulier parce qu’elles ne sont pas suffisamment centrées sur l’économie politique. Il obtient une bourse à la London School of Economics où enseignent notamment Friedrich von Hayek et Lionel Robbins. Mais il découvre surtout La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de John Maynard Keynes au moment de sa publication en février 1936. Même s’il se montre réticent à l’égard des systèmes théoriques globaux, le keynésianisme exercera une influence significative sur son œuvre en général et dans ses écrits sur le développement en particulier.

Il entreprend une étude sur la réforme monétaire française de 1925-1926 et la développe dans sa thèse de doctorat, préparée à partir de 1936 à l’université de Trieste, où il a été nommé assistant. Durant la même année, il s’engage pendant quelques mois dans le combat des Brigades internationales en Espagne, mais abandonne rapidement le mouvement passé sous contrôle des communistes. C’est en Italie, au côté de Eugenio Colorni, marié à sa sœur, Ursula Hirschman, qu’il s’associe au combat anti-fasciste. L’influence de Colorni doit être soulignée aussi parce qu’il lui ouvre sa bibliothèque. Il découvre alors l’œuvre de Gustave Flaubert et surtout celle de Montaigne qui seront parmi ses principaux auteurs de prédilection. Il quitte l’Italie en 1938, au moment où paraissent les décrets anti-juifs, et séjourne en France.

Il est volontaire dans l’armée française en 1939, mais est obligé, après la défaite, de se réfugier à Marseille. Il participe avec Varian Fry à l’organisation de l’Emergency Rescue Committee qui permet à environ deux milles réfugiés de quitter la France. On retrouve parmi ceux-ci entre autres Hannah Arendt, André Breton, Marc Chagall ou encore Marcel Duchamp. Repéré par les autorités en décembre 1940, il est obligé fuir en Espagne et s’exile aux États-Unis à partir de janvier 1941.

Il s’établit à l’université de Berkeley grâce à une bourse d’étude de la Fondation Rockefeller. C’est là, à partir de 1941-1942, qu’il commence à travailler sur son premier ouvrage, National Power and The Structure of Foreign Trade, qui sera publié en 1945. Engagé dans l’armée américaine en 1943, il devient citoyen américain et est envoyé en Afrique du Nord, puis en Italie. De 1946 au début des années 1950, il travaille pour le Bureau de la Réserve fédérale (Federal Reserve Board), notamment dans le cadre du plan Marshall. Ses premiers travaux en font un spécialiste des problèmes de la reconstruction en Italie et en France. Il démissionne de son poste et part en mission en Colombie en 1952. Il devient alors conseiller financier du Bureau national de planification, avant de travailler en tant que consultant privé. Ces années en tant qu’expert économique, comme planificateur et comme conseiller sur les questions de développement sont déterminantes pour sa formation. Ses premières investigations dans le champ de l’économie du développement le conduisent à constater le faible réalisme de la théorie économique standard.

De 1956 à 1958, il est invité à l’université de Yale, qui a repéré ses premières recherches et son travail de terrain en Colombie. Il commence alors à travailler sur The Strategy of Economic Development, publié en 1958, qui constitue une référence majeure de la réflexion sur l’économie du développement. Il complète ce travail par deux ouvrages plus appliqués : Journeys Toward Progress : Studies of Economic Policy-Making in Latin America, en 1963, puis Development Projects Observed, en 1967. Il rappellera plus tard qu’il s’agissait pour lui, au travers de cette trilogie sur le développement, de « célébrer, chanter l’épopée du développement, son défi, son drame, sa grandeur » [5]. De nombreux articles accompagnent cette trilogie, articles rassemblés ensuite dans deux recueils : A Bias for Hope : Essays on Development and Latin America (1971), et Essays in Trespassing : Economics to Politics and Beyond (1981).

