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La politisation des larmes

À propos de : E. Fureix, La France des larmes. Deuils politiques à l’âge romantique (1814-1840), Champ Vallon.


C’est aux enterrements publics que, faute de scène politique officielle, s’affrontaient à l’âge romantique les modèles politiques royaliste, révolutionnaire et napoléonien. La France des Larmes analyse avec érudition la politisation du deuil lors des cérémonies de souveraineté et manifestations protestataires.

Recensé : Emmanuel Fureix, La France des larmes. Deuils politiques à l’âge romantique (1814-1840), Seyssel, Champ Vallon, coll. "Epoques", 2009, préface d’Alain Corbin.

Avertissement : Le présent compte rendu fait suite à une commande de La Vie des Idées. En l’acceptant, je n’avais pas encore lu le livre et ne savais pas qu’Emmanuel Fureix, dans l’introduction et dans plusieurs passages ultérieurs de la démonstration, présente et discute certaines des hypothèses avancées dans mes propres travaux. Pour une part, cette recension est donc aussi l’occasion de poursuivre un débat.

Soupeser le beau livre d’Emmanuel Fureix, jauger son format et son appareil critique procurent un sentiment de plus en plus rare : celui d’avoir en main ce qui a été une thèse. La proposition irritera ceux qui partagent les invocations récurrentes des éditeurs à « faire plus court », en particulier en éliminant ce qui s’adresse aux pairs spécialistes de la question. Elle ne vise ici qu’à souligner certains des caractères de La France des larmes qui, à l’évidence, eussent disparu du volume si celui-ci avait été passé au marbre des normes éditoriales actuelles.

Les sédiments laissés par le labeur doctoral transparaissent d’abord dans le plan retenu. L’ouvrage est articulé, thématiquement, en quatre parties. La première analyse la période choisie (1814-1840) en tant qu’elle peut être décrite comme « moment nécrophile » né du « malaise dans la représentation » propre aux monarchies postrévolutionnaires (chap. 1), adossé à l’émergence de nouvelles sensibilités à l’égard de la mort (chap. 2) et caractérisé par la confrontation de modèles politiques antagonistes (royal, révolutionnaire, napoléonien) qui trouvent dans les enterrements publics un terrain d’affrontement que les scènes politiques officielles leur refusent (chap. 3). La deuxième partie s’intéresse spécifiquement au « deuil de la Révolution », sorte de rejeu des conflits et morts révolutionnaires sur le terrain de l’impossible gestion des mémoires ordinaire et royale (chap. 4). Emmanuel Fureix scrute ici les modalités, émotionnelles (chap. 5) et spatiales (chap. 6), d’une politique d’expiation des péchés révolutionnaires qui caractériserait fondamentalement le rapport à la mort des édiles de la Restauration. Les deux dernières parties s’intéressent successivement aux deuils de souveraineté (financés, préparés, ordonnancés par le pouvoir en place) et aux deuils protestataires (obsèques d’opposants). Les chapitres 7 (« Mourir comme un bourbon ») et 8 (« L’impossible deuil national ») déclinent chronologiquement les évolutions du deuil de souveraineté avec pour coupure la césure classique séparant Restauration et monarchie de Juillet. La dernière partie revient, elle, à un découpage thématique : d’abord l’analyse du lien, sur toute la période 1820-1840, entre enterrements et pratiques protestataires (chap. 9), ensuite un éclairage consacré à la gestion de la mort et du deuil napoléoniens (chap. 10), enfin une étude des formes du culte voué aux vaincus et martyrs politiques des monarchies censitaires (chap. 11). Dans ce cadre, la démonstration repose sur l’analyse systématique de soixante-cinq deuils sur la période : neuf de victimes de la Révolution, treize obsèques de souveraineté, trente-trois enterrements d’opposition et dix deuils de vaincus, insurgés et condamnés à mort politiques.

Ainsi conçu, le livre dévoile l’ambition d’un projet : ne rien laisser dans l’ombre de ce qu’ont été, au long du premier XIXe siècle, les usages politiques de la mort. Sans doute un éditeur « conséquent » eût ainsi conseillé à Emmanuel Fureix, au choix, de jeter aux orties cette sorte d’état de l’art qu’est la première partie, ou, au contraire, d’en faire, avec la « question révolutionnaire », l’unique sujet du livre, intrigante découverte des lieux, gestes et sentiments de l’expiation. Car l’homogénéité de chacune des parties aurait permis à La France des larmes de se déployer sinon en quatre, au moins en deux ouvrages : le premier traitant, pour aller vite et à tous les sens de l’expression, de l’impossible deuil révolutionnaire, le second se consacrant au couple « deuils de souveraineté » / « deuils protestataires ». En maintenant ensemble ces multiples versants de l’objet analysé, l’ouvrage gagne en force de démonstration ce qu’il perd en légèreté : si l’analyse du deuil de la révolution pouvait se suffire à elle-même, comprendre les formes respectives des deuils de souveraineté et de protestation eût été impossible sans avoir en tête ce que chaque modèle hérite, positivement ou négativement, de l’épisode révolutionnaire.

