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La culture française de la traite négrière

par Silyane Larcher , le 24 septembre 2012

Domaine(s) : Histoire

Mots-clés : esclavage | colonie

Comment la traite négrière a-t-elle influé sur la culture nationale de la France ? Comment accommodation avec l’esclavage et revendication de liberté ont-elles cohabité entre le XVIIe et le XIXe siècle ? À ces questions délicates, un historien américain apporte des réponses très tranchées.

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Recensé : Christopher Miller, Le triangle atlantique français. Littérature et culture de la traite négrière (traduit de l’anglais par Thomas Van Ruymbeke), Rennes, Les Perseïdes, 2011, 543 p.

Paru au printemps 2008 aux États-Unis, Le triangle atlantique français de Christopher L. Miller a été traduit en français et publié à la fin de l’année 2011 aux éditions Les Perséïdes, qui confirment par là leur volonté de soutenir des recherches sur l’espace atlantique de plus en plus dynamiques. Cette traduction rapide, que l’on peut saluer, tient sans doute à la réception enthousiaste qu’a connue le livre parmi les spécialistes américains d’histoire atlantique et d’histoire de l’Afrique, et plus largement des Colonial et Cultural studies. Surtout, l’ouvrage vient combler une lacune dans le domaine des recherches consacrées au « Monde Atlantique », titre de la collection dans laquelle paraît sa traduction française. Il attire l’attention sur le versant français de l’espace triangulaire entre Europe, Afrique et Amériques, ou plus précisément sur « l’Atlantique français » [1], souvent le parent pauvre des recherches en histoire atlantique où dominent largement les travaux consacrés à l’empire britannique et à l’Amérique hispanique. À ce titre, Le triangle atlantique français intéressera donc de nombreux lecteurs francophones.

À mi-chemin entre le Black Atlantic de Paul Gilroy et Le nègre romantique de Léon-François Hoffmann [2], le livre de Christopher Miller, professeur de littérature française et francophone à l’université de Yale, spécialiste de l’Afrique et de la Caraïbe, se veut plus qu’une simple étude de la littérature des XVIIIe et XIXe siècles évoquant l’esclavage des Africains aux colonies françaises d’Amérique et tout autre qu’une histoire culturelle des perceptions de la traite transatlantique et de l’esclavage colonial en France. Ni exégèse littéraire ni récit historique de la traite et de l’esclavage, l’ouvrage étudie la production et les mutations d’un espace politique, social et culturel – voire anthropologique – né des rapports inégaux, intimement liés à l’histoire du commerce triangulaire, entre l’Afrique, la France et l’Amérique. À partir de l’étude de récits, de poèmes et de films, Miller invite avec une réelle originalité à réfléchir aux relations complexes forgées par l’histoire entre « la France, certaines parties de l’Afrique, et les îles françaises de la Caraïbe, auxquelles viendront s’ajouter, parfois, la Louisiane et certaines îles de l’Océan indien » (p. 18). Selon lui en effet « l’impact de la traite sur nos vies, aujourd’hui encore, est plus profond qu’on ne saurait le dire, car celle-ci a réellement engendré un “nouveau monde” ». De même, il précise : « le fameux “commerce triangulaire” de l’esclavage a généré un puissant courant de forces autour de l’Atlantique et […] les effets conjugués de ces forces ont survécu aux abolitions, indépendances et “départementalisations”. » « Au premier chef, souligne-t-il, cet ouvrage traite de l’évolution dans le temps d’une interprétation de l’espace » (p. 21). Le triangle, saisi comme un schème, véritable « moteur d’une logique culturelle intériorisée » (p. 19), s’offre donc ici comme une clé de lecture et d’interrogation des legs d’une formation symbolique entre trois pôles géographiques dessinant les contours de l’espace atlantique français, ou pour le dire autrement, les contours d’une configuration culturelle, jugée toujours actuelle, entre l’Afrique, la France et la Caraïbe.

Encore un passé qui ne passe pas ?

