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Le touriste, un « colon en puissance » ?

À propos de : Colette Zytnicki, L’Algérie, terre de tourisme, Vendémiaire


Étudiant l’essor du tourisme dans l’Algérie coloniale, Colette Zytnicki montre que les hôtels, les stations balnéaires et les parcs nationaux renforcent matériellement et psychologiquement la présence française. La patrimonialisation du territoire est une autre manière de se l’approprier.

Recensé : Colette Zytnicki, L’Algérie, terre de tourisme, Paris, Vendémiaire, 2016, 292 p., 21 €.

« Il peut paraître étonnant de s’intéresser au tourisme en Algérie coloniale » (p. 7). C’est à partir de cet étonnement que Colette Zytnicki s’est lancée dans son nouvel ouvrage. Fondé sur un important travail d’archives, d’analyse de guides et de récits de voyage de personnalités mais aussi de voyageurs anonymes, L’Algérie, terre de tourisme invite à une plongée dans la psyché coloniale.

L’histoire du tourisme en Algérie est appréhendée ici comme un des mécanismes de la domination coloniale, approche qui constitue l’originalité et la force de cet ouvrage. Outre le fait que les bâtiments militaires sont transformés au fur et à mesure en hôtels, que des militaires assurent la sécurité des estivants, le tourisme constitue en effet un moyen parmi d’autres pour pacifier certaines régions et établir des relations entre les territoires d’Afrique du Nord.

Lignes maritimes et ferroviaires

Le développement du tourisme accompagne d’emblée la conquête coloniale. L’Algérie constitue, dans le premier temps de la présence française, un terrain d’exploration pour des hommes d’affaires et des voyageurs « intrépides », dont le voyage est rendu possible par le contrôle du pays garanti par la présence de l’armée.

À partir de 1835, pour se rendre à Alger, les voyageurs embarquent sur des bateaux affrétés par l’État pour le transport des troupes, des employés de l’administration et de la poste. Les compagnies privées ne manquent pas, avec en tête la Compagnie générale transatlantique, qui emporte en 1879 le marché du service postal et qui sera l’acteur majeur du développement du tourisme en Afrique du Nord. La distance entre la métropole et le Maghreb se rétrécit : « Dans les années 1860, Alger est donc à quelques jours de Paris » (p. 14).

Progressivement, on crée des infrastructures pour répondre aux besoins de plus en plus sophistiqués et diversifiés des clients. Ceux qui arrivent avant 1850 doivent trouver seuls leurs moyens de transport. La situation change dans les années 1850, avec les premières diligences reliant les principales villes et, dans les années 1860, avec la construction de la première ligne ferroviaire reliant Alger et Blida. À partir de 1882, agences et compagnies maritimes proposent des billets circulaires. Plus tard, les touristes pourront également réserver des voyages organisés et l’usage de l’automobile révolutionnera l’exploration de territoires de plus en plus reculés, singulièrement le Sahara, avec les rallyes automobiles lancés par André Citroën.

Les hôtels se multiplient et gagnent en confort, mais certains touristes préfèrent loger dans des habitations plus précaires, voire faire du camping. La majeure partie est composée d’hommes d’affaires et politiques qui choisissent de se rendre dans des établissements confortables. Il est certain que

la frontière entre voyage d’agrément et déplacement utilitaire est poreuse, comme si le voyageur était un colon en puissance. » (p. 21)

Dans son exploration du territoire, il est épaulé par des guides touristiques (le premier datant de 1844) et nourri par des lectures préalables, ainsi que par l’imaginaire oriental, diffusé en Europe depuis le XVIIIe siècle par la peinture et les lettres. Il s’agit de toucher du doigt cet « Orient immobile, comme arrêté en un long plan fixe » (p. 33).

Dès les années 1870-1880, le développement du tourisme fait de l’Algérie l’un des centres d’hivernage pour les élites internationales. Des stations balnéaires, des stations de sports d’hiver se multiplient, en prenant appui sur les syndicats d’initiative. À la fin du XIXe siècle, les plages deviennent à la mode en été et l’activité balnéaire se développe.

La Belle Époque est une période durant laquelle les classes moyennes des grandes villes visitent l’Algérie, et des formes du tourisme plus collectives apparaissent. L’appropriation coloniale du territoire passe donc par le développement d’un réseau d’hôtels, l’aménagement des routes et des pistes. Ces efforts se développent en lien avec les politiques nationales et locales : une commission, créée en 1916, jette les bases d’une politique touristique, mise en œuvre après la Première Guerre mondiale.

La « Californie de la France »

La période qui s’ouvre avec la fin de la guerre voit se multiplier les efforts pour faire de l’Algérie la terre du tourisme par excellence. Le gouvernement général d’Algérie intègre le tourisme dans ses plans de développement économique. Ce nouveau cap est sous-tendu par des arguments politiques :

Le tourisme, tout d’abord, permettait de confronter les esprits arabe et européen « pour mieux les fondre ensemble ». On espérait ensuite transformer le touriste en colon, alors que l’on ne cessait de déplorer la faiblesse de la présence française. Enfin, la fonction impériale du tourisme était évoquée. (p. 119)

Mais, dans le contexte de la crise mondiale des années 1930, la célébration de la conquête de l’Algérie ne se traduit pas toujours par des retombées en termes de tourisme. Les acteurs impliqués dans le développement du tourisme visent une clientèle nouvelle, plus populaire, cet objectif étant renforcé par l’octroi des congés payés en 1936 ou par la popularisation de la voiture auprès des classes moyennes, voire populaires. Sont alors promues des colonies de vacances et des activités balnéaires (bains de soleil, clubs nautiques, yachting) qui participeront d’une véritable culture de la plage, surtout chez les jeunes.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le tourisme intérieur des Européens de la colonie assure le maintien des activités, alors que les organisations de tourisme épousent la politique pétainiste.