De 1958 à 1964, l’université de Columbia lui offre son premier véritable poste académique pour enseigner l’économie internationale, mais paradoxalement l’enseignement ne constitue pas son domaine de prédilection. Puis de 1964 à 1974, il poursuit sa carrière académique à l’université de Harvard où il commence à élargir ses travaux et se consacre à la rédaction d’Exit, Voice and Loyalty : Responses to Decline in Firmes, Organizations, and States [6], publié en 1970, ouvrage sur lequel il reviendra à plusieurs reprises pour rectifier, approfondir ou élargir les principaux résultats qu’il y exposait. Ce dernier ouvrage est probablement le plus influent en particulier parce que les principales catégories qu’il introduit, la défection (exit) et la prise de parole (voice), peuvent s’appliquer à un grand nombre de situations et de terrain différents. S’affranchir des frontières disciplinaires représente aussi une des marques de fabrique de l’œuvre d’Hirschman que l’on retrouve dans ses travaux sur le développement, mais qui s’affirme avec encore plus de force à partir d’Exit, Voice and Loyalty.

Il devient à partir de 1974 professeur à l’Institute for Advanced Studies de l’université de Princeton. En 1977, l’ouvrage The Passions and the Interests marque une orientation nouvelle dans l’œuvre d’Hirschman, tournée vers l’histoire des idées, même si dans le prolongement de ses précédents travaux, il n’hésite pas à convoquer plusieurs disciplines pour mener à bien son enquête. Il publie Shifting Involvments : Private Interest and Public Action en 1982, ouvrage qui complète son analyse entreprise dans The passions and the Interests sur les motifs d’action entre privé et public. The Rhetoric of Reaction publié en 1991 constitue son dernier ouvrage.

Une expérience initiale formatrice : la question du développement

Les travaux d’Hirschman, depuis son ouvrage Exit, Voice and Loyalty : Responses to Decline in Firmes, Organizations, and States, ont attiré l’attention des politologues, des historiens et des sociologues. Mais il convient de ne pas oublier qu’il demeure, comme il l’a souligné, « avant tout un économiste » [7]. Ce sont d’abord ses contributions à la question du développement, antérieures en grande partie à Exit, Voice and Loyalty, qu’il faut évoquer ici. Hirschman participa en effet dès l’immédiat après-guerre à l’essor de l’un des champs les plus dynamiques et les plus problématiques de l’analyse économique moderne. Ses analyses dans le champ du développement ont été pour lui formatrices et déterminantes pour sa réputation et sa carrière académique ; elles constituent le plus souvent « des opinions divergentes critiquant la nouvelle et l’ancienne orthodoxie [et] ont conduit à des débats animés, aidant ainsi, avec les contributions d’autres auteurs, à rendre le nouveau domaine de l’économie du développement attirant et excitant, ceci dans les années 1950 et 1960. J’ai bien l’impression que c’est ce que mon travail a apporté de plus positif, et que là a été son influence essentielle » [8].

La prise en compte de ses réflexions sur le développement n’a pas simplement un intérêt théorique ; elle permet aussi de lier les premiers travaux d’Hirschman à ses dernières contributions, et d’en repérer les éventuelles continuités et brisures. Exit, Voice and Loyalty présente ainsi de fortes affinités avec The Strategy of Economic Development. The Passions and the Interests constitue moins une rupture qu’un prolongement de ses réflexions sur le développement, examinant dans l’histoire des idées les rapports entre économie et politique après les avoir étudiés sur le terrain des pays sous-développés.

Ses travaux sur le développement inaugurent le positionnement critique d’Hirschman vis-à-vis de l’orthodoxie économique péchant par excès de théorisation et par manque de réalisme, qu’il ne cessera par la suite de développer. Soulignons que, dès son premier ouvrage, National Power and The Structure of Foreign Trade, il fustige déjà les omissions de l’analyse économique standard sur les rapports entre puissance nationale et commerce international, et se montre favorable à une approche s’affranchissant des cloisonnements disciplinaires.

Il critique le déterminisme de certaines positions théoriques ou doctrinales cherchant à établir des lois, des régularités ou encore des constantes et ne laissant aucune place aux possibilités de changements induites par l’intrinsèque capacité d’adaptation des communautés humaines. Il est essentiel, souligne-t-il, pour le chercheur en sciences sociales, de « repousser les limites de ce qui est ou est perçu comme possible, fût-ce au prix d’un affaiblissement de notre capacité, réelle ou supposée, à discerner ce qui est probable » [9].

