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Alors qu’il est exposé pour la première fois en Chine, ce portrait d’Ai Weiwei illustre le rôle crucial qu’a joué Internet dans le parcours politique de cet artiste provocateur, lieu de décloisonnement entre des milieux élitistes artistiques et intellectuels et la culture populaire des jeunes internautes chinois.

Ai Weiwei, 58 ans, est un artiste contemporain chinois de renommée internationale. Son travail est éclectique : formé à l’Académie de Cinéma de Pékin, il a travaillé le dessin, puis la photographie, la sculpture, diverses formes d’installations, et s’est aussi essayé à l’architecture, avant de s’enthousiasmer pour Internet et de devenir un blogueur et twitteur frénétique. Internet a joué un rôle crucial dans son parcours en lui fournissant des motifs de création issus de la culture populaire sans cesse renouvelés, et des sujets plus en prise avec l’actualité chinoise. Figure déjà très célèbre à l’étranger et dans les milieux très élitistes de l’art contemporain chinois, son travail a ainsi connu un tournant vers 2008, où il est devenu une personnalité bien plus influente dans l’espace public chinois à travers les réseaux sociaux, et où son travail a pris une dimension politique plus évidente. Son cas illustre à la fois le rôle crucial qu’a pu jouer Internet dans le parcours politique d’un artiste, dans un certain décloisonnement entre des milieux artistiques et intellectuels traditionnellement très élitistes et la culture populaire des jeunes internautes, et dans la circulation des idées critiques qui en découle. C’est pourtant ce décloisonnement qui a conduit à l’arrestation de Ai Weiwei en 2011, éclairant d’un jour cru le durcissement du régime chinois vis-à-vis de la liberté d’expression au cours de ces dernières années.

Entre provocation artistique et critique politique

Ai Weiwei n’a jamais caché une posture très critique vis-à-vis du régime chinois. Celle-ci résulte sans doute en partie d’un héritage familial. En effet Ai est le fils de Ai Qing, poète très célèbre en Chine. Celui-ci fut qualifié de « droitiste » lors de la campagne des Cent Fleurs et envoyé en « rééducation » en Mongolie intérieure en 1957, puis au Xinjiang où il resta jusqu’en 1976. C’est là qu’Ai Weiwei passe son enfance et son adolescence. Il reste très marqué par les humiliations subies à cette période par sa famille et par l’attitude de son père qui n’est jamais revenu sur ses opinions politiques. Lorsque sa famille peut enfin s’installer à Pékin, Ai entre à l’Académie de Cinéma. En 1979, il devient un membre fondateur du mouvement des « Étoiles », un groupe de jeunes artistes qui réclament une plus grande liberté de création, à une époque où l’art se doit encore d’illustrer la politique officielle. Il participe également au mouvement contestataire du « Mur de la Démocratie ». Découragé par la répression contre les leaders de ce mouvement, Ai saisit la première occasion pour partir en direction des États-Unis. Il y reste de 1981 à 1993. Aux États-Unis Ai reste relativement attentif à l’actualité politique, et il s’intéresse tout particulièrement à la manière dont les conflits sont gérés et rendus publics, ce qui est tout à fait impensable en Chine. Il est aux États-Unis lorsqu’il apprend le massacre de Tiananmen et il entame alors une grève de la faim d’une semaine avec d’autres étudiants chinois en signe de protestation.

Ces prises de position ne reposent cependant pas sur un militantisme affirmé et continu. Au cours de ces années américaines, Ai Weiwei se consacre surtout à la création artistique. Il étudie l’anglais, fait un passage peu convaincant à la Parson’s School of Design de New York, puis vit de petits boulots, de ses dessins et de ses photographies. Il s’initie à l’art européen et anglo-saxon (notamment Duchamp, Warhol), tisse des liens avec des artistes américains et chinois, et il produit quantité de peintures et autres détournements d’objets. C’est la maladie de son père qui le fait rentrer en Chine en 1993 et s’y installer. En 2000 il construira son atelier à Caochangdi, un village de la banlieue de Pékin. À son retour, il ne se départ pas de son regard critique et provocateur mais il le fait porter avant tout sur le monde de l’art contemporain chinois. Déçu par une production artistique chinoise qu’il juge trop conventionnelle, il co-écrit en 1994 un livre manifeste sous le nom de « Black-covered book » (avec Ceng Xiaojun et Xu Bing). Celui-ci sera suivi d’un « White-covered book » puis d’un « Gray-covered book ».

