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Pour le cinquantenaire de sa disparition, paraît une somme sur la vie et l’œuvre de Francis Poulenc. Sa carrière de compositeur-interprète, mêlant tous les genres et fréquentant tous les milieux, est mise en parallèle avec les ressorts intimes de sa création.

Recensé : Hervé Lacombe, Francis Poulenc, Paris, Fayard, 2013, 1103 p., 39 €.

Le lecteur désireux de mieux connaître la vie, l’œuvre et l’esthétique de Poulenc disposait déjà de nombreuses sources et de matériaux divers : la correspondance du compositeur, ses entretiens radiophoniques, ses propres ouvrages ou les écrits de ses proches sont facilement disponibles. Il pourra désormais se référer à l’impressionnante biographie que vient de lui consacrer Hervé Lacombe, à l’occasion du cinquantenaire de la mort du compositeur. Si la recherche en musicologie n’échappe pas aux commémorations et anniversaires qui jalonnent les saisons musicales, cet ouvrage est cependant loin d’être un livre de circonstance rédigé en hâte : fruit d’une recherche minutieuse et documentée, cette biographie, sobrement intitulée Francis Poulenc, va probablement devenir la référence française sur le compositeur, après l’ouvrage remarquable de Carl Schmidt publié en anglais en 2001, Entrancing Muse : A Documented Biography of Francis Poulenc.

Spécialiste de la musique française des XIXe et XXe siècles, Hervé Lacombe est soucieux de rendre son discours accessible au lecteur profane, en limitant l’emploi d’un jargon musicologique à quelques détails d’analyse. Déjà auteur chez Fayard de deux synthèses sur l’art lyrique des siècles derniers et d’une biographie de Bizet, il réitère avec un autre compositeur, sans toutefois se détacher complètement de ses préoccupations initiales, puisque Poulenc, en spectateur assidu de l’Opéra-Comique au début du XXe siècle, fut influencé par Pelléas et Mélisande,Boris Godounov ou encore Rigoletto. Son opéra Dialogues des Carmélites est d’ailleurs un des rares opéras du XXe siècle à être repris aussi fréquemment sur les scènes internationales.

Immense compositeur d’opéra, Francis Poulenc s’est également illustré dans tous les genres musicaux (musique de chambre et musique symphonique, musique religieuse et théâtre lyrique, concerto, mélodie, musique chorale, musique de scène et musique de film), ce dont Hervé Lacombe souhaite rendre compte en analysant brièvement chacune de ses œuvres. Cette recherche d’exhaustivité est également présente dans la description minutieuse des lieux qu’il a fréquentés, des rencontres intellectuelles, amicales et amoureuses, qui ont façonné sa trajectoire, retraçant ainsi plus d’un demi-siècle de vie musicale et artistique, depuis l’orée du XXe siècle, jusqu’à sa mort en 1963.

Pour rédiger cette biographie, l’auteur s’est appuyé sur des sources riches et variées : archives de la Bibliothèque nationale de France et de la précieuse dation Poulenc, où il a exhumé des pièces de jeunesse inédites, presse nationale, témoignages et entretiens lui ont permis de constituer un solide corpus et d’accéder à des documents inédits. C’est ainsi qu’il a pu lire des lettres inconnues du grand public, en particulier un beau recueil de lettres adressées au premier amour de Francis Poulenc, Richard Chanlaire, qui peint en dilettante, réalise des paravents et des écharpes colorées. D’autres lettres sont égrenées au fil du récit et enrichissent la biographie d’anecdotes : échanges avec son oncle Camille Poulenc, avec des amis proches, au directeur du Conservatoire à l’occasion de la nomination du nouveau professeur de composition — le jeune Boulez faisant alors campagne pour Messiaen —, lettres concernant sa fille Marie-Ange, fruit d’une de ses rares liaisons féminines, correspondance entre Poulenc et Cocteau concernant La Voix humaine ou encore lettres à Maurice Carême à propos de La Courte Paille.

Malgré cet épais volume, organisé de manière chronologique, le lecteur peut aisément organiser sa lecture différemment, en se référant aux diverses annexes, très utiles : index des noms et des œuvres musicales, bibliographie et catalogue des œuvres musicales permettent une lecture choisie et ponctuelle de cet ouvrage qui se lit avec plaisir. L’auteur se délecte en effet dans la description du Paris si cher à Poulenc, le Paris des salons et des théâtres bien sûr, mais aussi du music-hall, des guinguettes et des lieux où l’on s’encanaille.