En exhumant des textes de statut souvent exceptionnel en vertu notamment de leur caractère parfois isolé – point que l’auteur n’ignore nullement –, Christopher Miller cherche à montrer la place peu connue de la traite négrière et de l’esclavage colonial dans la production littéraire et culturelle des XVIIIe et XIXe siècles en France. Il s’agit pour lui de donner à voir leur présence ambiguë, explicite ou voilée, à la fois discrète et inquiétante, non seulement dans la vie économique du pays, mais aussi, et semble-t-il de manière décisive pour l’auteur, dans la vie sociale, culturelle, voire intellectuelle de la France de l’époque. En cela, le livre pose un certain nombre de questions profondes et dérangeantes, comme s’il cherchait à en découdre avec une certaine mauvaise conscience européenne, et française plus spécifiquement. En effet, le projet général de l’ouvrage constitue une critique éloquente du silence et du déni d’un passé sur lequel, jusqu’au tournant du cent cinquantième anniversaire de l’abolition de l’esclavage en 1998, les autorités et une grande partie de l’opinion métropolitaine avaient jeté un voile pudique. Par petites touches, dans sa préface ou dans sa conclusion, mais également en divers passages de sa démonstration, Miller rappelle les enjeux contemporains de son texte. Sa réflexion se présente autant comme une contribution au développement croissant des recherches sur la traite négrière et l’esclavage colonial français impulsé par le vote de la loi Taubira du 10 mai 2001, qu’elle prend le contrepied de certaines polémiques ayant agité les historiens français au sujet des lois mémorielles et de la « guerre des mémoires » dans le débat public depuis une dizaine d’années. « Les “guerres de mémoire”, explique-t-il, ont généralement lieu lorsque le passé et le présent ne peuvent être conciliés. Le consensus français au regard de la traite était bâti principalement sur le silence » (p. 452). De même, il affirme qu’« en dépit des bonnes intentions des politiques et des excellents travaux réalisés par les chercheurs, la France a encore beaucoup à faire pour surmonter la raison la plus profonde et la plus persistante de la (mé)connaissance qu’elle a de son histoire coloniale, à savoir le maintien des colonies et des esclaves hors de portée du regard et de l’esprit » (p. 10). Le triangle atlantique français montre en ce sens que malgré la distance géographique l’esclavage aux colonies fut moins lointain, mais surtout moins absent, de la vie banale métropolitaine que l’opinion commune ne pourrait le croire. Il vise à rappeler au lecteur que l’histoire de la traite et de l’esclavage colonial ne fut pas une histoire périphérique à celle de la construction de la nation française, pas une histoire au dehors, mais bel et bien une histoire du dedans. C’est donc aussi tout un pan de l’histoire de la nation que l’auteur entend restituer.

Cette volonté de présenter les repères inédits d’un récit national qui dépasse le périmètre de l’Hexagone ne s’inscrit pas simplement dans la vogue contemporaine des analyses du post-national ou du « retour de l’empire » explorées par les études postcoloniales anglophones. Si l’ouvrage a pu d’abord faire l’objet de l’attention des africanistes [3], il s’adresse pourtant indirectement aux pourfendeurs de la « repentance » – que l’auteur relie explicitement aux positions politiques de Nicolas Sarkozy sur la question (p. 456). À demi-mot le message suivant leur est adressé : l’attachement farouche à une nation continentale, supposée monolithique et close sur elle-même, repose sur une illusion anachronique. « Ce livre est une confrontation avec le passé. À travers l’histoire, les œuvres littéraires et cinématographiques, j’ai tenté de reconnaître et d’évaluer le passé de la traite », écrit Miller (p. 453). À la mélancolie que crée la nostalgie d’une France éloignée de la réalité de sa construction historique complexe et surtout multi-située, il oppose la reconnaissance. Il se rallie en effet aux luttes pour la reconnaissance au centre desquelles s’est longtemps située la dénonciation de ce passé sombre [4]. Même si à le lire, il n’apparaît pas toujours clairement qu’il distingue l’objet de la reconnaissance (des groupes d’héritiers ou le passé ? [5]) qu’il entend promouvoir, son livre défend une thèse forte : la France d’aujourd’hui est fille d’une nation multiforme, plus ambiguë et surtout, née d’un espace plus dilaté que ne le croient les apôtres de la France éternelle. D’une certaine manière, par l’arrivée des navires français sur les marchés d’esclaves des côtes d’Afrique de l’Ouest, la France se serait faite un peu africaine et américaine. « L’identité nationale » contemporaine plonge donc aussi hors de la terre ferme d’Europe, dans les eaux tourmentées de l’Atlantique.

