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La mémoire du fascisme continue de faire débat dans l’Italie contemporaine. Dans son dernier livre, l’historien Christopher Duggan, s’appuyant sur des correspondances et des journaux intimes, s’efforce de démontrer le pouvoir de séduction et d’attraction que le Duce a exercé sur la population italienne. L’occasion de débattre, à plusieurs voix, sur la nature du fascisme, sa dimension totalitaire et sa puissance d’incarnation.

Recensé : Christopher Duggan, Ils y ont cru. Une histoire intime de l’Italie de Mussolini. Lettres, journaux intimes, mémoires : les archives inédites du fascisme, traduit par Cécile Dutheil de La Rochère. Paris, Flammarion, 2014, 488 p., 28€ [Fascist Voices. An Intimate History of Mussolini’s History, Bodley Head, 2012].

Lecture de Marie-Anne Matard-Bonucci

Le fascisme haïssait la démocratie et tout ce qui dérivait des Lumières. En 1932, l’Encyclopédie Treccani présentait la « démocratie » comme un régime où « de temps en temps, on donne au peuple l’illusion d’être souverain alors que la souveraineté véritable réside dans des forces souvent irresponsables et secrètes ». Mussolini méprisait la « loi du plus grand nombre » estimant que l’inégalité entre les hommes était à la fois inévitable et féconde. Pourtant, le régime ne se désintéressa pas de ce que les démocraties nommaient « l’opinion ». Il auscultait en permanence le peuple italien pour le contrôler mais aussi dans l’intention de le transformer. Préfets, policiers, informateurs et organisations fascistes scrutaient l’état d’esprit de la population moyennant une grille de lecture souvent déformante de la réalité. Comment remodeler la société sans la connaître réellement ? Mais comment la connaître sans lui donner la parole ? Cette difficulté, propre aux régimes totalitaires, allait devenir par la suite le dilemme des historiens en quête d’une vox populi filtrée, orientée ou falsifiée dans les archives émanant du pouvoir.

Tout l’intérêt du livre de Christopher Duggan réside dans la volonté de restituer la voix de ces Italiens à l’époque du fascisme en construisant ce qu’il appelle une « histoire intime de l’Italie de Mussolini ». En 1974, le grand historien Renzo De Felice avait suscité une controverse très vive, plus politique qu’historique, déclarant que le fascisme avait obtenu le consensus de la population au milieu des années 1930. Dans une Italie républicaine où l’antifascisme et la résistance demeuraient les valeurs de référence, admettre que la répression n’expliquait pas, à elle seule, la longévité du fascisme était difficile à admettre. Dans les décennies suivantes, en dehors de quelques études régionales ou sectorielles, et de rares travaux comme ceux de Simona Colarizi [1], Paul Corner ou Patrizia Dogliani, cette question du « consensus » est restée marginale dans l’historiographie.

Aujourd’hui, le livre de Christopher Duggan paraît dans un contexte politico-mémoriel très différent, sur fond de réhabilitation du fascisme et de révisionnisme croissant. Conscient des risques d’une instrumentalisation politique de ses analyses, l’auteur n’en expose pas moins avec force la thèse suivant laquelle le régime exerça une réelle attraction sur la population à travers le culte du Duce et le développement d’une véritable foi fasciste. Cette thèse se donne à lire dans le titre français Ils y ont cru, plus explicite encore que le titre original en anglais, Fascist voices. Pour cerner les rapports entre la société et le régime, l’auteur privilégie des sources donnant accès aux vécus et aux expériences individuelles, à travers les lettres adressées au dictateur et les journaux intimes parfois publiés mais le plus souvent inédits, déposés à l’Archivio diaristico nazionale de Pieve Santo Stefano. L’auteur affirme ne pas vouloir prendre position dans le débat sur le totalitarisme mais il ne fait aucun doute que ses analyses apportent des arguments aux historiens(ne)s qui estiment que le fascisme fut bien un régime totalitaire – ce qui est mon cas. Sur la base de la documentation exploitée, il constate la faiblesse des oppositions, l’enracinement du culte du Duce et l’existence d’un rapport religieux des « gens ordinaires » au fascisme. Les critiques des Italiens sont réservées au parti fasciste et aux hiérarques, tandis que l’image du Duce, objet d’une véritable dévotion populaire, reste très longtemps intacte.

