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Aux politiques qui demandaient hier encore aux historiens de définir l’identité nationale, Sylvain Venayre répond par une exploration des racines de la nation. Il fait le choix de déplacer l’interrogation, en proposant une histoire de l’engagement des historiens eux-mêmes dans la production d’une identité collective.

Recensé : Sylvain Venayre, Les Origines de la France. Quand les historiens racontaient la nation, Paris, Le Seuil, collection L’Univers Historique, 2013, 430 p.

Les Origines de l’Histoire de France

Quand commence la France ? Le dimanche de Bouvines, au néolithique, au baptême de Clovis, au temps des Gaulois, au serment de Strasbourg, à Alesia, quand la Pucelle entre à Orléans ? Cette liste hétérogène n’épuise pas la série des débuts proposés depuis que les historiens se sont engagés avec ardeur dans la recherche des origines de la nation. Ce commencement-là, historiographique, est en revanche de datation moins variable. Augustin Thierry, se posant en précurseur de l’entreprise, en donne la fondation. « Nous n’avons pas d’histoire de France », affirme-t-il en 1818, énonçant les principes du programme de la nouvelle école historique : restituer sur la France et sur nos ancêtres cette vérité que la Révolution avait rendue possible et nécessaire.

« L’éclair de Juillet » donne une impulsion décisive à l’entreprise, puisque, validant 1789 comme fin(alité) de l’histoire nationale, la nouvelle Révolution livre le plan du récit qui avait jusque-là fait défaut. Elle en procure aussi les outils, puisque la monarchie constitutionnelle crée les institutions savantes qui doivent établir les sources du nouveau savoir. Durant les décennies suivantes, les historiens se donneront pour mission première l’exposition et l’explication de cette nouvelle filiation, qui, en désignant les véritables ancêtres, définirait scientifiquement l’héritage et les héritiers. L’histoire se retrouve désormais en charge d’établir l’identité de la France. La monarchie française avait été pensée en instrument de la Providence. Dès lors que le politique était affranchi de la volonté divine, il fallait poser ici-bas et en raison la forme et la destinée de la communauté nationale. L’enquête historique repose alors sur une conviction : une nouvelle genèse est à écrire, qui sera délivrance des fausses croyances, illumination du présent et prescription pour l’avenir. Le siècle post-révolutionnaire cultive intensément la recherche des origines (du langage, des nations, du christianisme, des espèces) qui doit éclairer — sur leur nature, leurs droits et leurs devoirs — des sociétés désormais vouées à la liberté.

Une nation, des peuples

Le dossier historiographique de la quête du Graal national avait déjà été ouvert, notamment dans de nombreux chapitres de la série des Lieux de Mémoire. Sylvain Venayre nous propose dans un copieux volume un parcours très documenté sur les principales contributions historiennes du XIXe siècle, suivi judicieusement d’une belle anthologie de textes. On y voit comment le choix des origines varie en fonction des contextes politiques ou scientifiques. L’histoire naturelle, la géologie, la philologie, l’archéologie ont été sollicitées pour fournir des modèles explicatifs, en fonction de leur nouveauté, de leur efficience, de leur prestige. La raciologie, qui connaît son heure de gloire savante au milieu du siècle, est récusée après 1870 comme « science allemande ». L’opposition souvent alléguée aujourd’hui entre « conception française » et « conception allemande » de la nation est une construction consécutive à l’annexion de l’Alsace-Moselle et à la « crise allemande de la pensée française ». Sylvain Venayre, rappelle bien le revirement de Renan, qui après avoir affirmé que le fait de race est dans l’histoire un fait décisif, rejette totalement la détermination de la nation par la race dans sa fameuse conférence en Sorbonne de 1882. Il y aura ultérieurement consensus parmi les historiens, y compris les maurrassiens, pour décrire la France non comme un peuple unique mais comme le fruit de mélanges nombreux. Sylvain Venayre, on peut le regretter, n’a pas poussé ici plus avant l’investigation en indiquant les peuples exclus explicitement et surtout implicitement — du melting-pot originel tel que le proposent les historiens de la nation (on y trouve communément Visigoths, Normands, Ligures, Ibères, Romains, Germains etc., mais guère de Juifs). Le processus de nationalisation, parce qu’il s’effectue dans un État antérieurement constitué dont les frontières sont peu remises en question, incite en fait à proclamer l’homogénéisation précoce de la population, en dépit de visibles disparités culturelles ou sociales. La théorie des « deux nations » (Gaulois et Francs), entendue comme Tiers-état versus aristocratie, qui fonctionne au début du XIXe siècle comme système explicatif de la Révolution, doit rapidement faire place, dans l’intérêt de la France contemporaine, à une représentation de la nation comme « diversité ayant vocation à l’unité ».

