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La philosophie rêvée

Clément Rosset et la complexité du désir

par Aurélien Barrau , le 4 février 2009

Domaine(s) : Philosophie

Mots-clés : Balzac

Clément Rosset, philosophe iconoclaste et penseur de la différence, nous livre un rêve à partir duquel il échafaude une vision paradoxale mais cohérente de la complexité du désir. Dans ce bref ouvrage, se dessinent non seulement une réflexion sur l’enchevêtrement des origines du plaisir mais aussi une synthèse – par la négative – d’un large pan de la philosophie rossetienne.

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Recensé : Clément Rosset, La Nuit de Mai, Paris, Éditions de Minuit, 2008, 40 p., 6.50 €.

Comment convoquer, dans un très bref essai, Proust et Boulez, Balzac et Stravinsky, Dostoïevski et Berio, Michaux et Tchaïkovski, Verlaine et Ravel ? Comment croiser, en quelques pages, Lucrèce, Leibniz, Nietzsche, Marx, Freud, Cioran, Deleuze et Althusser ? Comment imposer, par les non-dits d’un écrire presque nonchalant, des réminiscences insistantes – devenant bientôt des présences évidentes – de tous les autres, les compositeurs, les poètes, les philosophes, les plasticiens, les romanciers qui participent d’un ineffable réseau ? Il suffit, sans doute, d’offrir à la réflexion du penseur de la singularité – Clément Rosset – un concept pluriel par excellence : le désir.

L’objet du désir est une multiplicité. La « machine désirante » de Deleuze et Guattari dépasse la dialectique de l’Un et du Multiple par régime associatif, couplage, synthèse productive. Elle refuse de subsumer la globalité des désirs produits sous une unité qui les réduirait et les transcenderait. Tout y fonctionne simultanément mais les objets de la somme sont toujours partiels. C’est le cœur de la thèse que Clément Rosset défend, complète et – dans une certaine mesure – infléchit avec La Nuit de Mai.

Proust comme un paradigme. La petite madeleine n’est pas seulement le souvenir de Combray. Plus exactement, l’enchantement qu’elle suscite, les délices qu’elle engendre, l’extase délicate qui l’accompagne, ont chargé Combray d’une signification particulière : non pas d’un sens caché ou d’une profondeur à découvrir mais d’une sorte de pouvoir totalisant. Combray est devenu la totalité des joies et des désirs de Proust enfant. Ce qui entoure ou accompagne un objet d’amour n’est ni une garniture, ni une valeur ajoutée : c’est une condition de possibilité pour que l’affect se déploie. L’émotion est une pluralité d’émotions. La cohérence importe moins que la cohésion : aussi artificielles soient-elles, les ramifications de l’objet désiré sont nécessaires à son émergence en tant que lieu identifié du désir. Proust ne pourrait pas aimer le souvenir de Combray si celui-ci ne convoquait simultanément une myriade de circonstances joyeuses, d’enthousiasmes latents et de jubilations en devenir. Si le souvenir n’était que partiellement heureux, il cesserait absolument de l’être. Le dramaturge latin Trabea écrivait « je suis joyeux de toutes les joies », autrement dit : aimer, c’est tout aimer. La joie, comme le désir, ou l’amour, est surdéterminée : une diversité de causes, parfois étrangères les unes aux autres, doit intervenir pour qu’elle émerge. Non qu’une joie isolée soit intrinsèquement impensable, mais plutôt que son instabilité est telle qu’elle mène inexorablement à la chute. Chute qui met en jeu l’existence même : le déprimé déçu par une joie fugace devient souvent suicidaire. Une jouissance unique, isolée, singulière, ne peut plus devenir un objet de désir. Ce dont la fin est repérée, les limites identifiées, les ramifications circonscrites, les linéaments soulignés ou l’unicité avérée n’existe déjà plus en tant que bonheur latent. Un « désir-maître » peut émerger, objet pensable – parfois palpable – mais il n’est que le lieu d’une convergence, d’une complicité, d’une connivence.

En marge de la complication des objets du désir, Rosset esquisse une pensée de la complexité du sujet désirant. Il est structurellement hétéronome. Il est pluriel, il se scinde, il invente le médiateur de son propre désir. Comme le suggérait René Girard, il se façonne à l’image métaphysique du « modèle » et de son rapport à l’objet considéré.

Clément Rosset admet que l’image d’un « combustible du désir » inévitablement constitué en rhizome semble parfois contredite. De Rastignac à Claës, en passant par Grandet et Hulot, les héros balzaciens paraissent, au contraire, polarisés par une idée fixe, unique lieu fantasmé de leurs passions et de leurs actions. Des monomanes désirants. L’exclusive de la quête y apparaît comme consubstantielle à l’authenticité du désir. La thèse centrale de l’ouvrage n’est néanmoins pas déconstruite par ces exemples dans la mesure où l’objet du désir, pour unique qu’il soit, n’en devient pour autant jamais isolé. La complexité ramifiée du désir s’est en quelque sorte condensée, cristallisée. Elle n’en demeure pas moins prise dans l’entrelacs dense et enchevêtré de la trame des plaisirs visés.