Si la politique est présente dans l’œuvre de Ai Weiwei, c’est avant tout parce qu’elle fournit matière à l’inspiration provocatrice de l’artiste. En 1994, Ai Weiwei produit l’une de ses oeuvres les plus connues avec une photographie de sa femme, Lu Qing, qui lève sa jupe devant l’objectif, sur la place Tiananmen et juste sous le portrait géant de Mao. Dans une série de photographies de 1995, il laisse tomber et se briser au sol un vase de la dynastie des Han (-206 à 220 ap. JC), sacrilège s’il en est dans une Chine qui mise aussi sur le patrimoine historique pour tenter de restaurer sa position de grande puissance. Lors de la biennale de Shanghai en 2000, il est co-commissaire d’une exposition intitulée « Fuck off ». Il s’y illustre par une série de photos où il lève un doigt d’honneur devant des monuments emblématiques du monde entier (la Tour Eiffel, la Maison Blanche... et la Cité Interdite).

Ai tend à revendiquer une continuité entre son travail de subversion des symboles artistiques et son regard critique sur la politique chinoise. Dans son cas, il ne s’agit pas tant d’instrumentaliser les codes de l’art pour faire passer un message politique en contournant la censure, que d’une extension de la posture artistique radicalement provocatrice à tous les aspects de sa vie. Au demeurant, Ai Weiwei n’est pas perçu comme un dissident ni comme une menace par les autorités chinoises à cette époque. Le langage qu’il utilise pour formuler sa critique reste au fond relativement métaphorique, dans le sens où il n’est pas véritablement argumenté, ni tourné contre le Parti lui-même. Surtout, la diffusion des oeuvres de Ai Weiwei est extrêmement limitée en Chine. Elle reste confinée dans un cercle « underground », en fait très élitiste, d’amateurs d’art contemporain, à Pékin et dans quelques grandes villes chinoises. Ainsi on peut considérer que le milieu de l’art contemporain chinois est relativement autonome par rapport à la sphère politique, ce qui permet d’y tenir des discours plus iconoclastes. S’exprimer là plutôt qu’ailleurs permet de contourner la censure, mais d’un autre côté cela contribue à désarmer la critique en la confinant au sein d’un milieu intellectuel et artistique très restreint.

Il faut souligner que si Ai gagne en célébrité, il n’est cependant pas invité à exposer en Chine à titre individuel et son oeuvre, même créée à Pékin, passe le plus souvent à la postérité dans des galeries étrangères. Paradoxalement, cette reconnaissance internationale met Ai Weiwei en situation de contribuer au rayonnement de la Chine pendant cette période. Il est notamment invité par les architectes Herzog et de Meuron à contribuer à la conception du stade olympique de Pékin. Il est, à ce titre, encensé même par les médias officiels chinois. Au milieu des années 2000, la reconnaissance internationale de Ai rejaillit donc sur son statut en Chine même en faisant de lui un étendard de la modernisation et de l’ouverture du pays.

La pratique du blog et l’adoption des répertoires de la contestation politique

C’est à cette période, en 2005, qu’il est invité par le portail Internet Sina à ouvrir un blog en tant que personnalité de premier plan. Cette invitation n’est pas anodine. Ce site, qui fait partie des trois premiers portails chinois, est sous surveillance étroite et l’invitation a donc été faite avec l’aval des autorités concernées. Ai Weiwei rechigne dans un premier temps à répondre à cette invitation. Il ne connaît pas le format blog et doit être formé par le personnel de Sina pour en maîtriser les fonctionnalités. Puis il se prend au jeu et commence à mettre en ligne toutes sortes de contenus disparates, des pensées et des centaines de photos. Il en fait peu à peu un journal où il partage des réflexions sur le milieu artistique, sur l’architecture, puis sur l’actualité en général. À mesure qu’il se familiarise avec Internet, il ouvre d’autres blogs, puis ouvre des comptes sur divers réseaux sociaux et sur Twitter.