Le paradoxe de Jefferson

Le triangle atlantique français s’organise en quatre parties. La première décrit les rapports de pouvoir entre la France, l’Afrique et la Caraïbe, fondés sur le trafic d’esclaves africains entre les XVIIe et XIXe siècles. Une solide introduction offre un panorama des recherches récentes faisant autorité sur l’histoire de la traite atlantique et retrace dans ses grandes lignes le contexte général de l’impact du commerce triangulaire sur les différents points du triangle. Confronté à la difficulté de retrouver dans les sources les voix des esclaves embarqués sur les bateaux négriers, Miller souligne l’asymétrie irréductible des positions des différents acteurs impliqués dans l’organisation de la traversée. Ainsi, lors de leurs transactions et « tractations » – l’auteur explorant à fond la sémiologie du mot « traite » par strates successives au long de l’ouvrage –, les négriers africains imposent aux négociants européens leur maîtrise de l’approvisionnement en esclaves sur les côtes, mais aussi leur connaissance experte des profondeurs des terres de l’Afrique de l’Ouest, de l’espace d’extraction du « bois d’ébène ». De même, la mobilité des négriers nantais, bordelais ou rochelais, dotés du contrôle des mers d’un bout à l’autre de l’Atlantique, contraste avec la position des captifs entassés dans les cales des vaisseaux, véritables bières flottantes. À la main d’œuvre servile des plantations du « Nouveau Monde », ce sordide trafic n’ouvre d’autre destin que la dépossession de soi imposée par une migration forcée et sans retour : le fameux Middle Passage façonné par la langue des Africains-Américains. « De même que la rivière ne remonte pas vers sa source, le Middle Passage ne se navigue qu’une fois » (p. 78), indique l’auteur dans les mots de la romancière Maryse Condé comme pour signifier combien l’expression reste difficilement traduisible en Français, tant sa charge symbolique dit plus que la seule « traversée » ou le simple Passage du milieu, titre d’un film de Guy Deslauriers aussi commenté en fin de volume.

Outre l’évocation des acteurs sociaux, l’étude se confronte longuement (chapitres 2 et 3) à une aporie qui traverse tout le XVIIIe siècle : l’énigme de l’affirmation de la liberté individuelle dans les métropoles européennes conjointement à l’intensification de la traite transatlantique hors de ses frontières. La question n’est pas nouvelle et la réponse de Miller renoue avec des analyses connues du sociologue Orlando Patterson sur le sujet : « L’idée de liberté, comme la notion de propriété, sont étroitement liées aux progrès de l’esclavage, dont elles constituaient l’antithèse même. […] L’essor concomitant de l’esclavage et la culture de la liberté n’est pas un accident. » [6] Et Miller d’ajouter : « Cette idée s’applique parfaitement aux sociétés esclavagistes du Nouveau Monde et au type de lien qu’elles entretenaient avec leurs métropoles respectives. » Cette hypothèse d’une causalité nécessaire entre liberté des modernes et esclavage colonial appellerait pourtant, en raison même de sa force et de l’importance de ses implications, plus que les seuls éléments illustratifs que Miller porte à son crédit. Tel l’exemple des Mosneron, négociants nantais qui « réussissaient à consacrer leur temps à la lecture des œuvres de Rousseau, tout en vivant des profits réalisés grâce à la traite » (loc. cit.), ou encore ces mots de C. L. R. James, auteur des Jacobins noirs, prêtés à Jaurès, selon lesquels : « Les fortunes créées à Bordeaux, à Nantes par le commerce des esclaves ont donné à la bourgeoisie cet orgueil qui a besoin de la liberté et contribué à l’émancipation générale » (p. 83). Aussi stimulante soit cette interprétation, il n’est pas certain que les fortunes bordelaises ou nantaises aient constitué en tant que telles le parangon de la propriété bourgeoise dans la France du XVIIIe siècle, tant la définition de cette dernière, loin de faire consensus, a pu faire l’objet de débats contradictoires parmi les Constituants. On se rappellera à cet égard les discussions sur les conditions d’accès au droit électoral fondé sur le critère de propriété [7]. En dépit de sa volonté profonde de rendre raison de l’ambivalence morale des élites du XVIIIe siècle français, les interprétations que Miller en propose sont loin d’être toujours convaincantes.