Paris, années folles

Hervé Lacombe développe longuement la description des années de formation du jeune homme, ses rencontres, son éducation musicale troublée et le bouillonnement artistique interrompu par la Grande Guerre. Il déborde alors du cadre de la stricte biographie pour présenter une époque largement idéalisée a posteriori, les Années folles, ainsi que les affinités personnelles et les réseaux de connaissances qui se forment dans les cafés, les théâtres, les salons et les hôtels particuliers.

Le contexte intellectuel dans lequel émerge la figure singulière de Poulenc est en effet essentiel pour comprendre la formation qu’il a reçue et les rencontres décisives qu’il a pu faire, qu’il s’agisse du pianiste Ricardo Viñes, qui complète la formation musicale de Poulenc et crée les œuvres du jeune compositeur, encore inconnu à la fin de la décennie 1910, de la claveciniste Wanda Landowska qui lui fait découvrir Bach, du ténor Pierre Bernac avec qui il forme, de 1934 à 1959, un duo consacré à l’interprétation de la musique vocale de concert, de la soprano Denise Duval, créatrice de nombreux rôles, ou encore de Paul Éluard, son double littéraire.

Ces rencontres artistiques, et bien d’autres, contribuent à brosser un portrait social du compositeur, éclairant un aspect parfois méconnu de sa personnalité : sa stratégie pour nouer des liens de sociabilité avec des musiciens, des écrivains, des critiques, des organisateurs de concert, des journalistes qui contribueront à sa réputation. Concernant le « groupe des Six » organisé autour de Cocteau au début des années 1920, Hervé Lacombe reconstitue avec une précision minutieuse la liste des rencontres, des concerts et des œuvres interprétées, qui permettent à Poulenc de faire jouer ses œuvres, de rencontrer des artistes, en France et à l’étranger, de se constituer réseaux amicaux et professionnels, intimement mêlés, en bref, de se faire reconnaître comme un jeune compositeur de l’avant-garde. On assiste alors à la naissance d’un artiste qui s’est affirmé et qui sait user de ses réseaux pour se faire jouer.

La carrière d’un artiste

Poulenc décide ainsi de devenir concertiste et de jouer en duo pour mieux faire connaître ses propres œuvres. C’est en particulier le cas dans les années 1930, lorsque plusieurs banques font faillite suite au Jeudi noir de Wall Street, et que pour éviter de tomber dans l’indigence, il multiplie récitals, concerts, conférences et écriture d’œuvres pour piano, en vogue à cette époque. Ses origines bourgeoises et l’entreprise familiale, qui fusionne en 1928 avec la Société chimique des usines du Rhône pour donner naissance aux établissements Rhône-Poulenc, l’avaient jusqu’alors toujours éloigné du besoin. Son départ pour les États-Unis en 1948 avec Pierre Bernac atteste ainsi d’une réussite professionnelle exceptionnelle, tant pour la diffusion de son œuvre que pour sa carrière de pianiste.

Cette stratégie se déploie également plus tardivement dans sa carrière, dans son attitude de mélomane : craignant d’apparaître en décalage à cause de son attachement au langage tonal, il prête une attention particulière aux écoles d’avant-garde, au dodécaphonisme et à la constellation autour de Messiaen. Par ces contacts avec les jeunes compositeurs, et le soutien qu’il peut leur apporter, Poulenc tâche d’éviter tout conflit ou critique qui le feraient passer pour une vieille barbe.

Hervé Lacombe s’attache à retracer les contrastes et les contradictions du compositeur, par sa double origine familiale (parisienne et artistique par sa mère, catholique par son père), son éducation bourgeoise et ses fréquentations d’artistes, sa ferveur religieuse et son homosexualité, son côté canaille et son penchant pour la vulgarité. Lui qui signe souvent « Poupoule » pour ses amis, et qui est décrit comme la réunion du moine et du voyou par Claude Rostand, se nourrit de ces paradoxes qui en font une personnalité joviale, volontiers gouailleuse, inquiète et mélancolique. Dans le domaine musical, Francis Poulenc revendique un mélange des genres, constitutif de sa pratique d’auditeur, de spectateur et de compositeur. Il affirme son goût pour la « grande musique » et pour la musique « de divertissement », pour le café-concert, le bal musette et le music-hall.