La véritable nouveauté de l’approche de C. Duggan tient d’abord à un mode d’écriture de l’histoire. Construisant un récit à plusieurs voix, il juxtapose le point de vue d’acteurs de premier plan – hiérarques fascistes, intellectuels –, dont les témoignages étaient parfois connus depuis longtemps, avec ceux d’Italiens anonymes, tirés du silence des archives. Ce récit polyphonique permet d’accéder à autant de subjectivités qui révèlent la grande diversité des façons d’être fasciste et de « penser fasciste ». Pareille approche fait apparaître des réflexions ou des émotions dont ne rendent compte que difficilement les archives administratives ou politiques. Ainsi, grâce aux journaux intimes, l’historien(ne) pénètre à l’intérieur de familles parfois divisées par la politique. On découvre, au-delà de ce qu’on savait sur la fascisation de l’enseignement, comment la propagande est répercutée dans les salles de classe et comment elle est reçue par certains élèves. Ce matériau permet aussi de documenter certains modes de dissidence – comme par exemple le silence –, que les archives de police n’évoquent évidemment pas. Ils sont également précieux pour observer comment les Italiens surmontèrent certaines contradictions, parvenant, par exemple, à concilier foi fasciste et catholique. Mieux, ils montrent comment l’une se nourrit de l’autre, ce que trahit cette notation en forme de prière de la jeune Andreina, en 1927 : « Obéissance et respect au Duce, maintenant et pour toujours » (p. 134). Ils permettent de vérifier, à l’échelle de l’individu, et plus particulièrement des femmes, ce que Wilhelm Reich observa jadis dans le rapport des foules au national-socialisme, soit l’investissement du politique par les affects avec, notamment, l’érotisation de la figure du Duce.

Si ce récit ouvre des perspectives véritablement nouvelles, un peu à la manière de la microstoria, permet-il pour autant d’accéder au « point de vue d’en bas » (p. 9), ou encore à celui de « gens ordinaires » ? Apporte-t-il la démonstration de ce que l’auteur, évitant le vocable « consensus », préfère nommer popularité, enthousiasme, communion, engouement, « force d’attraction affective du régime » (p. 19) ?

Il n’est pas sûr que l’addition de points de vue subjectifs informe sur ce que serait une opinion majoritaire, et ce d’autant moins que le corpus de lettres et de journaux n’a pas été constitué – les fonds disponibles, du fait de leur disparité, ne le permettaient sans doute pas – sur la base de critères sociologiques. Comme l’auteur le reconnaît lui-même, le journal intime est une pratique des classes moyennes et supérieures. De fait, les auteurs issus de milieux populaires sont en minorité. D’autre part, dans quelle mesure les caractéristiques générationnelles (beaucoup des diaristes cités sont jeunes) ou de genre (l’exercice du journal intime n’est-il pas aussi un rite de passage des jeunes filles de bonne famille [2] ?) n’influent-elles pas sur la perception du régime, avec ce que la jeunesse apporte comme enthousiasme et propension à l’utopie ? L’effet de source lié à ces problèmes de représentativité des témoignages est accentué par le contexte de leur rédaction. L’auteur lui-même observe que les journaux intimes disponibles sont plus nombreux à la fin des années 1930. À ce déséquilibre chronologique s’ajoute le paramètre de la durée. Tandis que l’écriture de certains journaux intimes s’étale dans un temps long, pour d’autres elle se limite à de plus courtes périodes corrélées à un moment ou un événement d’exception qui a pu, parfois, provoquer l’écriture.

Ces difficultés méthodologiques sont accusées par certaines limites inhérentes au principe même du journal intime. À plusieurs reprises, Christopher Duggan nous rappelle que les diaristes sont susceptibles de contrôler leurs propos, de peur que leurs écrits ne tombent entre des mains hostiles. Leur valeur testimoniale, pour être justement appréciée, doit tenir compte du fait que le « je » masque nécessairement un destinataire virtuel, un interlocuteur imaginaire voué à rester inconnu. Comme l’ont bien montré certaines études littéraires et notamment celles de Philippe Lejeune [3], la parole est nécessairement adressée. En outre, à travers ces voix intimes, c’est souvent moins l’intimité qui parle qu’un moi collectif. L’expression personnelle se confond souvent avec une « langue de bois » professionnelle ou partisane difficile à interpréter : fait-elle écran à l’expression de sentiments plus personnels ou vient-elle confirmer – l’auteur pencherait plutôt, avec raison selon nous, pour cette hypothèse – la puissance du processus de formatage des esprits ?

