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À travers une mosaïque de portraits divers de Chinois assoiffés de savoir et de réussite, Evan Osnos donne à voir une Chine complexe et complexée, en quête de prospérité, de puissance et de reconnaissance.

Recensé : Evan Osnos, L’Âge des ambitions, Albin Michel, 2015, traduit de l’anglais par Pierre Reigner. 496 p., 25 € [trad. de Age of ambition : chasing fortune, truth and faith in the new China, Farrar, Straus and Giroux, New York, 2014].

Une Chine prospère

Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en novembre 2012, les ouvrages sur le bilan mitigé des deux mandats de Hu Jintao et Wen Jiabao fleurissent. L’ancienne équipe dirigeante, rétrospectivement jugée un peu molle, n’est pas parvenue à remplir ses promesses de protection sociale, d’harmonie et de développement des campagnes. Le scandale Bo Xilai et la révélation de l’étendue de la fortune accumulée par la famille de « papa Wen » par le New York Times un mois avant la passation de pouvoir ont révélé de façon dramatique les failles du système : la corruption et les divisions au sein du Parti.

Cet ouvrage, qui prend du champ et contextualise ces épisodes, est le fruit des huit années (2005-2013) qu’Evan Osnos a passées à Pékin en tant que correspondant du Chicago Tribune puis du New Yorker. Narrateur hors pair, le journaliste d’investigation dresse un bilan précis et juste de la Chine d’aujourd’hui : un pays où le Parti communiste chinois s’est détourné de la réforme de la pensée et du contrôle des vies privées pour s’investir dans le projet de rendre à la Chine la prospérité, la fierté et la force dont elle est en quête depuis 150 ans. À travers le récit de ce long séjour en Chine et de ses rencontres répétées avec un certain nombre de personnages hauts en couleur, Osnos rend compte des contradictions qui rendent le portrait du pays bien difficile à croquer. La Chine est en effet à la fois la nouvelle superpuissance et le plus grand pays autoritaire au monde. Elle est ainsi

la première cliente au monde de la marque Louis Vuitton, se place aussitôt après les États-Unis pour les achats de Rolls-Royce et de Lamborghini, mais elle est dirigée par un parti marxiste-léniniste qui veut bannir le mot luxe des panneaux publicitaires. En termes d’espérance de vie et de revenus, les écarts entre ses villes les plus prospères de ses provinces les plus pauvres sont ceux qui distinguent New York du Ghana. La Chine possède deux des dix plus grosses sociétés du secteur internet de la planète, elle compte aussi davantage d’internautes que les États-Unis, mais elle redouble d’efforts pour créer un système de répression de la liberté d’expression d’une ampleur inégalée dans l’Histoire. Elle n’a jamais été aussi diverse, urbaine et prospère qu’aujourd’hui, et pourtant elle est le seul pays au monde à garder un prix Nobel de la paix en prison (p. 15).

Plutôt que de coller au récit officiel unifié, l’auteur opte pour une mosaïque éclectique de portraits approfondis pour raconter – dans la mesure du possible selon leurs propres termes – ce qu’ont vécu les Chinois pendant ces années de développement vertigineux (« pendant mon séjour, le nombre de Chinois voyageant en avion a doublé, les ventes de téléphone portable ont triplé, le kilométrage du métro à Pékin a quadruplé » p. 13). Son fil conducteur est l’espoir et les ambitions qu’ils nourrissent et qui sont au cœur de la transformation de la Chine.

L’auteur s’appuie ainsi sur d’excellents travaux académiques anglo-saxons ainsi que de sérieuses recherches personnelles et conversations prolongées et répétées avec diverses personnalités inclassables, que la combattivité rassemble : un capitaine taïwanais qui a déserté pour rejoindre la Chine en 1979, devenu fervent défenseur du « miracle chinois » et économiste en chef à la Banque Mondiale (2008-2012) Lin Yifu ; Chen Guangcheng, le masseur aveugle devenu avocat militant contre les expropriations abusives et pour la défense des droits des habitants de son village natal Dongshigu, et dont l’exil aux États-Unis et le virage conservateur [1] ont fait coulé beaucoup d’encre ; Gong Haiyan, la créatrice du premier grand site de rencontres en ligne en Chine ; l’artiste contestataire Ai Weiwei [2] ; le célèbre bloggeur écrivain et pilote de voitures de course Han Han ; l’audacieuse journaliste économique de Caijing puis Caixin Hu Shuli ; Cheung Yan, la billionnaire « reine des ordures » (elle a fait fortune dans l’industrie du recyclage). Osnos fait également entendre la voix d’anonymes comme ce poète qu’il découvre lorsqu’il interroge un balayeur des rues près de chez lui, ou ce groupe de doctorants en sciences sociales faisant partie des fen qing (jeunes en colère), ou des nationalistes qui s’insurgent depuis la répression au Tibet du printemps 2008 contre la couverture médiatique internationale biaisée de leur pays. Il suit également de jeunes ambitieux comme Zhang Zhiming ou Michael, adepte de la méthode d’apprentissage de l’anglais concoctée par Li Yang, « Crazy English », dont le portrait illustre tragiquement l’intensité des attentes, efforts et frustrations de la jeunesse chinoise.