Cette méthode « possibiliste » permet de mieux saisir la conception endogène du développement qu’introduit Hirschman, qui repose sur la prise en considération attentive des capacités d’action collective des parties prenantes économiques, politiques et sociales. Le développement dépasse la seule croissance économique par l’intégration des changements de valeurs et des institutions. Ainsi, amorcer un processus de développement relève d’une stratégie consistant à trouver les moyens de mobiliser des ressources virtuellement présentes. « Il importe moins », souligne Hirschman dans Stratégie du développement économique, « pour le promouvoir, de trouver des combinaisons optimales de ressources et de facteurs de production données que de faire apparaître et de mobiliser à son service des ressources et des capacités cachées, éparpillées ou mal utilisées » [10]. Parmi celles-ci figurent entre autres le sous-emploi dans le secteur agricole, la capacité d’épargne peu employée ou encore le faible recours aux entrepreneurs locaux.

Il s’agit de rechercher des « dispositifs d’entraînement », en somme des mécanismes multiplicateurs susceptibles, sur la base d’une première impulsion, d’entraîner un enchaînement imprévu d’effets positifs. Le problème du sous-développement n’est donc pas imputable à l’absence de certains facteurs ou compétences, mais simplement à l’incapacité de trouver la combinaison des éléments qui permettrait d’initier le processus du développement : « Nous affirmons simplement que les pays ne réussissent pas à exploiter leur potentiel de développement parce que, pour des raisons en grande partie liées à leur conception du changement, ils ont du mal à prendre les décisions requises par le développement en aussi grand nombre et avec autant de rapidité qu’il faudrait » [11].

La faiblesse de la capacité d’investissement est un problème récurrent auquel sont confrontés les pays sous-développés. Contrairement à ce que supposent les approches inspirées des modèles de croissance équilibrée (Roy Harrod et Evsey Domar), les déterminants de l’épargne et de l’investissement sont indépendants dans les pays sous-développés. On se retrouve ainsi dans des situations où une épargne virtuelle est « frustrée », alors que les opportunités d’investissement sont réelles. Dès lors, l’objectif de toute théorie du développement est de rendre compte de ces situations et de proposer des moyens susceptibles d’accroître cette capacité d’investir. À chacune des situations particulières, il faut s’attendre à ce que le processus de développement rencontre des obstacles sérieux (incertitude, coût social, etc.). Afin de surmonter ces derniers, Hirschman mise sur ce qu’il appelle l’effet de complémentarité de l’investissement dont on peut noter la proximité avec l’effet multiplicateur. Il s’agit en effet, souligne-t-il, d’une « relation de type multiplicateur, chaque investissement déterminant, dans la période suivante, des investissements d’un montant inférieur à celui de l’investissement initial » [12].

La critique que développe Hirschman à l’encontre des modèles de croissance équilibrée le conduit naturellement à opter pour un développement fondé sur une croissance non équilibrée donnant la priorité à une zone, un secteur, dont la réussite entraînera le développement de l’ensemble. Une politique de développement doit par conséquent viser à entretenir les déséquilibres et miser sur les effets de complémentarité des investissements, afin que les « forces du marché » et les « forces extérieures au marché », les actions et pressions politiques, amorcent un processus vertueux de développement. Hirschman affirme là sa volonté de dépasser les frontières disciplinaires, seul moyen de fournir une image fidèle de la réalité du développement. Celui-ci est donc une stratégie, relevant à ce titre du registre du politique, du possible, et en aucune manière de programmes technocratiques, planifiés et importés, caractéristiques des prétentions probabilistes de l’expert. Journeys Toward Progress et Development Projects Observed, ouvrages plus appliqués, et plus attentifs aux enseignements à tirer de processus de développement s’observant à des échelles microsociales témoignent de ce credo « possibiliste » suivi par Hirschman.