Cet effort d’explication reste en effet parcouru de certaines tensions venant parfois affaiblir l’ambition qui anime le texte. De façon tout à fait pertinente, Miller se demande pourquoi l’esclavage aux colonies et la traite transatlantique ne perturbaient pas la conscience morale des élites métropolitaines affairées à définir les fondements philosophiques et juridiques de la liberté civile et de la liberté politique. Pourtant, certaines de ses réponses le placent presque en contradiction avec sa thèse déterminante d’un contact entre l’espace métropolitain et les représentations de la traite des esclaves africains et du travail servile aux colonies. Sa première interprétation repose sur le fait qu’« il n’y a[vait] pas d’esclaves en France », insiste-t-il en paraphrasant le titre d’un ouvrage de Sue Peabody déjà largement connu aux États-Unis et qui attend toujours d’être traduit en Français [8]. « Le petit nombre d’Africains présents en France et la distance qui séparait celle-ci des colonies et du système de plantation étaient des conditions essentielles, sans lesquelles le système tout entier n’aurait pu exister. Les Français avaient naturellement tendance à réfléchir à l’« esclavage » comme à une métaphore de l’oppression intra-européenne, puisque l’esclavage réel ne se voyait pas » (p. 85). Si l’information des réalités coloniales ne parvenait qu’à une élite lettrée, il n’est pas certain cependant que l’absence d’un phénomène de masse sur le sol français ait contredit la circulation de récits de voyages coloniaux, de représentations picturales et littéraires – celles-là même explorées au chapitre 4 et aux parties 3 et 4 de l’ouvrage –, les échanges épistolaires entre métropole et colonies, ni même le déplacement d’un petit nombre d’esclaves débarqués des îles en compagnie de leurs maîtres à Nantes ou à Bordeaux, et parfois même installés à Paris. Ainsi, la présence clandestine durant la seconde moitié du XVIIIe siècle de 3000 à 5000 esclaves sur le sol français [9], contradictoire avec le principe libérateur du sol français (daté de l’Ancien Régime), également appelé principe du « miracle du sol français », semble avoir été suffisamment connue et repérable pour qu’à l’issue de débats houleux sur les droits politiques des hommes de couleur libres et en pleine agitation au sujet de l’esclavage aux colonies, l’Assemblée prenne le 28 septembre 1791 un décret qui porte en son article 1er porte que « Tout individu est libre aussitôt qu’il est entré en France », et stipule : « Tout homme, de quelque couleur qu’il soit, jouit en France de tous les droits de citoyen, s’il a les qualités prescrites par la Constitution pour les exercer. » (art. 2) D’autres indices pourraient sans doute venir infléchir encore une hypothèse qui cède à un empirisme quelque peu réducteur [10].

L’exploration du « paradoxe de Jefferson » déplacé dans le contexte français trouve son prolongement au chapitre 3 consacré aux ambiguïtés de quelques figures majeures de la philosophie des Lumières au sujet de l’esclavage aux colonies. Sont ici passées en revue les embarras et les complicités (silencieuses ou actives) de Montesquieu, Voltaire ou Rousseau. Outre l’évocation tragicomique du nom de « Voltaire » donné à un vaisseau négrier, Miller examine le mutisme des textes de Rousseau ou les atermoiements de Montesquieu à propos duquel il rapporte que « le “subtil baron” de Montesquieu était aussi le président du Parlement de Bordeaux, un grand port négrier, et qu’il vendait ses vins aux colons esclavagistes des Antilles, participant ainsi lui-même à l’économie du triangle atlantique » (p. 92). Les positions de Diderot, de quelques-uns des Encyclopédistes, ou encore de l’Abbé Raynal et de Condorcet, voire de Mirabeau, mieux connus pour leurs critiques de « l’institution embarrassante », parfois proches de la Société des amis des noirs, sont étonnamment étudiées au chapitre suivant. Lequel est consacré aux « “verritions” de l’histoire », selon un néologisme extrait du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire visant à évoquer les distorsions et les mouvements du temps historique.

L’horizon transatlantique

Les deuxième et troisième parties du livre explorent de manière sans doute plus convaincante ce que Christopher Miller appelle une « littérature d’émancipation » (emancipatory littérature que le traducteur a choisi de rendre par « littérature émancipatoire »). On y (re)découvre de façon souvent stimulante un ensemble de textes peu connus ou mal connus qui, par-delà leurs ambiguïtés, constituent chacun des contributions à la circulation des idées abolitionnistes en France entre les XVIIe et XVIIIe siècles. En un dialogue critique avec l’étude classique de Doris Y. Kadisch et Françoise Massardier-Kennedy, Translating Slavery. Gender and Race in French Women’s Writing (1783-1823), Miller montre comment on passe de la sentimentalité des romans des femmes lettrées du tournant du XIXe siècle – bien qu’elles n’en aient pas eu l’exclusive rappelle-t-il, soucieux de ne pas céder à une division essentialiste des sexes – à une littérature abolitionniste masculine, populaire, plus tournée vers l’aventure maritime, et le roman feuilleton. De belles pages restituent l’horizon transatlantique des problèmes politiques de l’époque, clairement identifié par Germaine de Staël, Olympe de Gouges ou de Claire de Duras. Par exemple, la célèbre Ourika de Madame de Duras ne témoigne pas seulement du fait que la traite et l’esclavage ont constitué les repères centraux de l’imagination de l’Afrique en France, mais révèle encore une sensibilité neuve à l’émergence du problème racial dans une France majoritairement blanche. Aux romans féminins succèdent le Tamango de Mérimée qui influença le film du même nom réalisé par John Berry avec Dorothy Dandridge, autant que Boubakar Diop et Aimé Césaire, le célèbre Bug Jargal de Victor Hugo, l’Atar-Gull d’Eugène Sue, le Kélédor de Jean-François Roger, témoignant du souvenir traumatique de la révolution haïtienne dans les mémoires métropolitaines, ou encore Le Négrier d’Édouard Corbière, journal de bord d’un négrier dont la vie se déroule entre Brest, l’Afrique, Saint-Domingue et la Martinique. Ce roman original, publié après l’abolition officielle de la traite, ouvrait en France selon l’auteur une tradition de littérature populaire dite « négrière », la traite s’y présentant comme l’arrière-plan de la trame romanesque.

