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Histoire du voyage

À propos de : Sylvain Venayre, Panorama du voyage 1780-1920. Mots, figures, pratiques, Les Belles Lettres


Entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XXe, le voyage change radicalement : des derniers grands voyages d’explorateurs aux débuts du tourisme de masse, les pratiques évoluent et les figures de voyageur se renouvellent. Explorateur, enquêteur, curiste ou pèlerin ne se déplacent plus de la même manière : un livre récent fait le panorama de ces métamorphoses.

Recensé : Sylvain Venayre, Panorama du voyage 1780-1920. Mots, figures, pratiques, Paris, Les Belles Lettres, 2012, 650 p., 35 €.

Érudite et monumentale, la somme livrée par Sylvain Venayre sur le voyage au XIXe siècle donne un tableau concret d’un âge d’or du voyage : des derniers grands voyages d’exploration (Cook, La Pérouse) et des balbutiements techniques de la vapeur autour de 1780 au sortir de la Grande Guerre et à la veille du tourisme de masse en 1920, le voyage subit une métamorphose radicale. L’ouvrage retrace les étapes de cette évolution, en évitant de faire de l’innovation spectaculaire des transports à la moitié du siècle la rupture qui en est souvent l’image simplificatrice. Le chemin de fer de 1830 n’est pas plus « révolutionnaire » que la diligence quelques décennies plus tôt et, pour le XIXe siècle en particulier, « le progrès des routes fut aussi, à toutes les époques, celui de la liberté » (p. 35).

Plus qu’une nouvelle histoire des transports, du pèlerinage, du voyage savant ou du tourisme, ce livre dresse l’inventaire des manières de comprendre et de pratiquer le voyage au XIXe siècle. L’analyse de ses mutations passe par celle des évolutions sémantiques des mots qui l’ont désigné, et l’entreprise lexicographique fait émerger les glissements du sens à la façon d’un dictionnaire historique de la langue. Corbiniste convaincu, l’auteur se place résolument dans l’étude des représentations. Ouvrages savants, religieux, juridiques et médicaux, récits de voyage mais surtout guides et manuels en tous genres [1] : la méthode qu’il applique aux 2500 documents consultés tient en une proposition, historiciser les mots pour dégager les grandes figures émergeant des pratiques.

L’explorateur, l’enquêteur, le curiste, le pèlerin dessinent ce qui se défend d’être un simple catalogue. En partant du constat que ces figures à la signification changeante se référent les unes aux autres, S. Venayre les articule entre elles et soutient que chacun construit son identité de voyageur en empruntant à plusieurs d’entre elles. Le mot « figure » renvoie lui-même autant à des sociotypes en mutation (le « baigneur » cédant la place à « l’estivant » et le « villégiateur » au « vacancier » dans les années 1920) qu’à des personnalités, comme en témoigne le long index des noms de personnes. Humboldt y croise Jules Verne ou Baedeker, l’auteur des célèbres guides, mais aussi des personnages moins illustres que décisifs, comme le comte de Berchtold, pédagogue des voyages, ou Arthur Young, agronome anglais dont l’enquête commencée en 1787 sur les cultures en France servit la politique révolutionnaire.

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Affiche de la compagnie Paris Lyon Méditerranée. © Cauvy
Cauvy

Entre typologie et synthèse : le « panorama »

Tenter une histoire générale sans céder à la description de voyages particuliers, à propos d’une période où précisément les manières et les raisons de voyager se spécialisent et se distinguent fortement les unes des autres, le pari est-il possible ? Tout en passant en revue les innombrables figures du voyageur, le livre s’efforce de les lier et de les soustraire à l’effet de juxtaposition. S. Venayre refuse l’approche typologique des voyages en fonction de leur forme, des moyens de locomotion employés, de leur destination ou de leur sociologie, prenant le contre-pied de « l’itérologie [2] » à laquelle nous conviait Michel Butor et qui consisterait justement en une distinction des multiples déplacements concaténés et à plusieurs échelles dont est fait tout voyage. Là où Butor se donnait par le recours assumé à la typologie l’occasion de penser en plus du voyage classique l’exode, l’errance, le déménagement ou l’émigration, l’ouvrage ici recensé se concentre malgré tout sur le premier : l’aller-retour vers un but, qu’il s’agisse d’exploration, d’affaires, de salut ou de loisir.