Mais quel désir, précisément, a pu pousser Clément Rosset à écrire ce si bref ouvrage dont le propos est finalement fort simple, presque évident ? À quels autres objets, idées, mélodies, poèmes, mythes est-il lié dans le processus symplectique du désir rossetien ? Cet essai est peut-être le moins explicitement philosophique de toute l’œuvre de Rosset : aucun plaidoyer ontologique, aucune réflexion sur la nature du réel, aucune résonance ouvertement épistémique. Pourtant, et c’est sans doute l’intérêt central de l’ouvrage, la position philosophique de l’auteur s’y décèle aisément en filigrane. Non pas cachée à la manière d’une énigme dont il faudrait découvrir la clef mais, bien au contraire, mise en œuvre comme une « machine errante » qui se dévoile moins par ce qui la constitue que par ce qu’elle produit. Il ne s’agit pas ici d’argumenter mais d’actualiser. On ne philosophe plus, on explore le champ des possibles au sein d’une élaboration philosophique.

Les filiations lucrétienne, spinoziste et nietzschéenne de la position de Clément Rosset se lisent, à la manière d’un palimpseste, tout au long de ce petit ouvrage. Du premier, on trouve une référence explicite au quatrième livre du De Natura Rerum  : « Vénus est vulgivaga, c’est une vagabonde », les objets du désir sont variables et s’organisent en multiplicité. Du second, on entrevoit le conatus comme puissance de persévérance du désir (le héros balzacien, archétypal de ce point de vue, fait, précisément, ce qu’il faut pour qu’il ne soit jamais assouvi). Du troisième, on décèle la réhabilitation désinhibante qui innerve le Crépuscule des Idoles, œuvre centrale pour Rosset dans la mesure où Nietzsche s’y révèle déjà suffisamment en proie à la folie pour n’avoir plus besoin d’inventer d’inutiles répliques du réel mais encore assez lucide pour être en mesure de le décrire.

Une philosophie en creux. La Nuit de Mai est une philosophie du non-dit, du non-requis, du non-pensé. Clément Rosset n’a pas besoin d’y récuser l’existence d’un double du réel qui, depuis Socrate, constituerait la grande illusion métaphysique. Il n’a pas besoin d’y réfuter la distinction de ce qui est et de ce qui existe. Il n’a pas besoin d’y rappeler qu’aucun sens caché n’a valeur par-delà l’expérience vécue. Il n’a pas besoin d’y faire l’apologie d’une immanence paradoxalement puisée à l’aune de Parménide. Il n’a pas besoin d’y développer une ontologie de la singularité. Il lui suffit d’outrepasser les concepts jalonnant la tradition par une pratique philosophique littéralement insensée. L’affirmation du primat de la différence se lit dans un rapport insolite au réel : tout est singulier et étonnant par le seul fait d’exister. Poursuivant son rejet de toute variante de méta-question philosophique du « pourquoi » – ce qu’on pourrait, en l’occurrence, appeler le principe de raison de Descartes, Leibniz ou Hegel – Rosset ne s’intéresse pas à le genèse du désir. Il en analyse la modalité.

Il y a, chez Clément Rosset, différentes manières d’accéder à la réalité, d’y accéder dans toute l’étendue de son insignifiance (c’est-à-dire d’en percevoir simultanément la détermination et l’indétermination, les « deux visages de Janus » [1] : le hasard et le nécessaire). L’ivrogne et l’amoureux éconduit, par exemple, sont sur cette voie d’existence sans essence. Ils ne veulent – ni ne peuvent – inventer un double fantasmatique : il sont en prise avec l’actualité vécue d’un réel remis à neuf. Or, étonnamment, Rosset prétend que la Nuit de Mai est la retranscription, plus ou moins exacte, d’un rêve. Sans doute – à son insu ? – propose-t-il ici une nouvelle voie d’accès au monde brut, non dupliqué, en devenir : le songe. Qui, mieux qu’un rêveur, pourrait faire une pure expérience de la surface, du contour, de l’apparence ?

Tout, loin s’en faut, ne va pas de soi dans la proposition de Clément Rosset. L’identité supposée des discours sur le désir, l’amour et la joie, en particulier, n’est pas sans poser de difficulté. Les arguments évoqués : « l’amour est la forme la plus intense du désir » et la référence à la phrase de La Fontaine introduisant les Animaux malades de la peste « Plus d’amour, partant plus de joie » sont pour le moins laconiques. Qu’il existe un rapport de causalité entre le sentiment amoureux et l’émergence de certains bonheurs corrélatifs ne suffit certainement pas à établir l’identité générale des schèmes structurant ces deux ordres psychiques. La proposition demeure – à dessein ? – à étayer et son champ de validité à établir.

Lévi-Strauss voyait dans le Boléro de Ravel – l’un des compositeurs les plus présents dans l’œuvre de Rosset – l’exemple, fort paradoxal, d’une « fugue à plat », en tension vers l’inouïe modulation finale en Mi Majeur. C’est peut-être ainsi que pourrait se lire cet étrange opuscule : un contrepoint déplié, étiré entre la complexité de l’objet désiré et celle du sujet désirant, tendu vers une drolatique réhabilitation de l’égoïsme en tant que capacité à ne pas nuire !

La Nuit de Mai ressemble à Clément Rosset : peu rhétorique, simple comme l’évidence, protéiforme comme le désir, étonnante comme le réel. Elle est aussi très singulière au sein de l’œuvre. Comme il se doit.

par Aurélien Barrau , le 4 février 2009


Pour citer cet article :

Aurélien Barrau, « La philosophie rêvée. Clément Rosset et la complexité du désir », La Vie des idées, 4 février 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-philosophie-revee.html

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Notes

[1Clément Rosset, Le réel, Traité de l’idiotie, Paris, Éditions de minuit, 1997, p. 26.


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