Pour conclure, on ne saurait trop souligner tout l’intérêt qu’il y a à exploiter ce type de sources pour une histoire des formes et des contenus de la culture politique fasciste et des transformations de la société italienne sous le régime mussolinien. Irremplaçables comme sources « qualitatives » relatives au fascisme, lettres et journaux intimes répondent bien davantage à la question du « Comment ? », et du « Pourquoi ? », qu’à celle du « Combien ? ».

Lecture de Marc Lazar

Le livre de Christopher Duggan affiche une grande ambition : illustrer et comprendre les raisons du fameux « consensus », pour reprendre l’expression de Renzo De Felice, obtenu par le fascisme, ou mieux par la personne de Benito Mussolini. L’auteur a donc recouru à un moyen original. En recueillant de multiples documents, tels les lettres adressées au Duce, divers fonds d’archives et des journaux intimes, il entend restituer « les voix fascistes » afin de retracer « une histoire intime de l’Italie de Mussolini », ce qui constitue le titre original du livre dans sa version anglaise (Fascist Voices).

J’entends ajouter à ce qu’a déjà écrit Marie-Anne Matard-Bonucci trois considérations.

1. Le livre de Christopher Duggan démontre, si besoin était, l’importance du Duce dans le système fasciste. La documentation sur laquelle il repose amène en effet à jeter un autre éclairage sur le rôle fondamental de Mussolini. Tout au long des pages de ce livre, le lecteur saisit ce que signifiait concrètement le pouvoir de séduction, de fascination, d’attraction, d’enthousiasme dont jouissait ce dernier. Bref, la fameuse notion de pouvoir charismatique, tel que Max Weber a pu le définir théoriquement, trouve ici une concrétisation édifiante, tout comme la notion de « routinisation du charisme » que l’on peut en effet suivre avec l’érosion de ce que l’on pourrait appeler la « magie mussolinienne ». Cela amène à soulever une question qui affleure à plusieurs reprises : à lire les témoignages, les lettres ou les propos écrits dans les journaux intimes, on se demande si ne s’est pas mise en place une forme de syncrétisme entre le culte du Duce et le culte catholique, et ce malgré les tensions qui ont progressivement surgi entre le régime et l’Église. Un syncrétisme qui pourrait expliquer justement la force du mythe mussolinien.

Il est également frappant de constater que le culte du Duce revêt un aspect commun à d’autres formes de croyance politique. À de nombreuses reprises, Christopher Duggan montre que les Italiens fascistes pensaient que Mussolini ignorait les problèmes économiques, sociaux ou politiques, notamment avec la généralisation de la corruption du parti, qu’ils affrontaient dans leur vie quotidienne. D’où l’idée que si le Duce en était informé, il réglerait cela aussitôt : c’est d’ailleurs l’un des facteurs qui poussent nombre d’entre eux à lui écrire. Or l’on trouve ce type de conviction dans d’autres situations historiques. Dans les régimes totalitaires, en premier lieu : « Ah, si Hitler savait ! » pensait-on dans l’Allemagne nazie ; « Ah, si Staline savait ! » s’exclamait-on en URSS. Mais aussi dans d’autres contextes. « Ah, si le Roi savait ! » disait-on dans les campagnes françaises sous l’Ancien régime à propos des taxes et des impôts. Il serait donc intéressant de réfléchir sur cette forme de croyance populaire par rapport au chef tout puissant, le souverain dans l’Europe moderne, ou bien « l’Égocrate », selon l’expression forgée par Claude Lefort à propos du pouvoir de Staline mais que l’on pourrait appliquer au fascisme et au nazisme, dans les régimes totalitaires. Comment qualifier cette croyance populaire ? Doit-on l’appeler religion politique, comme semble le suggérer Christopher Duggan s’inspirant des propositions d’Emilio Gentile [4], ou vaut-il peut-être mieux évoquer la religiosité populaire ? Cette recherche suggère, me semble-t-il, que l’Italie fasciste n’a pas simplement été marquée par la pénétration du pouvoir magique du chef, descendu du haut vers le bas, mais bien d’une dynamique d’appropriation ou encore d’acculturation venue du bas par les populations, ou du moins d’une partie d’entre elle. Il y a sans doute-là une piste de recherche comparée à explorer à l’avenir par d’autres études.