La recherche des microfondements d’une société démocratique

Hirschman a souligné que ses différents travaux ont toujours été motivés par une commune question : la recherche des « microfondements d’une société démocratique, [de] la constitution de la personnalité démocratique » [13]. Présentés dès Exit, Voice and Loyalty, ses travaux sur les organisations, les institutions, les comportements et dans le domaine de l’histoire des idées l’ont ainsi amené à mettre en avant certaines caractéristiques positives de l’économie de marché dans l’émergence et l’épanouissement de cette « personnalité démocratique », et en particulier de mettre en évidence l’existence, au sein des sociétés démocratiques de marché, d’un régime régulier de conflits.

Plusieurs étapes jalonnent cette réflexion transversale. Les catégories de défection (exit) et prise de parole (voice) introduites dans Exit, Voice and Loyalty constituent deux modes d’action individuelle de réaction devant les défauts et le risque de déclin des organisations. Face à l’insatisfaction ou au mécontentement causés par les produits et/ou services délivrés par ces dernières, le consommateur ou l’usager peut soit faire défection (exit) et s’adresser à des organisations concurrentes faisant ainsi jouer les mécanismes du marché, soit, action politique, prendre la parole (voice) par le biais de plaintes, de revendications, de pétitions... afin que se produise une amélioration des produits délivrés. Alors qu’Hirschman estime initialement que ces deux modes d’action individuelle sont liés par une relation négative (la hausse de l’un entraine la baisse de l’autre), il révise son jugement ultérieurement à la lumière des évènements qui se déroulent durant l’année 1989 dans l’ex-République démocratique allemande où la défection et la prise de parole « se sont renforcés mutuellement », et ont été d’une totale efficacité puisqu’elles ont entrainé « l’effondrement du régime » [14].

Exit, Voice and Loyalty illustre parfaitement la volonté d’Hirschman de ne pas limiter ses travaux au seul domaine tracé par les frontières disciplinaires n’hésitant pas en la matière à puiser tout à la fois dans les boites à outils de l’économiste et du politiste. Par ailleurs, les amendements apportés aux catégories théoriques qu’il y développe témoigne de ce « penchant à l’autosubversion » sur lequel il est revenu à la fin de sa carrière dans son recueil d’articles intitulé A Propensity to Self-Subversion.

L’archéologie du couple intérêts / passions, développée dans The Passions and the Interests, ouvrage marquant une orientation nouvelle de l’œuvre d’Hirschman vers l’histoire des idées, montre que, avant Adam Smith, l’économie et la politique procédaient d’un creuset commun, dans le cadre d’une conception large de la rationalité et de l’intérêt. En effet, la notion d’intérêt avant le tournant opéré par La Richesse des Nations (1776), constate Hirschman, était mobilisée dans le cadre de réflexions principalement politiques qui entendaient répondre aux problèmes engendrés par les conflits endémiques que se livraient aux XVIIe et XVIIIe siècles les belliqueuses sociétés européennes. Montesquieu entre autres signale dans sa fameuse thèse sur le « doux commerce » que les activités guidées par l’intérêt permettent de neutraliser les conséquences dévastatrices des passions humaines. Aux moyens politiques que sont la division des pouvoirs et le développement de contre-pouvoirs, il leur adjoint la passion d’enrichissement comme instrument économique permettant de freiner l’expansion de la force aristocratique. La notion d’intérêt nait donc « de la réflexion politique bien des années avant que la science économique n’en fasse un de ses principes essentiels » [15]. Ce travail d’historien des idées permet à Hirschman de réviser substantiellement certaines interprétations qui ont été données du développement du capitalisme. Le poids croissant pris par les activités économiques durant les XVIIe et XVIIIe siècles ne résulte pas de l’influence de la minorité protestante de la population comme Max Weber dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme avait pu le laisser entendre, mais de celle de la majorité de la population qui se met alors à adhérer à une pensée qui se forge « au sein même de l’appareil du pouvoir (...) en réponse aux problème qu’affrontaient le prince et surtout ses conseillers et d’autres notables intéressés » [16].