Ai passe de plus en plus de temps sur son blog et il lit également beaucoup l’actualité sur divers sites Internet. C’est une époque d’effervescence pour le web chinois. De nombreux faits divers sont rendus publics sur Internet et suscitent des milliers de commentaires passionnés. L’année 2007, par exemple, est marquée par de nombreux scandales alimentaires et de corruption. Ai Weiwei est fasciné par ce dynamisme des blogs et des forums de discussion et il participe lui-même au débat en postant des commentaires sur de nombreux cas. En 2008 il s’intéresse en particulier à l’affaire Yang Jia, du nom d’un jeune homme qui avait assassiné six policiers dans un commissariat, pour se venger d’avoir été tabassé par eux. Condamné à mort et exécuté, Yang Jia était devenu un héros du web chinois tant il avait mis en exergue l’exaspération d’une grande partie de la population devant la corruption et l’impunité des autorités. Ai publie de nombreux posts à ce sujet sur son blog et finit par y consacrer un documentaire très approfondi. Plus tard il s’exprime également de manière très libre sur les tensions ethniques qui opposent Hans et Tibétains (mars 2008) et Hans et Ouighours (juillet 2009).

Le contexte des Jeux Olympiques de 2008 conduit également Ai à se repositionner en tant que figure internationale. Dès 2007 il se retire du projet du stade olympique en déclarant qu’il ne veut pas être instrumentalisé au profit de la propagande nationaliste. Pourtant sa renommée internationale est plus forte que jamais : il est invité à exposer dans les plus grandes galeries mondiales. Tout à coup sa reconnaissance internationale ne peut plus être considérée comme au service du rayonnement de la Chine mais contre lui. Ai est de plus en plus critiqué pour son opportunisme (ses incursions dans le monde de l’architecture et ses activités diversifiées montrent qu’il a le sens des affaires) et surtout pour ses liens avec l’étranger qui sont perçus comme une forme de trahison. Certains internautes le prennent à partie sur son blog en lui reprochant son manque de patriotisme et en le traitant de laquais au service de l’impérialisme étranger. Il réagit en publiant la photo de son passeport chinois sur son blog, afin de prouver qu’il n’a pas pris la nationalité américaine et qu’il prend autant de risques que n’importe quel citoyen chinois.

En mai 2008, le tremblement de terre qui ravage la province du Sichuan représente un véritable tournant dans le parcours de Ai Weiwei comme blogueur. Très rapidement après la catastrophe, il s’avère que le nombre d’enfants parmi les victimes est particulièrement élevé car ils ont été surpris alors qu’ils étaient en classe. Or les écoles ont globalement résisté moins bien que les autres bâtiments à la secousse et se sont massivement effondrées. Pour beaucoup, cela s’explique par la corruption, qui aurait conduit à construire les écoles au rabais, des « écoles tofu ». Plusieurs « citoyens-journalistes » se sont saisis de ce scandale et ont décidé de mener des investigations pour pallier le manque de transparence des autorités. Parmi eux un journaliste du nom de Tan Zuoren a entrepris de compter le nombre de victimes du tremblement de terre. Il est arrêté puis jugé en 2009 pour « incitation à la subversion du pouvoir de l’État ». Ai Weiwei décide également de consacrer un site au comptage des enfants victimes du tremblement de terre. Il enrôle alors des dizaines de bénévoles pour enquêter dans toute la région, recueillir les témoignages des parents et établir une liste fiable de victimes. En même temps il dépose des requêtes auprès des autorités pour qu’elles rendent publiques les données dont elles disposent. Cette équipe recueillera plus de cinq mille noms en un an.

La nature véritablement militante de ces activités est désormais très claire. C’est à peu près à cette époque qu’il se met à déposer des requêtes systématiques auprès des autorités locales, à chaque fois qu’il rencontre une injustice ou une incohérence administrative. Par exemple le 3 mars 2010 il dépose une plainte au tribunal de Pékin contre le ministère des Affaires civiles qui n’a pas répondu dans le délai légal à ses questions sur la gestion du séisme. Enfin, il signe la Charte 08, un document qui réclame la démocratie, au moment où l’un de ses rédacteurs, le dissident Liu Xiaobo, est arrêté. Ai Weiwei tourne donc son action contre les autorités de manière beaucoup plus systématique et son positionnement devient véritablement politique.