2. Ce livre relance une fois de plus le débat historiographique sur la question du totalitarisme. Un débat classique, rebattu sans doute, mais récurrent. On sait qu’au sein de ces controverses et polémiques, le fascisme constitue un cas particulier. La plupart des théoriciens du totalitarisme, à commencer par Hannah Arendt, l’excluait de leurs études, quand bien même l’adjectif totalitaire a été inventé par les antifascistes italiens, notamment libéraux, dès 1923. En effet, selon eux, le fascisme était surtout caractérisé par le pouvoir exorbitant de l’État ou du Duce (mais non point du parti), tandis que la répression n’avait jamais pris la forme d’une terreur de masse, à la différence de l’Allemagne nazie et de l’URSS stalinienne. On sait aussi que l’historien Emilio Gentile s’est opposé de manière virulente à cette interprétation, considérant à l’inverse que le fascisme fut l’un des principaux laboratoires d’expérimentation non seulement du totalitarisme mais encore de l’invention des religions politiques du XXe siècle. Il a en effet souligné dans ses livres et articles l’importance du parti, de l’encadrement des masses ou encore de la révolution anthropologique tentée par le régime afin d’engendrer un homme nouveau. En France, presque tous les historiens spécialistes du fascisme se situent dans la lignée d’Emilio Gentile. Mais les travaux de celui-ci ont suscité des réserves et critiques, à l’instar du récent livre de Sabino Cassese Lo stato fascista (Bologne, Il Mulino, 2010, traduit en français sous le titre L’Italie, le fascisme et l’État. Continuités et paradoxes, Paris, Éditions de la rue d’Ulm, 2014). Sabino Cassese souligne pour sa part les continuités étatiques qui relient l’Italie libérale, l’Italie fasciste et l’Italie républicaine, où, en permanence, les nouveautés se superposent aux éléments anciens, et reconstituent la complexité et l’enchevêtrement des institutions qui forment l’appareil d’État sous Mussolini. Mais, en général, la critique principale du concept de totalitarisme provient de l’histoire sociale du nazisme ou du stalinisme qui, tout en admettant l’ampleur de la répression, préfère souligner les formes d’autonomie que les populations s’efforcent de préserver ou d’accroître par rapport aux régimes, les multiples jeux avec les règles édictées qu’elles déploient, les modalités qu’elles engagent pour tenter de penser ou de vivre selon d’autres canons que ceux officiellement imposés. Un exemple récent, pour ne se contenter que d’une seule référence, empruntée à des chercheurs de Sciences Po, dans une littérature désormais pléthorique, est constitué par l’intéressant livre dirigé par Antonela Capelle-Pogacean et Nagère Ragaru, Vie quotidienne et pouvoir sous le communisme. Consommer à l’Est (Paris, Karthala, 2010).

L’ouvrage de Christopher Duggan prend le contre-pied de cette historiographie. Il consacre certes un chapitre aux « espaces de la dissidence », mais c’est pour mieux montrer combien ceux-ci se réduisent au fil du temps. En revanche, l’auteur, en se fondant sur ses sources, reconstitue la vigueur de l’adhésion des Italiens fascistes au régime. La dimension idéologique et politique du fascisme s’avère plus ou moins bien assimilée et accaparée par ceux qui s’y reconnaissent : ainsi, les lettres et les journaux des soldats italiens sur le front soviétique démontrent une forte politisation de leurs auteurs qui partagent les valeurs fascistes et semblent prendre conscience, par la guerre qu’ils mènent, du sens profond de leur engagement politique. Mais, surtout, ces fascistes paraissent profondément marqués par l’emprise que le Duce exerce sur eux, jusqu’en effet au cœur de leur intimité personnelle. La question qui se pose alors est bien de savoir si cela reflète une profonde réalité italienne ou si cela résulte du biais documentaire emprunté par l’historien.