Shifting Involvments : Private Interest and Public Action, complémentaire de The Passions and the Interests, propose une conception plus complexe de l’« acteur rationnel » de la théorie économique, en s’interrogeant sur les principes qui gouvernent les choix individuels entre activité privée et participation publique. Hirschman y montre que l’individu dispose de « capacités autocorrectives » liées à ses valeurs morales dans l’action économique, à même de le conduire à modifier ses préférences entre sphères privée et publique et ainsi de promouvoir le développement d’une société démocratique de marché. Il s’agit là encore d’explorer la complexité de la nature humaine et de montrer en quoi l’acteur rationnel que présuppose l’analyse économique classique constitue une représentation simpliste de la réalité. Il existe en effet dans la nature humaine des composantes morales occultées par l’économiste standard qui permettent de comprendre les fortes mobilisations collectives que connaissent les sociétés démocratiques de marché. Hirschman introduit notamment dans cet ouvrage une « théorie cyclique des comportements collectifs » entre privé et public. Si le passage du public au privé a été bien documenté, il n’en est pas de même, constate-t-il, du mouvement inverse. Or, les mouvements collectifs ont été massifs durant les années 1960 et il importe de comprendre ce qui les détermine. C’est ici qu’il relève ces « capacités autocorrectives » qui permettent selon lui d’expliquer le développement cyclique de mouvements collectifs caractéristiques des sociétés développées.

The Rhetoric of Reaction poursuit une réflexion qu’Hirschman avait entamée dans National Power and the Structure of Foreign Trade et, dans ses contributions sur le développement, sur le rôle des idées dans le changement, en dressant une « carte des rhétoriques de l’intransigeance » développées durant les XIXe et les XXe siècles et comprenant à la fois les rhétoriques réactionnaires et les rhétoriques progressistes. L’objectif initial de cet ouvrage est bien de stigmatiser le raisonnement et le discours réactionnaires comme le souligne Hirschman : « La répulsion que j’éprouvais à l’égard de l’offensive néoconservatrice explique très certainement la tonalité des cinq premiers chapitres du livre. Ils ont été écrits dans un élan combatif dont je n’avais pas eu l’expérience depuis bien longtemps. Le ton de ces chapitres donne au livre le caractère d’un manifeste anticonservateur ou, peut-être, anti-néoconservateur » [17]. Pourtant, il finit aussi par conclure que l’abus de la rhétorique et l’hostilité à toute forme de dialogue et de compromis ne sont pas l’apanage du réactionnaire, mais peuvent aussi bien l’être du progressiste et du réformateur. Il dénonce, en définitive, l’absence d’ouverture de certains discours et raisonnements incompatibles avec la discussion et la délibération sur lesquelles se fonde la société démocratique de marché.

Hirschman identifie ainsi trois arguments avancés par la rhétorique réactionnaire pour contrecarrer les progrès successifs des citoyennetés civile, politique et économique :

- l’argument de l’effet pervers qui stipule que « toute action qui vise directement à améliorer un aspect quelconque de l’ordre politique, social ou économique ne sert qu’à aggraver la situation que l’on cherche à corriger »

- l’argument de l’inanité qui considère que « toute tentative de transformation de l’ordre social est vaine »

- Enfin l’argument de la mise en péril qui sur la base du coût élevé de la réforme en déduit qu’elle « risque de porter atteinte à de précieux avantages ou droits précédemment acquis » [18].

C’est dans les deux derniers chapitres de l’ouvrage qu’Hirschman adopte un point de vue moins radical en montrant que l’intransigeance n’est pas spécifique de la rhétorique réactionnaire, mais peut l’être du progressisme. Les trois précédents arguments avancés par la rhétorique réactionnaire ont ainsi leur pendant progressiste :

- L’effet pervers est nié et le réformateur dans ce cas exclura « la simple possibilité de conséquences non voulues de l’action humaine » [19]. C’est au contraire le renoncement à la réforme qui pourra déboucher sur des effets désastreux.