L’étude tend vers la synthèse, prêtant attention aux grands équilibres statistiques, et vers la péréquation territoriale, évitant une histoire des seules représentations parisiennes. L’histoire des mots fait une place au voyage au féminin, point fort de l’ouvrage, à travers Flora Tristan, Jeanne Dieulafoy et George Sand (à l’absence notoire d’Alexandra David-Néel). Elle aborde ainsi la création du terme « exploratrice ». Longtemps cantonnée à l’écriture pittoresque et tenue à l’écart du discours savant, supposément masculin, celle-ci émerge à la fin du XIXe siècle au moment même où l’explorateur est perçu comme trop souvent sensationnaliste. Elle met alors à profit l’idée selon laquelle elle ne voyagerait qu’en second, après le temps forcément viril de la découverte, pour se voir reconnaître une précision dans l’étude de régions qui n’ont été que repérées avant son passage, et une stature scientifique inédite.

Clair et précis, l’inventaire distingue, énumère et subdivise les évolutions culturelles du voyage. Certaines figures se décomposent ainsi en profils plus spécifiques, tel le curieux qui présente trois avatars principaux, définis en fonction de l’objet qui les meut : l’antiquaire ira à la rencontre de l’histoire aussi bien dans les ruines de Rome que dans ces villes de France qui commencent à jouer de leur passé particulier, tel Rouen, aller simple pour le Moyen-Âge ; loin de privilégier l’Italie, l’artiste se tournera vers la Grèce ou l’Afrique du Nord, vers les musées partout en plein essor ou encore vers ces paysages qui remplacent l’atelier (de Barbizon à Pont-Aven) ; le naturaliste enfin, délaissant pour son herbier les faubourgs de Paris, partira en quête des Alpes ou des Pyrénées pour les courses du Club Alpin français ou de la Société de Spéléologie.

C’est pourquoi le livre reste quelque part entre une véritable synthèse et une simple typologie. C’est bien en ce sens un panorama, un point de vue dont la largeur ne compense pas la singularité ni l’ancrage. À quelques excursions près, celui-ci reste d’ailleurs français. Si l’on peine à distinguer l’internationalisation extra-européenne du phénomène touristique dans cette description de sa montée en puissance – dont témoigne le naufrage du Titanic – il faut imaginer la France comme le terrain limité à partir duquel une extrapolation de cette étude serait possible.

Voyage et volonté de savoir

L’enquête s’organise thématiquement autour de figures évoluant sur l’ensemble de la période, mais progresse insensiblement aussi bien dans une logique chronologique, des arts de voyager du XVIIIe siècle à l’émergence du touriste. La période considérée correspond globalement à un infléchissement du voyage, de l’aristocratique vers le populaire, de la nécessité vers le plaisir, du normatif ou du savant vers le divertissant, du collectif vers l’individuel et du sérieux au drôle. Elle engage surtout un essor sans égal de pratiques hybrides et démultipliées du voyage, et si l’on en croit l’auteur, de plus en plus ambiguës.

L’auteur évoque les rêves culturels liés à l’idéologie du progrès dès le début du XIXe siècle : la cité planétaire cosmopolite bâtie sur les canaux et les tunnels de la modernité. La lutte libérale pour la liberté de circulation prend le commis-voyageur pour héraut et la douane pour cible, mais derrière le modèle métaphorique du sang et de la sève se cache déjà toute l’ambiguïté de la « libre circulation » des hommes et (surtout) des marchandises. Déplaçant la question des voyages vers les colonies, l’auteur constate « l’alliance de la conquête militaire et des voyages savants » (p.100) et la confluence de discours liant voyage, commerce et colonisation. C’est ainsi que les télécommunications ont pu être présentées, jusqu’au monde crépusculaire de Conrad, comme la route du progrès moral vers la fraternité de tous les hommes, aussi bien par les missionnaires que par Jules Ferry. Alors que l’exploration géographique est inféodée à la colonisation de peuplement, nombre d’affiches et de récits de voyage se chargent de susciter l’expatriation en vendant le rêve de l’exploration, allant jusqu’à construire un tourisme colonial [3].