L’altérité absorbée

L’expression la plus intense de cette assimilation est forgée par Michelet qui fait de la France une substance de conversion (« La France française a su attirer, absorber, identifier les Frances anglaise, allemande, espagnole, dont elle était environnée. Elle les a neutralisées l’une par l’autre et converties toutes à sa substance » (Michelet, Introduction à l’histoire universelle, 1831). D’autres, cependant, dans le siècle des nationalités, affirment que l’État français ne coïncide pas avec une seule nation, et dénoncent l’oppression en son sein de nations soumises ayant pour devoir de réclamer leur liberté en s’appuyant sur des origines et une histoire spécifiques. Ainsi, notamment, pour la Bretagne ou le « Midi », évoqués brièvement par Sylvain Venayre. La question historiographique est ici complexe puisque les mêmes références ont pu, depuis deux siècles, être intégrées dans le récit national français comme variantes régionales ou, tout au contraire, constituer les chapitres principaux d’une histoire nationale antagoniste de l’Histoire de France. La pluralité linguistique est un autre élément dont le traitement s’avère délicat dans la recherche des origines. Le mouvement européen des nationalités a promu la langue en source de la nation. Mais affirmer que l’histoire de France commence avec la langue française, c’est renvoyer en préhistoire nationale la période gauloise et romaine tout en soulevant l’obstacle de la longue diversité linguistique de la population. L’historiographie du XIXe siècle ne va donc pas dégager une mais des origines multiples de la France, successivement ou simultanément. Même si la dominante principale du récit national est le récit de l’unité (re)trouvée ; la référence à la diversité permet d’affirmer la suprématie de la nation contre des récits concurrents. Alors que la France est, après 1830, proclamée par les monarchistes « fille aînée de l’Église », les républicains s’attacheront à la célébrer en « fille chérie de la nature », ce qu’attesterait la richesse inégalée de sa diversité de sols, de climats et de populations, qui en ferait une nation à toute autre supérieure.

Dans l’exploration des origines nationales, quelles furent les spécificités des expéditions françaises successives, en matière d’équipement et de supports ? Utilisaient-elles les mêmes outillages et cartographies que leurs homologues d’autres nations ? Ces questionnements sont peu abordés dans ce volume, où les circulations internationales n’apparaissent que sporadiquement, lors d’appropriations françaises de productions intellectuelles étrangères, essentiellement d’Outre-Rhin. C’est, indique Sylvain Venayre, que « les différents mythes d’origine développés par les nations européennes depuis la fin du XVIIIe siècle demeurent peu étudiés » (p. 225). Le jugement est sévère, qui jette aux oubliettes de l’historiographie une production plutôt récente mais déjà abondante [1]. La perspective transnationale s’impose pourtant puisque, si « les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères », comme le rappelait Marc Bloch, les historiens ressemblent, dans leur activité professionnelle, plus à leurs pairs étrangers qu’à leurs concitoyens

Poétique de l’histoire

Attentif à la poétique de l’histoire, Sylvain Venayre s’est attaché à dégager les systèmes métaphoriques que filent les discours sur les origines nationales. La nation « famille » appelle bien sûr une conception de l’histoire comme généalogie, étendant à la masse des anonymes l’arborescence ancestrale qui fut apanage aristocratique ou monarchique. Mais l’arbre peut aussi se déployer en trope proprement végétal qui inspire des réflexions sur le rapport entre essence et contingence (le chêne est-il déterminé par le gland dont il est issu, ou bien est-il aussi le fruit des temps et des événements dans lesquels il a grandi ?). À ce questionnement des rapports entre l’inné et l’acquis dans le développement de la personnalité collective qu’est la nation, Michelet apporte une réponse métaphysique. La France est pour lui une personne, mais incréée. Elle est l’esprit de la liberté qui s’est incarné en une nation constamment auto-engendrée. Michelet ne lésine pas sur la transposition du registre chrétien sur ce « mystérieux enfantement » où les éléments initiaux de population sont « transmués, transfigurés » en un seul corps (Michelet, Histoire de France, 1833). Vidal de la Blache, plus tard, fera de la France un être géographique caractérisé par sa précocité à prendre consistance : (« De cet état vague et rudimentaire où les aptitudes et les ressources géographiques d’une contrée restent à l’état latent, où rien ne ressort de ce qui accuse une personnalité vivante, notre pays est sorti plus tôt que d’autres ») (Vidal de la Blache, Tableau de Géographie de la France, 1903).