D’après Osnos, la période qu’il décrit est similaire à l’Âge doré (Gilded Age) américain décrit par Marx Twain et Charles Warner, où chaque homme cherchait à réaliser son rêve [3]. Or, la population chinoise est allée plus vite que le système politique qui a nourri son développement. Les exigences de la population en termes d’information, de transparence et de participation sont de plus en plus grandes :

Il y a 40 ans, les Chinois n’avaient pour ainsi dire aucune chance de faire fortune, de connaître la vérité et de pratiquer une religion. Leur système politique et la pauvreté les en empêchaient. Ils n’avaient aucun moyen de fonder une entreprise ou de satisfaire leur désir, ils n’avaient aucune arme pour résister à la propagande et à la censure, ils n’avaient aucun espoir de trouver la moindre source d’inspiration en dehors du Parti. Puis tout a basculé. En une seule génération, ils ont pu accéder à ces trois choses et ils en veulent davantage (p. 16).

Un regard pessimiste sur la Chine

L’apport de ce riche ouvrage de synthèse est de rendre accessible la complexité des développements (économiques, sociaux, politiques, technologiques, médiatiques, idéologiques etc.) de la Chine contemporaine. Il rassemble et illustre efficacement ce que documentent près d’une centaine de travaux académiques. Il aborde en effet les développements récents marquants liés à l’enrichissement d’une partie de la population tels que l’émergence de l’industrie touristique, l’explosion de la corruption et l’évolution du marché de l’art chinois. Le regard qu’Osnos porte sur la Chine est pessimiste. Il décrit une population en ébullition, anxieuse et frustrée, une Chine en perte de repères identitaires, idéologiques, moraux et spirituels et en quête de « fortune », de « vérité » et de « foi » (les trois grandes parties qui organisent l’ouvrage). C’est avec un ton désabusé qu’il décrit la source de la légitimité du Parti qui promet la prospérité et exige la loyauté. D’après lui, face à l’évidente évolution oligarchique du système, le mythe méritocratique ne tient plus [4]. Il donne des éléments concrets pour saisir l’ampleur du phénomène qu’a pris la corruption ces dernières années : les messageries des internautes chinois sont inondées de spam proposant des fausses factures, le nombre de cadres du Parti ayant fui à l’étranger entre 1990 et 2008 est estimé à 18 000 et le butin qu’ils ont emporté avec eux à 120 milliards de dollars [5], l’argent qui circule à Macao, en grande partie dépensé par des fonctionnaires corrompus, est ainsi six fois supérieur à Las Vegas [6]. Le journaliste a enquêté sur les causes de l’accident de train à grande vitesse à Wenzhou en 2011 et l’extraordinaire réseau de corruption au sein du ministère des Transports sous Liu Zhijun, appelé « Liu Le Grand Bond », qui avait été purgé pour corruption et comportement sexuel inconvenant (il aurait entretenu jusqu’à 18 maîtresses) quelques mois avant l’accident ferroviaire. Le Parti est depuis longtemps conscient que s’il ne réduit pas l’ampleur du phénomène, la corruption le conduira à sa perte. Depuis plusieurs années, il punit ainsi sévèrement ses membres qui ont fauté. D’après Andrew Wedeman de Georgetown University, 668 000 membres du Parti ont déjà été condamnés et 350 ont été exécutés. La campagne menée par Xi Jinping a encore accentué la répression, afin d’empêcher que le phénomène soit bel et bien hors de contrôle.

Quelle parole représente mieux la Chine ?

Evan Osnos fait preuve d’introspection lorsqu’il s’interroge sur la pertinence pour les journalistes et universitaires étrangers de s’appesantir sur le sort de dissidents presque totalement méconnus en Chine et ayant acquis une immense notoriété ailleurs. Peut-on en effet considérer leur cas comme représentatif de ce que vit la majorité des Chinois ? C’est une question rarement posée qui mériterait d’être davantage développée. Comment ne pas s’apitoyer sur le sort d’hommes et de femmes réprimés parce qu’ils ont eu le courage de s’élever contre un gouvernement autoritaire et de réclamer davantage de liberté ? N’est-il néanmoins pas problématique que la couverture médiatique de ces personnages persécutés (Osnos évoque également l’opportunisme de leur radicalisme, dans la mesure où il leur permet d’accéder à une notoriété internationale) dans les grands médias étrangers prenne tant de place, au point de ne guère rendre compte du quotidien du reste de la population chinoise (plus d’1,3 milliards d’hommes et de femmes), des politiques et des réformes qui les affectent ?