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Affiche de la compagnie Paris Lyon Méditerranée

Après un rappel sur les traditions du voyage formant la jeunesse (modèles anglais et aristocratique du Grand Tour, français et démocratique des compagnons du Tour de France), l’ouvrage nous plonge dans les conseils au voyageur de la littérature apodémique. Souvent intransportables, alors même qu’ils sermonnent leur lecteur sur la nécessité de ménager l’imprévu, ces arts de voyager sont des mines de clichés. Qu’il soit curieux studieux, pèlerin recueilli ou curiste scrupuleux, la distinction d’avec le touriste qui ne voyage que pour son plaisir est une attitude qui résume toute la période. La muséification des destinations et la conception des guides comme autant de livres s’adressant à l’artiste en témoignent. Modèle élitiste de la connaissance du monde que le voyage semblait contester, le livre en reste le compagnon indispensable, non seulement parce qu’il permet à ceux qui ne voyagent pas d’accéder dans des « abrégés » aux choses vues par les autres, ou parce que le récit de voyage évolue vers le roman d’aventure destiné aux enfants, mais parce que le simple fait de voyager requiert de lire pour chasser l’ennui. Le « va-et-vient permanent entre le paysage et le texte imprimé » (p. 190) est investi par la promotion publicitaire dès avant que Hachette n’obtienne le monopole sur les bibliothèques de gare (et la littérature du même nom) en 1852.

Les voyages scientifiques évoluent aussi, des grandes explorations maritimes et encyclopédiques autour de 1800 aux expéditions chiffrées et spécialisées qui prélèvent toutes sortes de choses dans l’intérieur des continents – le « blanc de la carte » – et de plus en plus encadrées par ministères, académies et muséums. Mais alors que triomphe l’explorateur très sensationnaliste de la fin du siècle, le monde savant s’en détourne, « processus […] qui devait conduire au célèbre incipit de Tristes tropiques [4] » (p. 226). Beaucoup éprouvent dès le XIXe siècle l’aporie du philosophe-voyageur puis de l’anthropologue : l’effacement par lui provoqué de ce qu’il vient observer. Si l’on voyage dans le temps en se déplaçant dans l’espace, l’anthropologue entend faire exister le présent des autres en s’y immergeant, plutôt que d’idéaliser leur passé en le donnant pour éternel. Se sédentariser au milieu des autres en dépassant le stade du voyage n’est pourtant pas toujours gage d’ouverture, comme en témoignent le missionnaire ou le broussard, du nom du fonctionnaire colonial qui cristallise le futur expatrié, celui qui se vante de connaître ces autres pour avoir vécu à côté, plutôt que parmi eux. Alors que la photographie se généralise, il est d’ailleurs de plus en plus fréquent, comme le montre la figure de l’« archéologue », touriste affranchi des livres de l’antiquaire, que le voyageur récolte des données auxquelles il n’entend rien pour le compte de sociétés savantes sédentaires.

L’ultime figure du voyage de connaissance est l’enquêteur protéiforme dépêché jusque dans les « bas-fonds » d’une société perpétuellement bouleversée. Jusqu’à ce que l’État remplace ce voyageur trop subjectif par la statistique des préfets, le recensement ou l’étude du paupérisme sont l’occasion de cette « science du gouvernement » (p. 281) qui s’ajoute au contrôle du territoire. L’étude des changements moraux et politiques requiert l’académie des sciences correspondantes et le déplacement in situ, gage d’authenticité, d’observateurs dont Tocqueville ou Lucien Leuwen sont des exemples variés [5]. Le grand reporter hérite dans les années 1870 de ce rôle (avec pour principal objet « d’étude » la guerre) à l’heure où le savant laisse le voyage au touriste.