Historiens engagés

Les historiens du XIXe siècle, notamment les libéraux, prirent souvent activement part à la vie politique, comme le fait remarquer Sylvain Venayre. Fustel de Coulanges le soulignait, pour le déplorer : « Nos historiens, depuis cinquante ans, ont été des hommes de parti. (...) Écrire l’Histoire de France était une façon de travailler pour un parti et de combattre un adversaire. L’histoire est ainsi devenue chez nous une sorte de guerre civile en permanence » (Fustel de Coulanges, « De la manière d’écrire l’histoire en France et en Allemagne depuis cinquante ans », Revue des deux Mondes, 1er septembre 1872). Dans cette mise en récit proprement téléologique, le positionnement de l’origine nationale valait prise de position ferme dans l’arène idéologique contemporaine. L’histoire universitaire du XXe siècle a voulu se distancier d’une démarche historique qui confondait consécution et causalité et qui déshistoricisait le passé en suivant la permanence d’une essence à travers les âges. Lucien Febvre, rappelle Sylvain Venayre, exécuta en une critique mordante L’Histoire sincère de la nation française écrite par Seignobos. Le champ de fouilles et d’action de l’historien, déclarait Febvre, n’est pas fait de supposées permanences, c’est au contraire la « vaste marge entre passé et présent ». Et Marc Bloch dans son Apologie pour l’Histoire de railler « l’idole de la tribu des historiens : la hantise des origines ». Bannie depuis longtemps des colloques et des thèses, l’idole a bien prospéré en d’autres territoires. Elle règne aujourd’hui sur un vaste et rentable marché de films, jeux, spectacles, publications de vulgarisation. Elle s’est aussi transformée en démon vespéral d’historiens respectables qui, note Sylvain Venayre, éprouvent à l’âge de la retraite bien sonnée « le besoin de transmettre aux plus jeunes quelque chose de l’héritage dont ils étaient peut-être les dépositaires les plus conscients » (p. 223).

Le plus célèbre, dans une longue liste ouverte depuis Ferdinand Lot, est paradoxalement Fernand Braudel, dont L’identité de la France remontait « au fond des âges » pour percevoir la nation dans un processus moins pétri de transformations que de permanences. Cette publication posthume a été brandie comme caution savante quand, dans un passé tout récent, les conceptions les plus essentialistes de la nation ont été réactivées dans la sphère publique. Du trouble qui a pu saisir les historiens de profession quand l’histoire a été à nouveau commise à définir l’identité nationale, ce livre est explicitement est le fruit. À la sommation politique — et médiatique — de répéter d’anciennes fonctions dans un contexte radicalement différent, il répond par l’histoire, complexe, de l’engagement des historiens dans la production identitaire. L’entreprise menée par Sylvain Venayre avec autant de scrupule que de conviction dessine in fine un programme d’investigation dans les domaines restés en marge de son approche (notamment les formes et la réception de l’histoire « non savante », la question des origines nationales dans l’espace colonial). L’enjeu est crucial, l’invite est à relever. Ajoutons que pour le bonheur de ses lecteurs, Sylvain Venayre a eu le souci de partager sa fascination pour le style des historiens du XIXe siècle, permettant de splendides redécouvertes en matière de récits et de figures de style ciselées.

Pour citer cet article :

Anne-Marie Thiesse, « Le mythe de la nation française », La Vie des idées , 12 juillet 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-mythe-de-la-nation-francaise.html

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par Anne-Marie Thiesse , le 12 juillet 2013

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Notes

[1Entre autres exemples diversifiés, on peut mentionner : Monika Flacke (dir.), Mythen der Nationen, ein europäisches Panorama, Berlin, Deutsches Historisches Museum, 1998 ; Patrick Geary, The Myth of Nations, the Medieval Origins of Europe, Princeton University Press, 2003 ; ou encore les volumes de la série internationale Writing the Nations, notamment le volume dirigé par Stefan Berger, Mark Donavan, Kevin Passmore, Writing National Histories, Western Europe since 1800, London, Routledge, 1999 ; ainsi que Stefan Berger, Chris Lorenz (ed.), Nationalizing the Past, Historians as Nation Builders in Modern Europe, Palgrave Macmillan, 2010.


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