En toute fin d’ouvrage, comme pour conjurer la voix perdue des captifs, Miller s’intéresse à la déconstruction du triangle dans la littérature, la poésie ou le cinéma d’auteurs issus des cultures nées du triangle atlantique tels, entre autres, Césaire, Glissant et Condé. Cette partie semble moins bien s’insérer dans le projet général du Triangle atlantique français donnant parfois à lire un tableau d’études littéraires et cinématographiques passant en revue le Cahier de Césaire, le Sartorius et le Quatrième siècle d’Edouard Glissant, en passant par Docker noir et Ceddo, respectivement roman et film du sénégalais Ousmane Sembène, sans oublier Le passage du milieu, écrit par Patrick Chamoiseau et réalisé par Guy Deslaurier. L’unité du texte réside ici essentiellement dans l’analyse de la volonté commune de ces auteurs de s’émanciper de la force contraignante du triangle. Désireux de prendre au sérieux l’expérience des captifs, ils font autant la critique de l’utopie du retour à l’Afrique (Back to Africa) initiée par Marcus Garvey aux États-Unis, assimilé à une déréalisation du continent, qu’ils révèlent l’impossibilité de restituer de façon réaliste le vécu intime du « Middle passage ».

On pourra regretter la tendance parfois excessive de l’auteur au psychologisme, de même que le propos assez convenu et parfois confus sur les problèmes éthiques qu’implique la notion de « réparation » et l’enjeu de connaissance devant lui être rattaché, qui ferme les pages de l’ouvrage. Quoi qu’il en soit, l’étude de Christopher Miller contribue de belle manière à approfondir notre conscience historique de cette globalisation tragique que fut la traite transocéanique.

par Silyane Larcher , le 24 septembre 2012


Pour citer cet article :

Silyane Larcher, « La culture française de la traite négrière », La Vie des idées, 24 septembre 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-culture-francaise-de-la-traite.html

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Notes

[1Cf. Cécile Vidal, « La nouvelle histoire atlantique en France : Ignorance, réticence et reconnaissance tardive », Nuevo Mundo Mundos Nuevos (2008). ; Laurent Dubois, « The French Atlantic » in Jack P. Greene, Philip D. Morgan, Atlantic history. A critical appraisal, Oxford ; New York, Oxford University Press, 2009, p. 137-162.

[2Cf. Léon-François Hoffmann, Le nègre romantique : personnage littéraire et obsession collective, Le Regard de l’Histoire (Paris : Payot, 1973). ; Paul Gilroy, L’Atlantique noir. Modernité et double conscience, Paris, Kargo, 2003.

[3Voir Abdoulaye Gueye, « Miller Christopher–The French Atlantic Triangle », Cahiers d’Etudes Africaines, 197-2010, p. 354-357.

[4Cf. Michel Giraud, « Les enjeux présents de la mémoire de l’esclavage », in L’esclavage, la colonisation et après... ed. Stéphane Dufoix, Patrick Weil (Paris : Presses Universitaires de France, 2005). p. 533-558.

[5Cf. Jean-Luc Bonniol, « Comment transmettre le souvenir de l’esclavage ? Excès de mémoire, exigence d’histoire », Cités, 26, PUF, 2006, p. 180-185.

[6Orlando Patterson, Slavery and Social death. A comparative study (Cambridge : Harvard University Press, 1982)., p. viii-ix, cité dans Christopher Miller, ibid., p. 81.

[7Voir Pierre Rosanvallon, Le sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Paris, Gallimard-Folio, 1992, p. 54-75.

[8Sue Peabody, There are No Slaves in France. The political Culture of Race and Slavery in the Ancien Régime (Oxford, New York : Oxford University Press, 1996).

[9Sue Peabody, op. cit., p. 4.

[10Pour une vue plus complexe, se reporter à Erick Noël, Être noir en France au XVIIIe siècle (Paris : Tallandier, 2006).


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