3. Enfin, je me livrerai à une réflexion méthodologique. Je suis plus en plus marqué par la manière d’écrire l’histoire qu’empruntent nos collègues anglais ou américains, et je crois qu’un fossé se creuse avec notre façon à nous de l’écrire. Peut-être par tradition, peut-être du fait de la pression des éditeurs, les historiens de langue anglaise aiment partir d’un document d’archive, d’une lettre, d’un journal, d’une photo, pour construire leurs ouvrages qui mêlent ensuite une narration plus générale, et de l’analyse. Le livre de Christopher Duggan me semble exemplaire de cette façon de procéder. Mais tant d’autres exemples pourraient être mobilisés. Ils font de la sorte écho au fameux précepte de Marc Bloch rappelant que l’historien, à l’instar de l’ogre de la légende, se nourrit de « chair humaine ». En France, l’historiographie universitaire s’avère plus analytique et moins encline à rentrer dans ces opérations de micro-histoire, hormis quelques brillantes exceptions (on pense à Alain Corbin ou à Ivan Jablonka). Est-ce à cause de l’influence de l’école ou du mouvement des Annales ? Par référence à l’histoire-problème chère à Lucien Febvre et revendiquée plus tard par François Furet ? Par goût pour la pensée rationnelle et conceptuelle ? Par l’effet du dialogue de plus en plus serré que l’histoire noue avec les sciences sociales ? Pour mieux se démarquer de l’histoire chronique, souvent non académique, mais qui fait – encore ! – le bonheur des maisons d’édition ? Je n’ai pas de réponse à ces questions. Mais si mon constat d’une distance de plus en plus grande entre une histoire anglo-saxonne, comme nous nous plaisons à la qualifier, et la nôtre, est fondé, il imposerait d’engager une réflexion sur ce sujet.

La réponse de Christopher Duggan

À bien des égards, Ils y ont cru [Fascist Voices] tire ses origines de mon livre précédent, The Force of Destiny (2007). Dans ce dernier, j’avais choisi d’étudier la manière dont les patriotes du Risorgimento envisageaient les problèmes historiques, politiques et surtout moraux dont souffrait l’Italie depuis le 19e siècle, et qui empêchaient le pays de s’engager sur le chemin de l’indépendance nationale. Comme les forces qui jouèrent un rôle clé dans l’unification en 1859-60 étaient extérieures au pays (on pense notamment à la rivalité entre la France et l’Autriche, cherchant toutes deux à dominer le continent, et à la volonté britannique de maintenir un équilibre des pouvoirs), les leaders libéraux restaient convaincus que l’Italie était encore à construire après 1860, tant sur le plan matériel que sur le plan moral. Il s’agissait de créer un lien entre les masses et les institutions, entre l’Italie populaire et l’Italie politique. C’était d’ailleurs d’autant plus urgent que l’Église Catholique, au pouvoir de mobilisation toujours plus fort, et les forces d’extrême gauche étaient toutes deux profondément hostiles aux libéraux. L’éducation, le culte de la monarchie et des saints séculaires (notamment Garibaldi), ainsi qu’une politique vigoureusement expansionniste à l’étranger, à la fois en Afrique dès le début des années 1880 et en Europe (notamment sous Francesco Crispi de 1888 à 1891), furent les principaux outils déployés pour cette construction. Mais lorsque la Grande Guerre éclata, le fossé entre l’État et le peuple semblait toujours aussi profond.