Pourtant, les outils qu’il utilise restent ceux de la provocation artistique. Ainsi le journaliste du New Yorker Evan Osnos, qui l’accompagne lors de l’un de ses dépôts de plainte, s’aperçoit que l’équipe de Ai est munie de caméras, ce qui incite les policiers à filmer également la situation. Osnos réalise alors que Ai a embrigadé les fonctionnaires de police comme acteurs d’une étrange performance vidéo, et qu’il fait lui-même partie du jeu en tant que spectateur principal en charge de relayer l’histoire (voir le portrait de Ai par Evan Osnos).

Il semble donc que la pratique du blog ait contribué à arrimer l’œuvre de Ai dans l’actualité chinoise et à entrelacer la critique et la provocation artistiques avec le commentaire politique. À Evan Osnos qui lui demande en 2010 si les huit heures par jour qu’il passe à bloguer et à twitter ne nuisent pas à son activité artistique, il répond qu’elles en font pleinement partie. Or cette évolution est simultanée avec l’avènement du blog comme répertoire de contestation politique en Chine. Son format, très informel et ludique, est commode pour contourner la censure. L’humour, le langage codé, les images subversives y trouvent un vecteur de diffusion sans précédent. Aussi, là où de nombreux internautes s’emparent de la dimension créative du blog comme stratégie pour faire passer des discours revendicatifs et contestataires, il semble que Ai Weiwei glisse de son côté vers une politisation plus affirmée, du fait même de l’utilisation de ce répertoire d’expression, même s’il continue de revendiquer une posture artistique avant tout. Il s’implique ainsi beaucoup plus qu’auparavant dans l’espace public chinois, à travers une implication sur des sujets d’intérêt local et national, au plus près des préoccupations de la population.

Cette convergence entre la pratique artistique et le positionnement politique se traduit par la récupération par Ai Weiwei de symboles propres au web satirique chinois. En mai 2009, il publie sur son blog une série de photographies de lui-même, cachant sa nudité derrière une peluche figurant la mascotte du web « Cao Ni Ma ». Il s’agit d’un animal imaginaire, dont le nom s’écrit « cheval de l’herbe et de la boue » mais se prononce comme « nique ta mère » en chinois. Cette trouvaille humoristique s’est propagée sur Internet en réaction à des campagnes officielles « contre la vulgarité » et a été déclinée sous forme de dessins, chansons, clips vidéos etc. En reprenant ce motif, Ai se revendique directement d’un courant de protestation beaucoup plus grand public qu’auparavant. Il s’engage également pour la liberté d’expression en appelant au boycott d’Internet pour protester contre un projet des autorités de faire installer un logiciel espion sur tous les ordinateurs chinois, le « barrage vert de protection de la jeunesse ».

Il y a au cours de ces deux années un véritable tournant dans le positionnement politique et artistique de Ai. Il tend d’une part à se radicaliser sur le plan de la critique politique et à passer à des formes d’action plus militantes. En même temps, son utilisation croissante d’Internet et son appropriation des codes satiriques du net rendent son action beaucoup plus médiatique et grand public, même s’il est parfois critiqué pour son opportunisme ou pour son supposé manque de patriotisme.

De l’étiquetage comme dissident à l’arrestation

Cette évolution n’est sans doute pas étrangère au durcissement de l’attitude des autorités vis-à-vis de lui. On laisse Ai Weiwei s’exprimer assez librement jusqu’en 2009, ce qui fait qu’il est souvent considéré comme un personnage hors normes, dont la renommée internationale constitue une protection. Ai lui-même est étonné, et il finit par penser « qu’ ils n’osent pas s’attaquer à [lui] » (voir son interview dans Libération). Pourtant, à partir de 2009, Ai Weiwei est placé sous une surveillance étroite. À l’approche du 4 juin, anniversaire du massacre de Tiananmen, plusieurs de ses blogs sont fermés. Des policiers viennent frapper à sa porte pour le menacer puis des caméras sont placées à proximité de son atelier. Il s’agit d’une mesure qui frappe classiquement les dissidents politiques chinois. On voit que du point de vue des autorités, Ai appartient désormais à cette catégorie, bien qu’il ne s’en réclame pas lui-même et qu’il ne s’entende pas très bien avec certains activistes (il reviendra sur sa signature de la Charte 08 et il aurait critiqué des dissidents comme Liu Xiaobo et Cui Weiping).

