Recherche

Pour Günther Anders, Hiroshima avait marqué la naissance d’une nouvelle ère de l’espèce humaine : l’ère atomique. Ce n’est plus désormais l’homme qui est mortel, mais l’humanité tout entière, et de son propre fait. De cette lourde responsabilité, le philosophe n’a cessé d’approfondir la conscience.

Recensé : Günther ANDERS, Hiroshima est partout, Traduction collective, préface de Jean-Pierre Dupuy. Paris, Seuil, 2008. 526 p., 26 €.

Günther Anders (1902-1992), qui fut en même temps que Hans Jonas et Hannah Arendt l’élève de Husserl et Heidegger, pensait toutefois que se tourner résolument vers la philosophie demandait que l’on se détourne de son exercice académique. Il fit constamment effort pour développer une pensée du monde, qui soit à la fois requise par celui-ci et adressée à lui. Pensée qui est tout particulièrement à l’œuvre dans les trois textes qui composent le recueil Hiroshima est partout, tentant de décrire et d’interpeller un monde que la menace d’une guerre nucléaire a fait entrer dans l’ère de sa propre fin [1].

Énormité de la dernière ère

Le recueil vise d’abord à convaincre de sa propre datation. Il s’ouvre sur un journal écrit « en l’an treize de l’âge atomique » (HP, p. 212), c’est-à-dire en 1958 : « le 6 août 1945 fut le jour zéro. Le jour où il a été démontré que l’histoire universelle ne continuera peut-être pas, que nous sommes en tout cas capables de couper son fil, ce jour a inauguré un nouvel âge de l’histoire du monde. […] Nous vivons en l’an 13 du désastre » (p. 146). Nouvelle ère, qui voit l’humanité disposer des moyens techniques de se détruire, au point qu’il leur revient de qualifier leur temps. Car les armes atomiques sont la menace de fin du monde, dont elles définissent désormais l’état, en même temps qu’elles circonscrivent l’horizon de toute politique. Cette condition atomique sera d’ailleurs celle de toute humanité éventuellement à venir. L’ère atomique est effectivement la dernière, quelle que soit l’issue du combat contre le spectre de la guerre nucléaire, puisque si les armes peuvent être détruites, le savoir qui permet de les produire ne saurait l’être.

Or cette dernière ère est proprement é-norme, car son horizon monstrueux bouleverse tous les concepts en usage, qui sont ceux de la rationalité tant théorique-technique que politique : les instruments de destruction massive ne sont plus des moyens, dès lors que leur utilisation interdirait toute réalisation de but ; les bombes atomiques ne sont plus des armes, qui obéissent à cette logique instrumentale périmée ; elles ne sauraient même être utilisées à des fins de menace, puisque le menaçant suppose que ce dont il menace n’est pas absurde ; un conflit nucléaire ne serait plus une guerre, qui n’a de sens qu’à se projeter dans un après-guerre ; les adversaires ne peuvent apparaître comme ennemis, puisque l’explosion intégralement destructrice exclut la possibilité même du choc des forces.

Un cosmopolitisme de détresse

La condition atomique est celle d’une humanité affectée d’une précarité radicale (mortalité de l’humanité même, et ce de son fait), indépassable (les moyens de la destruction ne s’oublient pas) et universelle. La mise en cause de l’existence du monde humain en son tout fait advenir la conscience de ce tout d’êtres mortellement voisins, dont l’éventuelle mise à mort instantanée sera sans frontière. Par son fait, « l’humanité commune est une réalité évidente et massive » (p. 75), qui peuple « un unique pays  », « la Terre » (p. 112).