Les événements de 1915-18 et le biennio rosso qui suivit révélèrent la violence de clivages qui persistaient dans le pays, et le sentiment de colère envers le gouvernement parlementaire libéral qui parcourait presque toutes les classes de la population. Un des objectifs de Fascist Voices est donc de montrer que si le fascisme réussit à séduire de larges portions de la population, c’était notamment à cause des images négatives associées au libéralisme, qui étaient évidemment véhiculées par la propagande fasciste partout dans le pays. Mussolini, notamment parce que ses origines et son style politique semblaient si différents de ceux des autres hommes politiques italiens, incarnait l’espoir que les problèmes liés depuis si longtemps à l’idée d’une Italie unie soient enfin résolus ; il faisait d’ailleurs lui-même fréquemment allusion à la fameuse citation de Massimo d’Azeglio qui, dans les années 1860, parlait de la lourde tâche de « faire des Italiens ». Même l’historien Gaetano Salvemini, qui fut par la suite un grand opposant au fascisme, affirmait en 1923 que Mussolini était « sans l’ombre d’un doute » le meilleur choix politique de l’époque. De même, le philosophe libéral Benedetto Croce est connu pour avoir continué à soutenir le fascisme, tout en émettant certaines réserves, jusqu’en 1924.

Comme le souligne fort justement Marie-Anne Matard-Bonucci, les historiens italiens n’ont porté que très peu d’attention à la question de l’opinion publique en Italie fasciste, contrairement à l’Allemagne nazie, ou plus récemment à la Russie communiste. Ce sont des raisons politiques, que les débats révisionnistes engagés dans les années 1990 vinrent d’ailleurs exacerber plutôt qu’atténuer, qui expliquent en grande partie cette réticence à s’attaquer directement à la question du consentement populaire. On pense d’un côté au mythe résistancialiste d’une dictature tyrannique, et de l’autre à la vision modérée et conservatrice d’un régime fondamentalement inoffensif qui ne cherchait en fait pas l’engagement idéologique des masses. Les études existantes, comme celles de Colarizi, d’Imbriani, de Cavallo et de Corner [5] se fondent sur des rapports « officiels », notamment ceux du parti et de la police secrète. Or ces sources ont révélé leurs limites à de nombreuses reprises, principalement en raison de leur tendance implicite à insister à outrance sur les questions d’insatisfaction et de mécontentement populaires.

Dans Fascist Voices, je me suis servi de lettres et de journaux intimes écrits par un éventail aussi varié que possible d’Italiens « ordinaires », de manière à aller au-delà de l’espace public des commentaires et des rapports officiels, pour tenter au contraire d’évaluer les différentes facettes et de retracer les différentes formes des réactions affectives et intellectuelles au fascisme dans la sphère privée. Bien entendu, ainsi que le souligne fort justement Marie-Anne Matard-Bonucci, une approche de ce type pose de nombreux problèmes de méthode. Il faut notamment s’interroger sur la représentativité des quelques deux cents journaux intimes inédits que j’ai consultés, en grande partie à l’Archivio Diaristico Nazionale de la petite ville toscane de Pieve Santo Stefano, en raison du taux d’alphabétisation de l’époque, des circonstances exceptionnelles (comme les temps de guerre) au cours desquelles ces journaux étaient souvent rédigés, et du fait qu’ils aient été systématiquement écrits dans un but précis, et pour un destinataire donné, que ce dernier soit ou non mentionné dans le texte.

Il est impossible d’apporter une réponse vraiment satisfaisante à ces problèmes de méthode. Cependant, au début de cette étude des journaux intimes de Pieve Santo Stefano, j’avais fait l’hypothèse que le dépôt de ce genre de documents dans un espace public au cours des trente dernières années aurait peut-être pu favoriser la découverte d’écrits s’opposant ouvertement au fascisme. Contrairement à ce que je pensais, il n’y avait en fait que très peu de journaux intimes anti-fascistes. Dans mes travaux, ceux-ci me servent à rendre compte de l’échantillon entier ; et ils montrent souvent (comme dans le cas de Vasco Poggesi en Ethiopie ou dans le célèbre journal écrit par Piero Calamandrei pendant la Seconde Guerre mondiale) qu’une des motivations principales de l’auteur était un sentiment d’isolement lié à sa vision négative du régime. Les écrits d’écoliers (à l’instar de ceux signés du nom de plume Pietro Ambrosini) sont souvent particulièrement révélateurs d’un enthousiasme pour le régime apparemment très répandu ; à nouveau, l’écriture du journal était motivée par un sentiment de décalage par rapport aux contemporains. Si l’on considère le milieu social des auteurs, la majorité d’entre eux était évidemment de classe moyenne. Mais certains des journaux tenus en Éthiopie ou pendant la Seconde Guerre mondiale étaient en fait tenus par des hommes issus d’un milieu très populaire qui, confrontés au danger, se forçaient à surmonter un relatif manque d’éducation dans le but de coucher sur le papier leurs pensées et leurs sentiments. Ces journaux intimes, comme par exemple ceux d’Espedito Russo et de Primo Boccaleri, expriment souvent le soutien le plus fervent pour le fascisme et le Duce.