En août 2009, Ai Weiwei se rend au Sichuan dans le but de témoigner au procès de Tan Zuoren (arrêté pour son décompte des enfants morts dans le tremblement de terre). Il est alors enlevé dans sa chambre d’hôtel avec ses assistants et tabassé par des policiers en tenue. Quelques semaines plus tard, il est opéré d’urgence à Munich d’un traumatisme crânien alors qu’il prépare l’exposition « So Sorry », qui est justement un hommage aux écoliers du Sichuan.

Le 2 novembre 2010 les autorités locales de la ville de Shanghai annoncent la prochaine démolition de son atelier à Shanghai (2000m², coût 1 million de dollars). Celui-ci avait pourtant été construit sur l’invitation des mêmes autorités dans la perspective de fonder un nouveau quartier d’artistes, mais la situation ayant changé, elles ont argué qu’il s’agissait d’une construction illégale. C’est un coup dur pour Ai Weiwei, qui utilisera néanmoins l’évènement comme happening artistique. Il annonce sur Internet qu’il offre 10 000 « crabes de rivière » à ses admirateurs à l’occasion d’un banquet prévu le 7 novembre. L’expression « crabe de rivière » est un autre jeu de mot repris à la créativité satirique du web chinois. C’est un homophone de « harmonie » qui est un mot-clé de la propagande du parti. Lorsqu’un billet est censuré sur un forum, les internautes disent qu’il est « harmonisé » et ils utilisent le crabe comme métaphore de la censure et de la propagande. Ai se relie ainsi à nouveau à cette forme spécifique de culture populaire, pas forcément dissidente mais en tous cas critique, qui fleurit sur Internet. Il est alors assigné à résidence et on lui intime l’ordre de retirer son invitation. Une centaine de personnes se rendront tout de même à ce banquet.

Alors que Ai multiplie toujours les actions de provocation (en novembre, il dresse la liste des victimes d’un incendie à Shanghai), les sanctions se multiplient à son encontre. Le 2 décembre, on l’empêche de monter dans un avion en direction de la Corée du Sud. Il fait partie d’un grand nombre de personnalités que le gouvernement Chinois ne souhaite pas voir à Oslo au moment de la cérémonie en l’honneur du Prix Nobel de la Paix 2010, Liu Xiaobo. Le 12 janvier 2011, son atelier de Shanghai est finalement démoli. Le 14 février, la première grande exposition individuelle de Ai Weiwei en Chine, qui devait se tenir à la galerie UCCA à Pékin, est annulée.

Finalement, Ai Weiwei est arrêté le 3 avril 2011 alors qu’il s’apprêtait à monter dans un avion pour Hong Kong. Huit de ses assistants sont emmenés pour interrogatoire (quatre seront arrêtés) et son atelier est fouillé de fond en comble. Dans les jours qui suivent, divers organes de presse évoquent les accusations portées contre lui : fraude ficale, mais aussi pornographie (pour des autoportraits nus en compagnie féminine) et bigamie (à cause de son fils, issu d’une relation extraconjugale). Ai passera 81 jours en détention dans un lieu tenu secret, pendant que s’organise une vaste mobilisation internationale. Le 22 juin 2011 Ai est libéré sous caution. Les autorités lui réclament 15 millions de yuans (soit à l’époque environ 1,7 millions d’euros) d’arriérés de taxes et d’amendes pour les activités de la société Beijing Fake Cultural Development Ltd., qui appartient pourtant à son épouse Lu Qing. Malgré les soutiens financiers spontanés qu’il recevra (jusqu’à 9 millions de yuans collectés en quelques mois), utilisés pour payer une caution lui permettant de faire appel d’un premier jugement, l’amende est finalement confirmée en septembre 2012.