Liesse officielle et protestations

Au-delà et surtout, le plan montre clairement le coup de force tenté par l’auteur : il s’agit, à ma connaissance, du premier ouvrage confrontant, sur un objet commun, cérémonies de souveraineté et manifestations protestataires. Jusque-là en effet, analyses des déploiements de souveraineté et mouvements contestataires sont, quasiment toujours, pensés séparément. D’un côté les fêtes (républicaines, napoléoniennes ou royales), de l’autre les banquets, l’émeute, l’essor des cortèges manifestants ou encore la grève. C’est donc un des apports majeurs du travail d’Emmanuel Fureix que de considérer conjointement et pour elles-mêmes les manifestations comportementales et matérielles à l’œuvre tant dans la liesse officielle que dans la clameur d’opposition. Il montre en particulier, c’est peut-être l’apport le plus décisif du livre, que l’une comme l’autre (et pas seulement ou majoritairement la seconde) donnent lieu à des formes originales de politisation par le deuil, et ce quasiment dès les premières années de la Restauration.

Mais c’est en même temps une des limites du livre, disons-le aussi, que de ne pas aller au bout de la démarche en laissant liesse et protestations largement côte à côte. On aurait ici souhaité que l’auteur casse la séparation stricte imposée entre les troisième et quatrième parties. Toutes deux déroulent la même chronologie, d’abord pour les souverains, ensuite pour les opposants. Or au terme des deux récits, on ressent l’impression étrange que les obsèques « bourbonnes » ne se déroulent pas au même moment que les enterrements d’opposants de la fin des années 1820. Était-il possible de rompre le cadre imposé par la volonté de clarté d’exposition pour proposer une comparaison plus systématique et terme à terme, par exemple des obsèques de Louis XVIII, le 16 septembre 1824, et de celles du général Foy un an plus tard, le 30 septembre 1825 ? Ou encore d’entrecroiser les cortèges pour Lafayette le 22 mai 1834 (deuil d’opposition), les victimes de Fieschi en 1835 (deuil de souveraineté), le Maréchal Lobau, chef de la garde nationale parisienne, le 10 décembre 1838 (souveraineté encore), ou enfin les funérailles officielles de Bonaparte le 15 décembre 1840 (un mélange des deux) ? Sans doute les sources rendent-elles la tâche difficile, on y reviendra. Reste qu’une telle confrontation des enterrements aurait permis de réduire l’impression contradictoire que produit la lecture : celle de trajectoires funéraires qui ne semblent pas appartenir au même monde, ou plus précisément à la même société.

D’un côté, on parcourt des analyses neuves de la naissance « en cortèges funéraires » de la manifestation moderne, qui pourtant ne surprennent guère tant on s’y sent en terrain connu : tout à son entreprise d’établissement d’une genèse endeuillée de la forme manifestante, l’auteur semble traquer dans les sources les indices reconnaissables des « manifs » contemporaines. Il nous montre ainsi des cortèges presque familiers dont on en vient à se demander comment ils s’imposent, en quelque sorte tout équipés, dès les premiers hommages d’opposition des années 1820.

D’un autre côté, on trouve des descriptions d’enterrements et de cultes mortuaires officiels dont on pouvait craindre qu’elles ne représentent la énième déclinaison, sur le terrain du deuil politique, de thèmes déjà longuement entrevus dans les analyses des cérémonies royales. Or ces descriptions ne cessent de surprendre, en particulier, il faut le répéter, à travers les modalités complexes de la politique expiatoire mise en œuvre sous la Restauration dont Emmanuel Fureix réussit, avec une très grande finesse d’analyse, à nous faire sentir et comprendre la nature et les ressorts profonds. En ce sens encore, il eût été plus que dommage que les deux premières parties du livre soient sacrifiées sur l’autel d’une supposée lisibilité (et d’autant moins que, sous ce rapport, le volume est remarquablement écrit). Et en même temps, on aurait ici souhaité qu’Emmanuel Fureix consolide et explique cette sensation de manifestations de deuil en apparence largement étrangères les unes aux autres ou, au contraire, s’efforce de la réduire, par exemple via l’hypothèse de participants/spectateurs et de commentateurs/surveillants communs à plusieurs de ces cérémonies, pourtant supposées antagonistes.