De nombreux problèmes de méthode se posent également à propos des millions de lettres envoyées à Mussolini par l’intermédiaire du Segreteria Particolare del Duce. On peut en effet s’interroger sur la sincérité d’une telle effusion populaire, souvent exprimée dans un langage très religieux. À nouveau, il n’y a pas de solution simple à ce problème. Dans certains cas on peut déceler une intention cynique ou intéressée derrière les lettres. Mais une majorité d’entre elles portent toutes les marques d’une réaction spontanée et affective à un événement ou un épisode spécifique ; il arrive par ailleurs souvent qu’elles ne soient pas signées. Enfin, de même que dans le cas des journaux intimes, ce sont souvent les paysans à peine alphabétisés qui s’expriment avec le plus d’ardeur fasciste.

Comme le souligne Marc Lazar, l’élément qui ressort le plus de ces sources est bien la figure centrale du Duce au sein du régime fasciste. Il ne faut pas pour autant en conclure, comme l’ont fait certains historiens à l’exemple de Piero Melograni [6], que le fascisme était fondamentalement dénué d’idéologie et pouvait plus ou moins se réduire à un mouvement de dévotion au leader. Comme en témoignent nombre de ces journaux et de ces lettres, la majorité des Italiens faisaient tant confiance à Mussolini parce qu’il incarnait toute une série d’attentes fortes qui les touchaient au plus profond d’eux-mêmes. Comme suggéré plus haut, beaucoup de ces attentes venaient du sentiment de désillusion qui accompagna l’unification du pays. En Mussolini, les Italiens pensaient avoir trouvé celui qui allait leur permettre d’accéder enfin à une cohésion nationale, à un renouvellement de l’identité italienne dont les vices (que le libéralisme était censé avoir encore aggravés) étaient depuis longtemps tenus pour responsables de la soi-disant décadence du pays entamée au 16e siècle, à un statut international plus important, et à la fin d’une image abusive de « nation prolétarienne ». On suggère souvent que contrairement à l’Allemagne nazie ou à la Russie communiste, il manquait au fascisme italien les « grandes idées » capables de garantir un soutien au régime en dépit des difficultés et autres revers de fortune. L’analyse des journaux intimes et des lettres dans Fascist Voices suggère au contraire que les grands espoirs qu’incarnait Mussolini aidèrent à garantir un soutien populaire au régime pendant une grande partie de la Seconde Guerre mondiale, malgré des incertitudes et des inquiétudes aisément compréhensibles.

Mais comme le remarque très justement Marc Lazar, la figure centrale de Mussolini au sein du régime révèle également à quel point le fascisme parvint à se servir d’une religiosité populaire apparemment très ancrée pour s’assurer un soutien à la fois affectif et psychologique. Les lettres et les journaux intimes montrent en effet que le régime plaça au centre de son système de valeurs des idées comme la foi, l’obéissance, l’anti-matérialisme et l’anti-individualisme, de manière à garantir une cohabitation parfaite avec le catholicisme dans l’esprit de beaucoup d’Italiens. Cette intense foi populaire peignait tout d’abord Mussolini en monarque médiéval, source de toute justice, qui une fois informé des problèmes, chercherait nécessairement à les résoudre ; elle en faisait également une figure providentielle et pure, bien au-dessus de toute basse bataille politique, qui se voyait constamment trahie ou abandonnée par ses collègues. En effet, pendant la plus grande partie de la Seconde Guerre mondiale, lettres et journaux intimes n’attribuent toujours pas les défaites militaires italiennes à Mussolini lui-même, mais à ses généraux et à ses ministres incompétents. Il existait bien un désir fort de préserver la confiance ou la foi dans le leader à tout prix.