Le tournant du contexte politique

Cette arrestation intervient dans un contexte de tension politique accrue en Chine. Après les Jeux Olympiques de 2008, les initiatives des dissidents chinois ont été réprimées avec une sévérité particulière et la censure d’Internet n’a cessé de se renforcer. Cette période est marquée en particulier par l’arrestation du dissident Liu Xiaobo début 2009 puis sa condamnation à onze ans de prison fin 2009, et sa nomination comme prix Nobel de la Paix en novembre 2010. La question de la liberté d’expression et des Droits de l’Homme redevient ainsi un point de tension particulier dans les relations internationales de la Chine.

Début 2011, cette situation devient encore plus tendue au moment où des révolutions secouent le monde arabe. De toute évidence, les autorités chinoises craignent une contagion et prennent toutes les mesures possibles pour l’empêcher. Alors qu’il est évident que le rôle d’Internet a été central dans le déroulement de ces événements, la Chine censure plus que jamais les blogs et les forums. Des appels à une « révolution de jasmin » chinoise sont lancés, mais les policiers sont finalement plus nombreux que les « promeneurs » sur les lieux de rendez-vous proposés. Pendant tout le printemps 2011, les arrestations, disparitions et menaces se multiplient, suivies de près par Ai Weiwei. Fait encore plus inhabituel, cette vague de répression touche particulièrement le milieu de la culture, avec des arrestations et des annulations d’événements.

L’arrestation de Ai semble donc logiquement faire partie de cette vague de répression. Pourtant elle ne s’imposait pas de manière évidente. Selon l’un de ses collaborateurs, il aurait été approché fin mars pour entrer à la Conférence Consultative Politique du Peuple Chinois (CPPCC), ce qu’il aurait refusé. Les autorités auraient-elles tenté de coopter Ai Weiwei pour le neutraliser ? Surtout, devant l’impossibilité de travailler sereinement en Chine, il avait annoncé le 29 mars 2011 l’ouverture d’un studio à Berlin, où il comptait travailler la majeure partie de l’année. Cette stratégie ressemble fort à un comportement de « sortie » devant une situation qui devenait invivable, et elle aurait conduit de fait à une plus grande discrétion de l’artiste vis-à-vis du gouvernement chinois. Or c’est justement pour l’empêcher de quitter le territoire chinois que Ai a été arrêté. Il ne s’agit pas seulement de le faire taire, mais comme dans le cas de Liu Xiaobo, de faire un exemple en montrant que le gouvernement peut s’attaquer même aux personnages les plus intouchables. Aussi son arrestation représente-t-elle à ce moment-là une menace directe pour tous les internautes qui pourraient se sentir des affinités avec les discours critiques, ironiques et satiriques dont Ai est friand.

Épilogue

Après son arrestation, Ai Weiwei reste privé de son passeport et ses déplacements sont très limités, toujours sous surveillance. Il lui a été demandé de cesser de s’exprimer dans les médias ou sur les réseaux sociaux et il se fait d’abord très discret. Pourtant, au fil des mois, Ai reprend progressivement son activité artistique, accepte des interviews de journalistes étrangers et recommence même à poster sur Twitter ou d’autres réseaux sociaux étrangers. Néanmoins son discours ne peut plus toucher qu’un public international ou une frange limitée de la population chinoise, qui, comme lui, peut ou sait contourner les blocages d’Internet au moyen de VPNs (réseaux privés virtuels). Il ne peut pas, en revanche, créer de nouveaux comptes sur des plateformes chinoises comme Weibo.