- À l’immutabilité de l’ordre social stipulé par les partisans de l’argument de l’inanité, les progressistes opposent « la nécessité d’une marche en avant, d’une évolution ou d’un progrès » [20]. S’opposer au changement induit par la réforme serait totalement stérile.

- Enfin, à l’argument réactionnaire de la mise en péril de l’ordre social provoquée par la réforme, les progressistes affirment l’automatique harmonisation entre « la nouvelle réforme et les précédentes » [21].

Finalement, l’enquête menée par Hirschman lui permet d’exposer la récurrence des arguments rhétoriques employés pourtant dans des contextes différents et qui constituent des blocages ou des freins à une action (discussion) collective orientée par la réforme et les progrès des différentes sphères de la citoyenneté.

Au moins deux traits remarquables de l’œuvre d’Hirschman méritent une mention supplémentaire : d’une part, ses réflexions sur le conflit, qu’il a inaugurées dès National Power and the Structure of Foreign Trade, et d’autre part, son attitude critique, personnelle et originelle, son « penchant à l’autosubversion » signalé plus haut.

La place qu’il donne à la notion de conflit reste bien évidemment indissociable de son parcours biographique, témoin de la montée du totalitarisme durant les années 1930 et de violences en Amérique latine lorsqu’il y travaillait au cours des années 1950 et 1960. Elle est au cœur de son premier ouvrage, National Power and the Structure of Foreign Trade, consacré aux rapports entre puissance nationale et commerce international. Il y souligne le rôle du conflit économique et le peu d’intérêt qu’il suscite chez les économistes. Il poursuit cette réflexion dans son analyse de l’inflation que connut le Chili (présentée dans Journeys Toward Progress). Dans un texte ultérieur, il pose les jalons d’une théorie sociopolitique de l’inflation dans laquelle le conflit constitue l’enjeu de l’inflation. « Avec l’inflation, explique-t-il, chaque groupe est capable de se lancer dans une conduite conflictuelle et de démontrer sa puissance et son opposition aux autres groupes » [22]. Entre certaines bornes, l’inflation, dans cette perspective, atténue l’antagonisme et permet l’acceptation des règles du jeu économique et social, ainsi qu’une reconnaissance mutuelle des différentes parties dans leur désaccord. Ainsi s’enclenche un processus continu d’arbitrages et de négociations entre groupes sociaux, qui débouche sur un contrôle démocratique de l’économie.

C’est dans une contribution intitulée « Des conflits sociaux comme piliers d’une société démocratique de marché » qu’Hirschman a apporté des éclairages importants sur sa conception du conflit [23]. Il en distingue deux types : « Ceux qui se soldent par un résidu positif d’intégration et ceux qui déchirent la société ». La société démocratique de marché se caractérise précisément par le fait qu’elle développe un « régime régulier de conflits » portant sur la répartition du produit social entre groupes sociaux, secteurs, régions, et nécessitant dès lors un effort constant d’ajustement et de compromis. S’il ne faut pas nier la possibilité de conflits antagoniques, souvent de nature religieuse ou raciale, et aux conséquences désastreuses, Hirschman met au jour un autre type de conflits, naissant incessamment des déséquilibres dynamiques de l’économie de marché et virtuellement porteur de propriétés politiques fécondes. Ainsi, souligne-t-il, « si divers qu’ils puissent être, il s’agit généralement de conflits divisibles, de questions de plus ou de moins, par opposition aux conflits non divisibles de type ou-ou qui sont caractéristiques des sociétés déchirées par des rivalités ethniques, linguistiques ou religieuses » [24]. Le conflit, caractéristique des sociétés démocratiques de marché, est donc un conflit divisible, et dès lors il peut favoriser l’apprentissage de la pluralité des intérêts, des compromis et conciliation et finalement de la réforme.