Naissance du tourisme : le corps jouissant du voyageur

En étudiant successivement curistes, pèlerins et touristes, le livre aborde un second ensemble centré sur le corps du voyageur. Il montre l’avènement du plaisir au sein de pratiques qui s’en défendent, estompant la frontière entre la rigueur médicale ou la pénitence ecclésiale et ce désir de jouir qui est la meilleure définition du touriste. Jouir n’exclut ni d’apprendre, ni de prier ou de se soigner, mais suffit de plus en plus à justifier en soi le voyage, cure et pèlerinage compris.

Plus encore peut-être que toute pratique sociale et au-delà même de ces cas précis, le voyage du XIXe siècle se médicalise. Des discours sur l’exil et la nostalgie à la création de la médecine tropicale, l’auteur retrace l’histoire passionnée de la physiologie des déplacements, qui s’intéresse aussi bien aux désordres causés par la route qu’aux « aliénés voyageurs » qui rejouent la peur ancestrale du vagabond. Si l’antisémitisme fin de siècle médicalise la figure du Juif errant en névropathe, la tendance est à recommander le changement de lieu en « mêlant indistinctement toutes les raisons de voyager que les médecins avaient avancées depuis des siècles » (p. 325).

L’hygiène invente donc les pratiques normées de « la saison », période annuelle du raffermissement des chairs aux eaux minérales puis à la mer. Sur fond d’enrichissement rapide des villes thermales par cette fréquentation d’élite, l’économie prend le pas sur la guérison, le casino ou le golf n’étant jamais loin des thermes. Que le Voyage aux eaux des Pyrénées (1855) d’Hippolyte Taine devienne trois ans plus tard Voyage aux Pyrénées, illustre bien l’arrivée du touriste que prépare cette thérapeutique du voyageur. Venayre en trouve le mot d’ordre dans un guide de Vichy : « la Santé par le plaisir ».

Autre pratique normée, le pèlerinage subit la même évolution. Le débat est vif quant à sa nécessité, Dieu pouvant être prié partout. S’il valorise le but et l’arrivée par opposition à la route (assimilée à l’errance), malgré ses dénégations et son vœu de pénitence, lui aussi devient peu à peu le voyage d’agrément dont il cherchait tant à se distinguer. On ne vient pas à Lourdes ou à Ars seulement pour « retremper sa foi ». Le pèlerinage est même le laboratoire d’un tourisme de masse avant la lettre, l’Église affrétant des trains spéciaux pour manifester publiquement son socle : la foule des gens simples qu’elle déplace, seul « miracle » tangible dont elle puisse se targuer. Le pèlerinage s’adressant aux sens des hommes, le mot désigne assez vite toutes sortes de voyages profanes, d’autant que la pastorale (Ozanam en tête) comme le réseau organisationnel (guides, hébergement, transports) prennent acte du double sens du voyage : « Pèlerins de Lourdes, allez donc à Gavarnie ! » (p. 398).

L’ultime étape de cette institutionnalisation du plaisir est donc le touriste, figure grotesque et toujours autre – souvent anglais – d’un voyage qui s’industrialise et se « démocratise » (le verbe date d’alors, vers 1860). Jouir du spectacle du monde est son credo, le paradoxe étant qu’il n’en a pas les moyens. Rodolphe Töpffer dépeint avec sarcasme le « troupeau » de ces curieux revendiquant l’impréparation livresque mais sillonnant la Suisse « un itinéraire à la main, un lorgnon sur la belle nature [6] ». Le Perrichon de Labiche n’est qu’une des figures risibles de ce voyageur moyen, dépourvu des talents de ses prédécesseurs. Du fait que le touriste apparaisse en même temps que le sportsman, S. Venayre tire un questionnement passionnant sur le corps du nouveau voyageur, de plus en plus séparé du monde qu’il est venu sentir, par l’interdiction de toucher, l’habillement impénétrable et l’habitacle de la voiture. La vitesse des transports comme l’invention du « comfort » – anglais lui aussi – par l’industrie des hôtels, des agences de voyagistes et des articles Vuitton enveloppent en effet ce corps dans un circuit d’où le monde disparaît mais qui englobe son expérience. Or cette pratique standardisée s’ouvre alors au plus grand nombre. Les « plaisirains » profitent des trains bon marché pour découvrir tel ou tel « coin » de France, inspirant le mépris aux nostalgiques de la high life.