Sur la forme maintenant, l’ouvrage est encore, et c’est pour moi un compliment, un livre d’histoire « à l’ancienne » au sens où il mobilise une grande érudition jamais donnée pour elle-même mais toujours contrôlée par un rigoureux appareil critique présenté dans la liste finale, très complète et précise, des sources manuscrites et imprimées utilisées, dans les notes de bas de page (et pas de fin de volume), dans l’index ou encore les nombreux graphiques, tableaux, encadrés et illustrations qui émaillent l’ouvrage. Deux grandes qualités doivent être ici relevées. D’abord, cette érudition n’est jamais obscure : contrairement aux auteurs qui se laissent par trop aller aux charmes (indéniables) de la langue romantique, Emmanuel Fureix ne laisse pas la plume à ses enquêtés, comme si la mystérieuse et exotique beauté de leur écriture pouvait à elle seule servir de principe explicatif, comme s’il suffisait de recopier pour comprendre. Au contraire, Emmanuel Fureix cite évidemment, mais aussi traduit et explique en prenant à bras le corps la fréquente étrangeté de ce monde qui nous semble parfois incompréhensible, pour précisément faire de ces discours sur les morts et leurs obsèques un objet d’histoire.

Dans le même sens, on soulignera également l’effort constant (et trop rare) mené par l’auteur pour systématiquement construire des indicateurs de ce qu’il avance et présenter de façon complète les sous-corpus documentaires à partir desquels il établit ses démonstrations. Effort qui transparaît immédiatement en feuilletant l’ouvrage à travers les nombreux tableaux inventoriant avec précision les enterrements analysés et leurs hommes, les morts comme les vivants. Effort plus discret mais peut-être plus décisif encore lorsque, à chaque fois dans les notes infrapaginales, Emmanuel Fureix détaille la liste des matériaux convoqués pour traiter telle ou telle question précise : ainsi, pour n’en donner que quelques exemples, des graphiques présentant l’évolution du nombre de brochures relatives à la mort de Napoléon entre juillet et septembre 1821 (p. 411 et note 2 p. 415), des notes où l’auteur expose les critères par lesquels il définit sa catégorie « funérailles opposantes » (note 3 p. 326), ou énumère l’iconographie, la presse et les brochures qu’il mobilise pour traiter la question des portraits de martyrs juilletistes (note 9 p. 295). À chaque fois, on sait de quoi l’on parle parce que l’auteur nous donne les moyens de soupeser et de jauger ses conclusions à l’aune du matériel mobilisé (et pas d’une citation découpée on ne sait comment au heureux hasard d’une lecture).

Rites et cultures politiques

Revenons à l’introduction de l’ouvrage, ambitieuse et prometteuse. Qu’y est-il avancé ? À rebours des hypothèses que j’ai avancées dans mon propre travail (l’auteur les résume ainsi : « Ce qu’attesterait l’acclamation festive ne serait nullement l’adhésion, mais l’institutionnalisation de gestes routiniers, et la mobilisation préalable au rite. Apprentissages, conventions, automatismes : l’historien des rituels ne saurait accéder à autre chose qu’à une construction sociale, et le fameux “frisson dans le dos”, la volonté et la compétence politiques des acteurs ne seraient que chimériques ou secondaires. On pourra trouver la critique un peu radicale », p. 19), Emmanuel Fureix propose deux voies d’investigation. La première consiste à atteindre « la subjectivation du message rituel par les individus » pour retrouver « les échos (complexes) entre les signes du rite et l’imaginaire socio-politique partagé (ou non) par les acteurs ; les déformations et manipulations de sens qu’ils font subir au rituel ». La seconde, à la différence des études qui tiennent les rituels pour des textes où se liraient les normes d’une société, suppose, avec Paul Veyne, « de s’interroger moins sur la sémantique du rituel que sur le lien qu’il engendre avec le spectateur » (p. 19-20).