Parcours d’un éclectique

On pourrait ainsi analyser les goûts musicaux de Poulenc comme une illustration précoce de ce que le sociologue Richard A. Peterson appelle le caractère « omnivore » des pratiques culturelles des classes supérieures : pour le chercheur américain, les nouvelles formes de distinction sociale ne passent plus uniquement par un goût pour la musique savante, mais par un éclectisme qui devient la nouvelle forme de légitimité culturelle. Cependant, loin de représenter seulement une forme de distinction, l’éclectisme musical est chez Poulenc la condition indispensable de la naissance de son propre style, elle invite à dépasser les oppositions entre musique sérieuse et musique de divertissement. C’est dans cet éclectisme que s’exprime son originalité, son œuvre est tout à la fois légère et mélancolique, espiègle et grave, élégante et populaire, simple et raffinée.

Mois par mois, année après année, Hervé Lacombe retrace de manière précise et détaillée toutes les activités de Poulenc, ses concerts, ses rencontres, ses déplacements, ses problèmes de santé etc. Si les développements sont parfois un peu fastidieux, peut-on reprocher tant de minutie à une biographie qui s’attache justement à corriger le manque de précision des ouvrages précédents, en particulier ceux de Henri Hell, ami et premier biographe de Poulenc, et de Marcel Schneider ?

La biographie est en outre enrichie d’une brève description de chacune des œuvres de Poulenc. Une analyse plus longue est consacrée aux Dialogues des Carmélites et à La Voix humaine, œuvres qui tiennent une place particulière dans la vie de Poulenc, toutes deux composées dans des périodes de doutes et de dépression. Hervé Lacombe justifie alors son projet d’ouvrage biographique et esthétique dans son dernier chapitre, « La mémoire prisonnière » :

« Loin d’une “idéologie” prônant une forme d’autonomie de l’art, son action, ses choix, ses conceptions et ses réalisation sont particulièrement interdépendants (vécus et en partie pensés comme tels) : les plans personnels et artistiques, religieux et sociaux se confondent ou du moins se croisent très souvent. Toutes ces composantes de la personne, de son action et du cadre historique dans lequel l’homme et l’œuvre s’accomplissent et prennent un sens, se nouent autour d’un “engagement esthétique” mené dans tous les genres [...] — un engagement qui place son moi sensible au cœur de l’œuvre. » (p. 818-819) Il poursuit un peu plus loin : « Habité par l’idée que sa vie nourrit sa création, Poulenc en vient à justifier et accepter les moments les plus noirs de son existence, le désespoir le plus profond, comme autant de matériaux nécessaires à la production d’une énergie esthétique. » (p. 821)

Hervé Lacombe conclut son ouvrage par des pistes de recherche esthétique qu’il présente, mais qu’il ne développe pas. S’appuyant sur la théorie littéraire, en particulier celle des « mythes personnels » de Charles Mauron, il écrit (p. 828) :

le motif récurrent qui traverse différentes œuvres est, chez Poulenc, formé d’un sens musical entouré d’un halo d’associations. L’ensemble des idées musicales qui traversent sa production forme un système de signes dont il faudrait étudier systématiquement les relations et les significations (par associations et comparaisons, par références à des styles et des musiques fortement connotées — comme une java, une écriture chorale, des harmonies « sensuelles » etc.). Faisons l’hypothèse que cet ensemble dépend de la sphère des angoisses, des aspirations, des désirs et de l’imaginaire intime du compositeur. Ces idées sont les unités élémentaires à partir desquelles il reprend sans cesse les fils de son histoire et de son “complexe”, c’est-à-dire des archétypes — les mythèmes de son destin exhaussé en mythe personnel.

Difficile de nier la présence de tels motifs récurrents dans la production de Poulenc, mais on aurait aimé un développement illustrant cette hypothèse. Malgré ces quelques réserves, cet ouvrage représente une synthèse brillante sur la vie et l’œuvre d’un compositeur complexe dont il éclaire les passionnantes contradictions avec brio.

Pour citer cet article :

Pauline Lambert, « Poulenc l’éclectique », La Vie des idées , 30 octobre 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Poulenc-l-eclectique.html

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par Pauline Lambert , le 30 octobre 2013

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