Il reprend néanmoins son travail artistique et politique, en publiant par exemple en 2012 une vidéo parodique de « Gangnam Style », où il se met en scène menottes au poignet. Début 2013 il publie une nouvelle enquête documentaire sur la mort suspecte d’un pétitionnaire, Qian Yunhui. Fin 2013 il publie pour Reporters Sans Frontières un recueil de photographies pour la défense de la liberté de la presse. En 2014, il lance un nouveau « mème » sur Internet, avec une photographie où on le voit tenir sa jambe comme un fusil en joue, geste symbolique détourné de la chorégraphie d’un opéra classique du communisme chinois, le Détachement féminin rouge. Il fait aussi de sa propre expérience de détention une oeuvre artistique. En juin 2013 il diffuse un album de musique intitulé « The Divine Comedy », dont le titre principal, « Dumbass », s’accompagne d’un clip heavy metal où il met en scène son arrestation. Il développe également une réflexion poussée sur la privation d’intimité dont il a fait l’objet pendant sa détention mais aussi depuis sa libération, son domicile étant surveillé en permanence. En avril 2012, il installe des caméras dans son studio et diffuse ainsi au grand public, sur Internet, ce qui était réservé jusque-là aux caméras de la police. Les autorités lui font couper ses caméras en moins de 48h. À la biennale de Venise de mai 2013, Ai fait installer dans une église 6 boîtes géantes contenant des dioramas le représentant dans sa geôle, sous la surveillance oppressante de deux gardes jusque dans les sanitaires.

La renommée internationale de Ai Weiwei n’a donc fait que croître encore après son arrestation. Il multiplie les projets artistiques et les expositions aux quatre coins du monde (sans pouvoir s’y rendre en personne), fait l’objet de documentaires et même d’une pièce de théâtre. Cependant sa visibilité en Chine est très réduite et il ne peut plus vraiment s’adresser à l’opinion publique chinoise via les réseaux sociaux comme il l’avait fait dans le courant des années 2000. En juin 2015, pour la première fois, Ai Weiwei organise néanmoins une série d’expositions à Pékin, où il montre des œuvres dépouillées de tout contenu politique : il y reconstitue un temple ancestral, montre des morceaux de poteries anciennes par exemple. C’est cependant la première fois qu’il est exposé dans son propre pays à titre individuel, ce qui représente pour lui un acte symbolique important. Finalement, son passeport lui est rendu en juillet 2015, ce qui lui permet de quitter temporairement le territoire chinois pour voir son fils qui réside en Allemagne, subir des examens médicaux et s’occuper de projets artistiques. Il aurait reçu l’assurance de pouvoir retourner en Chine, « presque sans conditions ».

Le tournant politique de 2008 s’est néanmoins confirmé et renforcé avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement dirigé par Xi Jinping à partir de 2012. Le contrôle d’Internet s’est renforcé avec de nombreuses mesures comme la pénalisation des « rumeurs », destinée à intimider les leaders d’opinions, ou la vérification plus systématique de l’identité des utilisateurs de réseaux sociaux. Les milieux de la société civile ont été touchés par d’importantes vagues d’arrestations et de condamnations. Par exemple, Pu Zhiqiang, l’avocat de Ai Weiwei, qui est aussi un blogueur influent et un défenseur des Droits de l’Homme en Chine, a été arrêté en mai 2014 pour avoir participé à une réunion privée de commémoration du massacre du 4 juin 1989. En mai 2015, il a été officiellement inculpé pour « incitation à la haine ethnique » et pour « chercher des querelles et provoquer des troubles ».

Les discours critiques et satiriques sont loin d’avoir disparu sur le web chinois, mais il est désormais plus risqué de sortir du lot comme un « leader d’opinion », et d’établir des ponts entre les milieux artistiques, intellectuels et l’espace public populaire, ce qui est pourtant l’un des apports les plus intéressants d’Internet à la société chinoise durant la dernière décennie.

Aller plus loin

- Le site officiel de Ai Weiwei.
- Un portrait de Ai Weiwei. Evan Osnos, « The Chinese artist and activist Ai Weiwei », The New Yorker), 24 mai 2010.
- Le blog sur Sina de Ai Weiwei est désormais fermé mais une partie des publications ont été traduites et publiées en anglais par Lee Ambrozy dans Ai, Weiwei. Ai Weiwei’s blog, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2011.
- Les documentaires produits par Ai Weiwei sont disponibles sur Youtube
- Le documentaire de Alison Clayman
- Le documentaire de Andreas Johnsen
- La pièce de théâtre de Howard Brenton : The arrest of Ai Weiwei

Pour citer cet article :

Séverine Arsène, « Art, blog et dissidence. Portrait d’Ai Weiwei », La Vie des idées , 24 juillet 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Art-blog-et-dissidence.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Séverine Arsène , le 24 juillet 2015

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