Si Fascist Voices ne cherche pas à traiter directement de la question du totalitarisme, les commentaires de Marc Lazar amènent deux remarques. Tout d’abord, le fascisme réussit admirablement à ramener à lui de nombreux aspects de la vie nationale. Le régime se posait en héritier direct du Risorgimento, ainsi que de l’histoire italienne dans son ensemble ; il prétendait également proposer un système politique plus naturellement adapté à l’Italie que le libéralisme agnostique. Et le processus d’assimilation de la monarchie, de l’armée, du judiciaire, de la presse, des maisons d’édition ou des écoles fut, comme on le sait, généralement plus consenti que véritablement forcé. La conciliation avec l’Église y joua évidemment un rôle essentiel ; j’ai d’ailleurs voulu montrer qu’elle commença clairement dès 1922. Les journaux intimes et les lettres montrent que l’indépendance relative conservée par des institutions telles que la monarchie ou l’Église soulignait à quel point le fascisme était considéré comme légitime parce qu’il incarnait tout ce qui était essentiel à l’ « Italie ». Notamment dans le cas de l’Église, il semble que de nombreux Italiens aient été convaincus que leur fascisme était le prolongement naturel de leur foi catholique, surtout en raison de la forte tonalité religieuse du discours du régime.

La deuxième remarque fait écho aux travaux de Jochen Hellbeck [7] et de certains de ses collègues à propos des intellectuels soviétiques. Dans les journaux intimes que j’analyse, et notamment dans celui de Maria Teresa Rossetti, le fascisme parvient à se présenter comme une idéologie exigeante mais désirable. En insistant sur des valeurs clés telles que la foi, le sacrifice de soi, l’anti-individualisme et l’anti-matérialisme, le fascisme s’imposa en effet dans l’esprit de nombreux intellectuels comme fondamentalement supérieur au libéralisme et au socialisme. C’est là une question qui demande à être explorée plus en profondeur ; elle laisse du moins à penser que si de nombreuses dimensions institutionnelles du régime, notamment les organisations du parti, avaient à la fin des années 1930 soit révélé leurs faiblesses soit tout bonnement échoué, le fascisme lui-même, et la figure de proue toujours intacte du Duce, conservait un attrait idéologique plus fort qu’il n’est généralement admis.

Ce dernier texte a été traduit par Émilie L’Hôte, avec le soutien de la Fondation Florence Gould.

Pour citer cet article :

Christopher Duggan & Marc Lazar & Marie-Anne Matard-Bonucci, « La séduction fasciste. Forum autour du livre de Christopher Duggan », La Vie des idées , 30 mai 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-seduction-fasciste.html

Nota bene :

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par Christopher Duggan & Marc Lazar & Marie-Anne Matard-Bonucci , le 30 mai 2014

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Notes

[1Simona Colarizi, L’opinione degli italiani sotto il regime 1929-1943, Laterza, Rome-Bari, 2009, (1ere ed. 1991) ; Paul Corner, The Fascist Party and Popular Opinion in Mussolini’s Italy, Oxford, 2012 ; Patrizia Dogliani, Il fascism degli Italiani. Una storia sociale, UTET, Milan, 2008.

[2Philippe Lejeune, Le Moi des demoiselles. Enquête sur le journal de jeune fille, Paris, Seuil, 1993.

[3Philippe Lejeune, Signes de vie, Le Pacte autobiographique 2, Paris, Seuil, 2005.

[4Emilio Gentile, Les Religions de la politique. Entre démocraties et totalitarismes, Paris, Seuil, 2005.

[5S. Colarizi, L’opinione degli italiani sotto il regime 1929-1943 (Laterza, Rome-Bari 2009) ; A. Imbriani, Gli italiani e il Duce. Il mito e l’immagine di Mussolini negliultimianni del fascismo (1938-1943) (Liguori, Naples 1992) ; P. Cavallo, Italiani in guerra. Sentimenti e immagini dal 1940 al 1943 (Il Mulino, Bologna 1997) ; P. Corner, The Fascist Party and Popular Opinion in Mussolini’s Italy (Oxford University Press, Oxford, 2012).

[6P. Melograni (dir.), Storia del fascismo (Corrieredella Sera (dvd), Milan 2008).

[7J. Hellbeck, Revolution on my Mind. Writing a Diary under Stalin (Harvard University Press, Cambridge 2006).



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