Le dernier chapitre étudie la façon dont la littérature se voit confier la mémoire de ce voyage nouveau, et par là même la résolution des fortes déceptions de l’expérience touristique. C’est le triomphe contradictoire du récit de voyage littéraire dont l’Itinéraire de Chateaubriand est le modèle. Stendhal excepté, le poète voyage contre le touriste tout en lui traçant la voie. Il n’est lui-même qu’un touriste qui dispose de mots.

Les mots du voyageur et le silence des humbles

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« La fin du trimardeur », couverture du supplément illustré du Petit Journal, 25 janvier 1914
Bibliothèque Nationale de France

Cette histoire sensible et lexicale du voyage n’est pas une histoire sociale. Faite avant tout de mots et plus attachée aux discours qu’aux pratiques elles-mêmes, elle laisse de côté une certaine substance du voyage, et notamment ses implications socio-environnementales. S. Venayre s’en explique, qui « [n’ignore] certes pas les motifs que la société impose aux voyageurs – ces buts économiques, politiques, militaires, religieux, scientifiques, professionnels qui poussent les hommes et les femmes sur les routes » mais ne les « [étudie] pas en fonction de la catégorie sociale à laquelle appartiennent les voyageurs » (pp.17-18). La misère qui les pousse ou le danger auxquels s’exposent les travailleurs du voyage restent peu évoqués, en quoi l’on s’interroge sur une présentation du voyage comme choix individuel, hors de toute détermination socio-économique.

Les gueux seraient-ils moins bavards que les élites ? L’auteur a pourtant écrit sur cette route des humbles, plutôt pour en souligner il est vrai la composante imaginaire ou esthétique qu’à la façon de Markus Rediker, qui écrit l’histoire sociale de la marine en réinterprétant la piraterie comme opposition au capitalisme [7]. Parce qu’il n’en a pas les mots et en dépit de sa pratique bien réelle, toujours est-il que le mécanicien du train n’entre pas dans la galerie des figures. Même en s’en tenant à un plan lexicologique, on regrette un chapitre sur tous ceux qui travaillent et vivent sur les routes. Quelles sont les pratiques de la vadrouille, attestée dès 1887 comme « errance en quête de débauche » puis en 1908 comme une « promenade sans but précis [8] » ? Routards et rôdeurs sont les orphelins de cette histoire des mots au lexique sélectif.

S’il donne l’exemple de bandits de grand chemin qui se font passer pour des pèlerins (d’où la distinction entre « bons » et « mauvais »), le livre n’évoque qu’en une page les forains, trimardeurs, vagabonds et chemineaux, « ces oiseaux de passage d’un genre nouveau qui mêlaient aux considérations religieuses et romantiques de l’exil un espoir inédit de révolution sociale » (p. 82). S’il rappelle qu’un guide de voyage claironne « À Belle-Île, pas de pauvres, pas de mendiants [9] », il ne nous apprend pas où se rendent ceux-ci ni comment, qui vont pourtant donc bien quelque part. De même insiste-t-il davantage sur la souffrance des monarques en exil que sur celle, donnée comme secondaire, des proscrits et des bagnards condamnés au « long voyage » (cf. pp. 304-305). Les « bas-fonds » de la société sont bien présents au titre de but du voyage des pionniers des sciences sociales (qui les baptisent ainsi), lesquels « se [déplaçaient] pour voir ceux qui, comme la nature elle-même, ne voyageaient pas » (p. 286). Si la synthèse foucaldienne dont se réclame S. Venayre suppose d’envisager « l’ensemble des conceptions par lesquelles les membres d’une société donnée appréhendent les faits dont ils sont les acteurs » (p.19), ne sont ici présents ni les mots ni les choses des pauvres, eux-mêmes devenus objets. Nulle trace des migrants ni du livret ouvrier. Or la sédentarisation des pauvres, vers laquelle tendent les politiques du contrôle des migrations internes est loin d’être acquise au XIXe siècle — à l’image du gentil chemineau repenti Diloy dans le roman éponyme de la Comtesse de Ségur (1868).