Or il me semble que la réalisation de ce programme n’emporte pas pleinement la conviction. En premier lieu, fort peu de pages, sur un total de 465, sont finalement consacrées à l’observation des comportements des spectateurs ou participants aux funérailles. La raison en est simple : contrairement à ce que laisse supposer la seconde proposition énoncée en introduction, La France des larmes est d’abord une étude symboliste ou sémantique, au sens où les rites de deuil sont à la fois un fait social agissant sur le monde et, pour le chercheur, un révélateur ou un miroir lui permettant de décrire la totalité d’une culture politique. D’ailleurs l’auteur le revendique en ouvrant sa conclusion d’une forte proposition : « L’apprentissage du gouvernement représentatif a eu son envers funéraire » (p. 461). Et l’on a vu que, dès la première partie de l’ouvrage, Emmanuel Fureix pense la caractérisation du premier XIXe siècle comme « moment nécrophile » parce que les enterrements seraient un moyen utilisé par les contemporains pour résoudre le « malaise représentatif » propre à la période. Les exemples sont ainsi très nombreux dans l’ouvrage où l’auteur creuse ce sillon du rituel comme outil d’accès, sinon livre ouvert où saisir les conflits et transformations d’une société : « Le culte des morts de Juillet dit tout l’inachèvement de la souveraineté populaire et l’attente d’une révolution toujours en devenir » (p. 305) ; « La fête de souveraineté devient lieu de manifestation involontaire de la pluralité des opinions » (p. 315) ; « Contrainte par la ritualité du deuil, la protestation exclut en général l’affrontement physique, mais n’en exprime pas moins l’âpreté des conflits contemporains » (p. 321) ; « L’espace public de la mort fournit un excellent terrain d’observation de ces conflits tout à la fois religieux et politiques » (p. 358).

On pourrait prolonger encore cet inventaire : disons simplement qu’en la matière, et contrairement à bien des travaux similaires versant rapidement dans des interprétations impossibles à contrôler quant aux effets supposés du « texte rituel » sur les participants, ce travail de lecture politique des enterrements publics est une vraie réussite. D’abord, redisons-le, parce qu’il montre que s’y jouent des processus de politisation, pour une partie des participants évidemment, mais aussi du point de vue des publics « fabriqués » par les différents commentateurs de l’événement. Ensuite parce qu’à l’exception de rares pages dans lesquelles l’exégèse des symbolismes « restaurant » et « juilletiste » tourne en rond sur elle-même (en particulier dans le chapitre 6), et même si on pourrait ici et là discuter la lecture « tendue vers la République » qu’il propose des funérailles de l’âge romantique, Emmanuel Fureix s’efforce continûment de ne jamais outrepasser ce qu’il est en mesure d’affirmer, par exemple quand il rappelle que bien des détails rituels du deuil royal « sont restés, pour l’essentiel, inintelligibles aux élites elles-mêmes » (p. 266).

En revanche et par comparaison, les pages consacrées au processus de « subjectivation du message rituel » pourront laisser le lecteur sur sa faim. On observe en effet rapidement que la réalisation de cet objectif revient à constater l’existence et à énumérer les paroles entendues dans les cortèges (avant tout, évidemment, par les policiers chargés de les surveiller, p. 237). Dans sa description des fêtes du retour des cendres, Emmanuel Fureix soutient « qu’on ne saurait limiter le rituel au déploiement de relations sociales ordinaires (de famille, de voisinage, de métier), agrégées et déclinées en comportements normalisés et par là même dépolitisés. Le retour des cendres […] offre en effet à la prise de parole un terrain privilégié » (p. 314). Toute la stratégie de l’auteur consiste alors à porter attention aux « gestes et mots dissonants » : et de fait (mais est-ce une surprise ?), les articles de presse rapportent une véritable floraison de « À bas » (Guizot, Thiers, l’homme de Gand, les traîtres, les ministres, les anglais, les forts détachés, etc.). L’auteur en donne la liste … et s’arrête là (p. 315-316). Si la démonstration de subjectivation revient ainsi à énoncer l’idée qu’on peut entendre des cris séditieux dans toute cérémonie de souveraineté (c’est à propos de ce même « événement monstre » qu’Emmanuel Fureix écrit : « La fête de souveraineté devient lieu de manifestation involontaire de la pluralité des opinions », p. 315), ou encore que des opinions diverses et variées s’expriment dans les cortèges manifestants, alors on ne peut que souscrire à une telle pétition, évidemment irréfutable. Le seul problème qu’elle soulève tient au risque d’épuisement qui guetterait tout chercheur s’engageant dans la quête, sans doute infinie, de semblables « prises de parole » dans les innombrables cortèges dont le travail de surveillance est conservé dans les archives de France et de Navarre. Peut-être est-ce là l’indice que le procès en subjectivité est largement impossible à tenir, sauf à se satisfaire de conclusions posant comme un progrès de la connaissance le constat d’une extraordinaire variabilité des comportements humains.