L’autosubversion renvoie à une attitude critique d’Hirschman à l’encontre des positions déterministes du chercheur en sciences sociales, et en économie en particulier. Elle est constitutive des analyses développées à partird’Exit, Voice and Loyalty, qui interrogent la dimension autocorrective de l’individu, en particulier de l’homme de science, car c’est précisément dans ce champ que certaines compétences démocratiques doivent pouvoir s’épanouir. L’ouverture d’esprit, l’acceptation de la critique, la révision de ses positions, etc., constituent en effet des qualités attendues du chercheur en sciences sociales. Plus précisément, le progrès des recherches et de la pluridisciplinarité, notamment entre économie et politique, suppose inévitablement une capacité d’autocritique, de la part du chercheur, vis-à-vis de ses propres catégories théoriques. La société démocratique de marché, rappelle utilement Hirschman, suppose la délibération ; il est alors « capital que les opinions ne soient pas pleinement formées avant le processus de délibération » [25]. C’est pourquoi, le processus démocratique suppose un certain type de personnalité sachant se défaire, par sa capacité autocorrective, de ses « opinions opiniâtres ».

La notion d’autosubversion, développée dans l’ouvrage qui en porte le titre, repose sur ce dernier principe : elle vise à « démontrer qu’une tendance [qu’un chercheur développe] mérite d’être profondément reconsidérée et nuancée en prêtant attention à la ligne opposée, à la lumière d’événements ou de découvertes ultérieures » [26]. Ce penchant à l’autosubversion chez Hirschman, a toujours été principalement déterminé par des valeurs morales : « Sitôt que l’idée m’en effleura l’esprit, ce fut pour moi un devoir d’aller de l’avant : n’en rien faire eût été une forme d’autocensure ou de dissimulation » [27]. Cette propension à l’autosubversion peut ainsi « contribuer à nourrir une culture plus démocratique où, non contents d’avoir le droit de professer des opinions et des convictions personnelles, les citoyens sont prêts à les remettre en question à la lumière d’arguments et d’éléments inédits » [28].

Par cette attitude critique d’autosubversion, Hirschman entend remettre en cause un certain parti pris méthodologique, largement partagé par la communauté des économistes, privilégiant la rationalité des moyens au détriment de la rationalité des fins. Il milite ainsi pour une revalorisation de la faculté dont dispose la personne humaine de se donner des fins en dehors de tout instinct ou conditionnement. Ce questionnement sur les fins et sur les conditions requises pour assurer la stabilité de la société démocratique de marché est au cœur de sa réflexion depuis Exit, Voice and Loyalty. La notion d’autosubversion, dans cette perspective, n’est que la transposition dans le cadre scientifique de cette capacité autocorrective de la personne humaine, nécessaire au maintien de la démocratie.

Depuis ses premières contributions sur le développement économique jusqu’aux investigations dans l’histoire des idées économiques et sociales, l’œuvre d’Hirschman a toujours été résolument orientée vers l’action, le souci expérimental, l’exigence de l’enquête. Il écrit ainsi : « Mon objectif à moi n’est pas de prévoir des tendances. Je m’applique plutôt à découvrir ce qui peut se produire et à attirer l’attention des lecteurs là-dessus [...] ; je m’intéresse, avant tout, à la constellation de faits et de situations nécessaires pour que se réalisent de bonnes choses. Je cherche toujours à faire des propositions et à convaincre que certaines choses sont possibles. En ce sens, je suis bien un activiste » [29]. Son œuvre, motivée par l’action démocratique, n’obéit à aucun déterminisme, mais ouvre des « possibles » confiants dans les capacités intrinsèques des individus et groupes sociaux à déterminer des compromis collectifs dans un cadre démocratique.