Le tourisme, à l’instar de la patrimonialisation auquel il est étroitement lié, s’affirme comme un mouvement d’appropriation du territoire, de ses paysages, de ses monuments et de son histoire. On peut avancer qu’il a contribué à enraciner la population française dans le sol algérien. (p. 229)

Après la guerre, le Comité algérien du tourisme et l’Office algérien d’action économique et touristique du gouvernement général de l’Algérie (OFALAC) dressent des plans pour l’avenir. Dans les films promotionnels, l’Algérie devient la « Californie de la France ». Une fièvre touristique se développe, avec la promotion du camping. Elle s’accompagne de la création de clubs cyclistes ou alpinistes, comme le Club alpin français, installé en Algérie en 1880. Cette prise en charge du territoire correspond à une patrimonialisation des sites algériens : un Service des bâtiments civils et de la voirie, créé en 1843, s’occupe de la « préservation des monuments anciens en Algérie » ; une Inspection générale des monuments historiques et des musées archéologiques est créée en 1853.

L’attention du colonisateur se concentre, comme dans d’autres contextes [1], sur les sites antiques, tels Lambèse ou Tipasa, pour asseoir le projet politique. Le passé antique de ces régions est alors interprété comme « une sorte de prologue à leur propre colonisation » (p. 30). L’architecture traditionnelle, ainsi que le passé arabe, musulman et berbère, est prise en charge par des sociétés savantes, des revues et des associations – processus qui atteint son apogée au début du XXe siècle avec le style Jonnard (du nom du gouverneur général), inspiré du style mauresque.

Paysages et voyages coloniaux

Cette patrimonialisation touche le paysage à travers la fondation des premiers parcs nationaux français en Algérie (1921), l’activité des associations et sociétés savantes qui participent, à leur échelle, à l’émergence de ce mouvement. La création de ces parcs nationaux est censé améliorer l’impact du « milieu colonial » sur la santé (à la fois physique et morale) des Français.

La découverte du pays s’accompagne de la découverte de ses habitants, seuls, à part les militaires, à fournir des services de guide en dehors de grandes villes. Le touriste remarque la prégnance de la pauvreté, cet effet socio-économique de la colonisation sur les indigènes, qui se construit comme une faille de la colonisation. Mais il ne remet pas en cause la domination coloniale et continue de classer les indigènes selon la grille raciste de la colonisation : « L’Arabe indolent, le fier Kabyle, le Juif avide et corrompu » (p. 33).

Force est de constater que les musulmans ne partagent pas les bonheurs des voyages et des séjours touristiques, les indigènes n’apparaissant que comme un personnel de service. Certaines organisations revendiquent une société coloniale plus fraternelle, elles visent à dépasser le cadre des appartenances communautaires. Mais ces idéaux se traduisent rarement dans la réalité. Il faut attendre la création des organisations musulmanes, comme celle des Scouts musulmans (1935), pour promouvoir des séjours de vacances au bénéfice de l’enfance musulmane.

Le développement du tourisme en Algérie suit la tendance mondiale et n’est pas propre à la colonie française, ce dont attestent de nombreux travaux. Benedict Anderson travaillant sur la patrimonialisation en Asie du Sud-Est [2], Eric Jennings à propos du thermalisme en contexte colonial [3], Sylvain Venayre étudiant le voyage et le tourisme en général ont largement contribué à éclairer cette pratique sociale. L’apport de Colette Zytnicki s’inscrit dans cet ensemble de travaux qui, à travers l’analyse des objets périphériques du champ politique, mettent en lumière les mécanismes de la domination coloniale.

Pour citer cet article :

Ewa Tartakowsky, « Le touriste, un « colon en puissance » ? », La Vie des idées , 25 mai 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-touriste-un-colon-en-puissance.html

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par Ewa Tartakowsky , le 25 mai

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Notes

[1Voir Nabila Oulebsir, Les usages du patrimoine. Monuments, musées et politique coloniale en Algérie, 1830-1930, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 2004 ; et Colette Zytnicki, Les Juifs du Maghreb. Naissance d’une historiographie coloniale, Paris, Presses universitaires de Paris Sorbonne, 2011 (recensé ici).

[2Benedict Anderson, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 2006 [1983], notamment le chapitre « Recensement, carte, musée ».

[3Eric T. Jennings, À la cure, les coloniaux ! Thermalisme, climatisme et colonisation française, 1830-1962, Rennes, PUR, 2011 ; id., La ville de l’éternel printemps. Comment Dalat a permis l’Indochine française, Paris, Payot, 2013.



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