Les cadres sociaux du deuil

Surtout, pour que la thèse de la subjectivation prenne toute son ampleur en venant témoigner d’une « autonomie des acteurs pas tout à fait abolie par l’incorporation des émotions » (p. 168), encore eût-il fallu qu’elle parvienne à falsifier l’hypothèse conformiste, c’est-à-dire, en se situant sur son terrain, à montrer qu’encadrements et préparatifs sont, dans le cas des cortèges funéraires, de peu d’importance. Or, on l’a vu plus haut, Emmanuel Fureix passe la question par pertes et profits en soutenant simplement « qu’on ne saurait limiter le rituel au déploiement de relations sociales ordinaires ». Peut-être, mais il faudrait commencer alors par montrer que s’y joue au moins une part de son fonctionnement, quitte ensuite à indiquer qu’on ne saurait l’y réduire. Or préparatifs et cadres sociaux des deuils sont largement absents du livre. Un manque d’autant plus regrettable que, chaque fois que ces éléments font une timide apparition, ils éclairent avec efficacité les mystères de la mobilisation funéraire.

Juste avant d’introduire la question des cris séditieux, Emmanuel Fureix propose une remarquable description des fantasmagories mises en scène pour le retour des cendres de l’Empereur : ce faisant, il souligne à mon sens la place décisive (et au moins égale à la volonté de manifester son opinion) tenue par les décors, spectacles et marchandises (voir également p. 364 à propos des souvenirs du général Foy) dans l’attrait de l’événement pour le plus grand nombre des personnes présentes (p. 311-314). Un peu plus loin on apprend, presque incidemment, que la foule des funérailles d’opposition (pourtant a priori les plus militantes) « est aussi une foule préparée et déterminée par des cadres sociaux, avisée de l’événement par la presse, des placards affichés dans divers quartiers de Paris, des feuilles volantes et des billets d’invitation, et bien sûr par transmission orale au sein des ateliers, des cafés et des cabarets » (p. 331). On lit ailleurs que le progressif « compartimentage » des cortèges d’opposition sous la monarchie de Juillet « supposait des mobilisations préalables » (p. 387) dont on ne saura guère plus, ou bien encore que les souscriptions pour payer les funérailles opposantes ne sont pas le seul fruit du hasard des bonnes volontés individuelles : « La collecte de fonds, elle-même, trahit un encadrement : […] Les leaders libéraux incitent les négociants et fabricants à faire souscrire leurs ouvriers. Les comités de souscriptions, toujours dominés par les notables, font office de gouvernement des donateurs » (p. 366-367). Dans le même sens, la démotivation rapide, au long des années 1820, de la participation à l’anniversaire du régicide, chaque 21 janvier (p. 184-186), évoque irrésistiblement celle du 14 juillet parisien décrite par Olivier Ihl. Dans les deux cas, c’est d’abord la diminution des financements et le relâchement de l’encadrement social qui semblent, au moins autant que la moindre mobilisation des troupes, en être à l’origine.

Sans doute y a-t-il dans cette absence, comme dans le fait que la sociologie de l’assistance aux enterrements demeure, tout au long de la période, « largement opaque » (p. 388), un problème de source. Peut-être est-il en particulier plus difficile à Paris qu’en province de trouver des documents permettant de reconstituer les réseaux sociaux et groupes mobilisés ? Il n’en reste pas moins qu’on est évidemment d’autant plus tenté de s’en remettre au procès de subjectivation et à l’autonomie des acteurs que la sociologie des participants reste opaque, la connaissance des réseaux sociaux faible et les préparatifs et modalités de mobilisation largement inconnus. Faute d’y trouver ce qui y est annoncé (une socio-histoire renouvelée des rituels et comportements collectifs), on lira donc ce beau et riche volume pour ce qu’il est : une remarquable relecture symboliste de l’histoire politique des monarchies censitaires.

Aller plus loin

- Le livre d’Emmanuel Fureix a reçu le Grand Prix d’Histoire Chateaubriand 2009.

Pour citer cet article :

Nicolas Mariot, « La politisation des larmes », La Vie des idées , 16 décembre 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-politisation-des-larmes.html

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par Nicolas Mariot , le 16 décembre 2009

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