Y aurait-il un rôle pour les arts et la littérature dans l’écriture d’une telle histoire ? L’histoire culturelle laisserait-elle à la littérature – qui n’est faite que de mots – le soin de nous rendre présentes les choses du voyage ? L’iconographie est paradoxalement très présente dans ce livre sans images. En plus des nombreuses affiches et publicités qui s’y trouvent analysées, l’examen des représentations coloniales donne par exemple lieu à une restitution passionnante du débat autour des Femmes d’Alger de Delacroix. Laissant ouverte la question de savoir si le peintre aux colonies est « immoral » et « ignorant » (thèse de l’historien d’art Todd Porterfield qui le lit avec Edward Said) ou s’il suggère au contraire, depuis la domination coloniale qui rend le tableau possible, une réserve voire une critique de ses représentations (selon Patrick Vauday), l’auteur le compare à Gauguin pour conclure à la « complexité des attitudes individuelles des voyageurs du XIXe siècle face à une situation coloniale dont ils pouvaient profiter sans nécessairement l’approuver » (p.131-132). De quoi rendre le lecteur curieux d’un prochain livre consacré à l’iconographie du voyage.

C’est pourquoi nous aimerions, pour finir, suggérer les possibilités d’une synthèse plus large encore dans l’étude du voyage. Décrire les phénomènes du voyage à la façon dont en rendaient compte les acteurs de l’époque considérée est un pari risqué tant qu’il fait confiance aux seules archives. Il se place alors en effet à la merci des seuls discours reçus, ceux des élites ou en tout cas ceux de la norme, que celle-ci soit prescriptive (guides de voyage et manuels de conversation) ou descriptive (récits de voyage au sens large). Le livre n’en est pas dupe et nous avait prévenus de ce qu’il montre magistralement : la façon dont on dit le voyage est très différente de la façon dont on le pratique.

En voulant saisir ce que l’on appelle voyage plutôt que de partir des mobilités existantes, l’ouvrage grossit consciemment des phénomènes qui ne relèvent en rien du voyage (la villégiature, résidence itinérante qui ne met rien en branle). Son mérite heuristique est d’éclairer alors tout ce que l’on nomme voyage par abus de langage, et de s’écrire comme le pur reflet des mentalités dominantes du XIXe siècle. Il est dommage qu’il n’ajoute pas sa réciproque à ce parcours du mot à la chose, excluant les pratiques innommées de voyages dont on peut supposer qu’ils restent jusqu’à présent innommables.

Or nous vivons un moment de l’histoire universelle que travaille encore à plein cette histoire moderne du voyage, ce qui nous engage à reconnaître la nécessité politique de cette synthèse. Remonter aux années charnières de la diffusion de la modernité occidentale à travers le monde s’avère particulièrement fécond pour comprendre ce qui voyage aujourd’hui, de manière plus ou moins plaisante. Joyeux bavards, les commis-voyageurs Potard et Godissart [10] sont les ancêtres de Séraphin Lampion et des VRP. Rien n’empêche d’entrevoir les racines du tourisme sexuel dans l’imaginaire érotique inhérent à l’exotisme depuis le voyage de Bougainville en 1771, érotisme ambigu que relaye d’ailleurs le « réaménagement, au moins partiel, des relations sociales » (y compris maritales) dont s’accompagne la villégiature [11]. Le monde du XXIe siècle commence tout juste, enfin, à mesurer ce que cet âge d’or du voyage inaugure : un profond changement dans le sentiment de la durée et l’épaisseur de l’espace.

Aller plus loin

Michel Butor, « Le voyage et l’écriture », in Romantisme, 1972, n°4, pp.4-19.

Yves Citton, L’avenir des humanités. Économie de la connaissance ou cultures de l’interprétation ?, La Découverte, Paris, 2010.