Conclusion

La propension d’Albert Hirschman à s’affranchir des barrières disciplinaires permet assurément d’associer son œuvre à certains courants hétérodoxes de la théorie économique, et en particulier au courant institutionnaliste. Mais, là encore, sa démarche apparaît singulière. En effet, son objectif n’est pas de s’opposer, mais de maintenir le dialogue avec l’orthodoxie, même s’il peut se montrer très critique à son égard. Il reconnaît ainsi qu’il a toujours « cherché les moyens [...] de maintenir le contact avec les “orthodoxes”, toujours cherché à convaincre les personnes du camp adverse des autres options possibles, à travers les raisonnements qui leur sont familiers » [30]. L’absence de discussion et la radicalisation des positions seraient contraires à l’esprit de son économie politique s’interrogeant sur les « micro-fondements d’une société démocratique ». Il s’agit encore de rechercher des compromis possibles entre des parties opposant leurs arguments contradictoires, compromis seuls à même de déboucher sur une adaptation du discours et du raisonnement scientifiques à la réalité sociale. Dans cette perspective, le dépassement des frontières entre économie et politique ne doit pas servir à disqualifier le discours disciplinaire, en particulier économique, mais au contraire constituer un moyen de résorber les antagonismes et de promouvoir la collaboration entre disciplines.

Dossier(s) :
Collection d’hiver

Pour citer cet article :

Cyrille Ferraton & Ludovic Frobert, « Albert Hirschman : un tempérament autosubversif », La Vie des idées , 1er octobre 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Albert-Hirschman-un-temperament.html

Nota bene :

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par Cyrille Ferraton & Ludovic Frobert , le 1er octobre 2013

Notes

[1Voir Luca Meldolesi, Discovering the Possible : The Surprising World of Albert Hirschman, Notre Dame, Ind. : University of Notre Dame, 1995 ; Jeremy Adelman, Worldly Philosopher. The Odyssey of Albert O. Hirschman, Princeton, Princeton University Press, 2013.

[2Cyrille Ferraton et Ludovic Frobert, L’Enquête inachevée : Introduction à l’économie politique d’Albert Hirschman, Paris, Puf, 2003.

[3Albert Hirschman, Stratégie du développement économique, Paris, Editions ouvrières, 1964, p. 38.

[4Un certain penchant à l’autosubversion,op. cit., p. 195.

[5« Une ambition cachée », inUn certain penchant à l’autosubversion, Paris, Fayard, 1995, p. 184.

[6Défection et prise de parole, Paris, Fayard, 1995 (intitulé, lors de la première traduction française, Face au déclin des entreprises et des institutions, Paris, Editions ouvrières, 1972).

[7La Morale secrète de l’économiste, Paris, Les Belles Lettres, 1997, p. 109. (trad. française de Passaggi di frontiera. I luoghi e le idée di un percoso di vita, 1994).

[8« Confession d’un dissident. Retour sur Stratégie du développement économique », inL’Economie comme science morale et politique, Paris, Gallimard, 1984, p. 96.

[9« Political economics and possibilism », in A Bias for Hope : Essays on Development and Latin America, New Haven, Yale University Press, 1971, p. 27.

[10Stratégie du développement économique, Paris, Editions ouvrières, 1964, p. 17.

[11Op. cit., p. 38.

[12Op. cit., p. 58.

[13Un certain penchant à l’autosubversion,op. cit., p. 195.

[14Op. cit, p. 25.

[15Les passions et les intérêts, Paris, PUF, 1980, p. 50.

[16Op. cit., p. 116.

[17« La rhétorique progressiste et le réformateur », in J. Affichard et J.-B. de Foucauld, Pluralisme et équité : la justice sociale dans les démocraties, Paris, Esprit, 1995, p. 238.

[18Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991, p. 22.

[19Op. cit., p. 254.

[20Op. cit., p. 251.

[21Op. cit., p. 241.

[22« The social and political matrix of inflation : elaboration on the Latin American perspective » (1978), inEssays in Trespassing : Economics to Politics and Beyond, Cambridge, Cambridge University Press, 1981, p. 200.

[23Un certain penchant à l’autosubversion,op. cit.

[24Op. cit., p. 357.

[25« Opinions opiniâtres et démocratie », inUn certain penchant à l’autosubversion,op. cit., p. 120.

[26Op. cit., p. 136.

[27Op. cit., p. 88.

[28Op. cit., p. 136.

[29In La Morale secrète de l’économiste,op. cit., p. 98.

[30Op. cit., p. 130.



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