Osnos trouve un compromis : l’énergie et les moyens dépensés par le gouvernement chinois pour qu’on ne parle pas d’eux en Chine justifient l’importance de leur consacrer des articles (ou chapitres de livres), mais également de ne pas s’en tenir là en s’efforçant de ne pas se contenter de couvrir la répression qui a effectivement encore lieu en Chine. Il met ainsi en lumière les complexités des conditions dans lesquelles les journalistes et les internautes prennent la parole, s’expriment et demandent des comptes aux gouvernements (à différents échelons) malgré la censure, dont Osnos fait part au moyen d’un procédé littéraire ingénieux et désopilant. Il retranscrit les alertes qu’il reçoit sur son portable dans lesquelles le China Digital Times (site internet californien) relaie les directives que le ministère de la Propagande envoie aux différents organes de presse et sites internet :

Bzzzz
Les sites web doivent effacer immédiatement l’article intitulé « 94% de la population chinoise est mécontente de la concentration disproportionnée des richesses au sommet de la hiérarchie sociale ». […]
[Pendant le printemps arabe] N’établissez aucune comparaison entre les systèmes politiques des pays du Moyen-Orient et le nôtre. Quand les noms des responsables de l’Égypte, de la Tunisie, de la Libye ou d’ailleurs sont cités dans nos médias, les noms des responsables chinois ne doivent jamais être mentionnés à proximité. (p. 214)

Osnos ne s’arrête heureusement pas là et rend compte, bien que trop brièvement, de la montée du journalisme citoyen, des innovations encouragées par le besoin de contourner la censure et de l’extraordinaire dynamisme des débats sur la toile chinoise. Il décrit notamment la montée (et censure) de sites nationalistes critiques des médias occidentaux et les réactions enflammées à des accidents provoquant l’indignation générale comme l’accident ferroviaire de Wenzhou, et la réaction du gouvernement local, qui préfère enfouir le train et les corps pour limiter le scandale ; ou lorsque dix-sept passants ignorent la petite Yueyue, qu’un van percute un jour de pluie avant qu’une grand-mère pauvre et illettrée lui vienne en aide.

En suivant la journaliste économique Hu Shuli, il rend également compte d’un phénomène essentiel pour comprendre une posture répandue au sein des élites intellectuelles chinoises, à savoir l’opposition loyale. Les critiques formulées et les encouragements à la poursuite de réformes politiques ne visent pas à abattre le système mais au contraire à consolider le pouvoir. Elles sont acceptables aux yeux des réformateurs au sein du Parti, dont la légitimité repose largement sur les résultats, car elles participent de leur effort de résoudre les problèmes que la Chine doit surmonter et pourraient ainsi leur permettre de rester en fonction. À l’image de ce livre réussi, ce beau portrait permet à Evan Osnos de mettre le doigt sur un élément essentiel de compréhension de la situation chinoise tout en s’écartant d’un récit trompeur et simplifié à l’outrance d’une population chinoise réprimée, bâillonnée et dépolitisée face à un État-parti monolithique illégitime et aux abois.

Pour citer cet article :

Émilie Frenkiel, « La soif des Chinois », La Vie des idées , 23 décembre 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-soif-des-Chinois.html

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par Émilie Frenkiel , le 23 décembre 2015

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Notes

[1Chen Guangcheng s’est en effet rapproché de thinktanks conservateurs tels que le Witherspoon institute. Osnos a également publié une recension de son ouvrage dans la New York Review of Books.

[2Voir également Séverine Arsène, « Art, blog et dissidence. Portrait d’Ai Weiwei », La Vie des idées, 24 juillet 2015.

[3Mark Twain, The Gilded Age : A Tale of Today, American Publishing Company, 1873.

[4Daniel A. Bell a récemment consacré un ouvrage aux atouts et faiblesses du modèle méritocratique chinois, et aux moyens de lui donner véritablement chair : Daniel A. Bell, The China model, Political Meritocracy and the Limits of Democracy, Princeton University Press, 2015.

[5Ces données sont évidemment très difficilement vérifiables, et le phénomène s’est probablement amplifié depuis mais la Chine a récemment lancé l’opération SkyNet destinée à faire extrader une partie de ces cadres corrompus. « Not so far away », The Economist, 2 mai 2015.

[6La ville est ainsi décrite par des diplomates américains en 2009 comme une blanchisserie (« Laundry service Macau ») dans un cable diplomatique révélé par Wikileaks.


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