Catherine Coquio, "Politique et poétique du trimard à la fin du XIXe siècle : Georges Bonnamour, Mécislas Golberg." in Littérature et Anarchie, textes réunis par A. Pessin et P. Terrone, Presses Universitaires du Mirail, 1998, pp. 387-409.

Markus Rediker et Peter Linebaugh, L’Hydre aux mille têtes : l’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, traduction de Christophe Jacquet et Hélène Quiniou, éditions Amsterdam, Paris, 2008.

Daniel Roche, Humeurs vagabondes. De la circulation des hommes et de l’utilité des voyages, Fayard, Paris, 2003.

Edward Said, L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident [1978], traduction de Catherine Malamoud, Seuil, Paris, 1980.

Sylvain Venayre, La Gloire de l’aventure. Genèse d’une mystique moderne. 1850-1940, Paris, Aubier, coll. " Historique ", 2002.

Anne-Gaëlle Weber, A beau mentir qui vient de loin. Savants, voyageurs et romanciers au XIXe siècle, Honoré Champion, Paris, 2004.

Pour citer cet article :

Bertrand Guest, « Histoire du voyage », La Vie des idées , 19 avril 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Histoire-du-voyage.html

Nota bene :

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par Bertrand Guest , le 19 avril 2013

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Notes

[1Un document sorti de l’ombre éclaire à lui seul l’ambition du corpus et l’approche systématique présidant à sa constitution : la collection des guides de la Bibliothèque du voyageur de l’imprimeur Napoléon Chaix, apôtre de la « révolution » ferroviaire et auteur du premier indicateur recensant trajets et horaires du réseau français.

[2Cf. Michel Butor, « Le voyage et l’écriture », in Romantisme, 1972, n°4, pp. 4-19.

[3S. Venayre nuance pourtant à partir des textes de Lamartine la systématicité du lien établi par Edward Said entre voyage exotique et conquête coloniale (cf. p. 126-127).

[4« Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m’apprête à raconter mes expéditions. Mais que de temps pour m’y résoudre ! Quinze ans ont passé depuis que j’ai quitté pour la dernière fois le Brésil et, pendant toutes ces années, j’ai souvent projeté d’entreprendre ce livre ; chaque fois, une sorte de honte et de dégoût m’en ont empêché. » Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Plon, Paris, 1955, p.1.

[5Même si De la démocratie en Amérique affiche de plus hautes ambitions, rappelle S. Venayre, Tocqueville et Gustave de Beaumont étaient mandatés aux États-Unis pour en observer le système pénitentiaire. Le héros fictif stendhalien est quant à lui chargé par le Ministre de l’Intérieur de surveiller la tâche électorale des préfets du Cher et du Calvados.

[6Rodolphe Töpffer, « Du touriste et de l’artiste en Suisse » [1837], cité p. 414.

[7Cf. Sylvain Venayre, « Le pirate dans ‘l’aventure coloniale’, 1850-1940 », L’Ull crític, n°11, Facultat de Lletres, Àrea de Filologia Francesa, Lleida, 2007, pp. 157-168 ; « Le matelot », dans Les Marins font la mode, Paris, Musée national de la Marine/Gallimard, 2009, pp. 138-147 ; Markus Rediker et Peter Linebaugh, L’Hydre aux mille têtes : l’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, éditions Amsterdam, Paris, 2008.

[8Indications étymologiques du Trésor de la Langue Française.

[9Belle-Île-en-Mer. Nouveau guide pratique du touriste, Petitjean, Le Palais-Belle-Île-en-Mer, 1903, p. 4, cité p. 348.

[10L’Illustre Godissart, Balzac, 1833. Potard est le héros de Louis Reybaud dans Le dernier des commis voyageurs, M. Lévy frères, 1857. Cf. p. 84.

[11Un passage savoureux de la Physiologie du voyageur de Maurice Alhoy (1841), cité pp. 348-349, illustre la façon étonnante dont le mari « remet sa femme au marin », dans l’esprit de ce qu’un guide appelle encore « le charmant laisser-aller qu’autorise la campagne ».



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