Or, s’il est vrai que « la politique a lieu au sein de la situation atomique » (p. 73), cette situation exige une configuration politique singulière. Et Anders ne se contente pas de promouvoir une lutte tous azimuts contre la production d’armes atomiques, en encourageant une grève de tous ceux dont la contribution lui est nécessaire (M, p. 504). Il en conclut qu’une révision du concept de souveraineté s’impose, qui soit à la mesure de son urgente restriction : sachant que les explosions nucléaires, y compris lorsqu’il s’agit de prétendus essais (notion dont l’auteur récuse la pertinence, en vertu de l’impossible isolation d’un dispositif qui ne saurait, par suite, prétendre être expérimental), ne connaissent pas les frontières, l’inscription territoriale des actes ne saurait plus garantir leur caractère souverain. L’illimitation spatiale de leurs effets exigerait donc la limitation politique des attributs de souveraineté : « aucun État ne doit avoir de droit souverain sur des actions qui entraînent des conséquences néfastes pour d’autres États » (HP, p. 129), ce qui exige l’instauration de « la souveraineté relative, garantie par le contrôle réciproque » (p. 238). On notera la modération du propos, qui se contente d’énoncer les conditions d’une compossibilité des souverainetés à l’ère atomique. Cette limitation de la souveraineté ne signifierait aucunement la péremption de la notion. Par ailleurs, comme Kant avant lui, Anders rejette l’idéal d’un État mondial, que la tendance à la centralisation du pouvoir condamnerait à être une « dictature planétaire » (HL, p. 394).

Un impératif d’imaginaire

L’auteur note toutefois que les solutions politiques sont insuffisantes, là où il y va d’une nécessité absolue de s’abstenir de faire ce que l’on peut faire. Ce passage à l’acte doit devenir un authentique tabou, qui ressortit à la morale. Or l’éthique de l’âge atomique doit d’abord être une éthique de l’imagination. À l’ère atomique, le risque est celui d’un blocage de la représentation, devant un faisable qui excède les dimensions de l’imaginable, et Anders note que cette déficience en imagination serait aussi perceptive et affective. Or comment être responsable de ce qui nous est irreprésentable ? Comment se sentir coupable là où un mal invisible est fait sans inimitié à des victimes qui n’en ressentent pas de haine ? Comment éviter la stricte bonne conscience, lorsqu’un acte affectivement neutralisé produit des effets irreprésentables, de sorte que les mécanismes d’inhibition s’en trouvent eux-mêmes inhibés ? D’où l’apparition d’une catégorie éthique inédite, les « innocents coupables » ou les coupables-victimes. Les Commandements de l’âge atomique [2] s’ouvrent donc sur l’exigence d’un élargissement des limites de l’imaginable aux dimensions des actes monstrueux qui sont désormais possibles.

Anti-Eichmann

C’est dans cette perspective qu’il faut lire la Correspondance avec Eatherly. Ce « héros » de guerre déchu, dont la dépression le fit juger aux parages de la folie, et interner, est d’abord matière à imaginer, en ce qu’il dit le caractère inimaginable du possible, et la souffrance que cela peut produire chez celui qui a ouvert la voie au bombardier d’Hiroshima. Il est en outre une figure heuristique, car celui qui fut en quelque sorte l’éclaireur de l’Enola Gay est également le « pionnier » de la nouvelle culpabilité innocente, donc un « symbole du futur ». Il est enfin motif d’espérer, en tant qu’il revendique la culpabilité qui lui est retirée : se sachant et se voulant coupable, il commet des délits qui, en tant qu’actes sanctionnés comme lui étant imputables, lui permettraient de s’approprier cette culpabilité. Renversement dialectique de la relation de rétribution : la culpabilité doit renvoyer à une faute, dont la sanction est la peine, qu’il faut donc obtenir.

Or ce comportement, motivé par le sentiment d’une culpabilité redoublée d’être impunie, fait d’Eatherly la « contre-figure d’Eichmann » (I, p. 46). Si la « technicisation de notre être », par laquelle nous devenons simples rouages d’une machine, au service d’une action dont les conséquences nous sont irreprésentables, nous prive également de toute réaction affective contre l’action en question, le cas Eichmann est l’incarnation extrême, effrayante et scandaleuse (par ce qu’elle comporte de mauvaise foi) d’un possible de l’époque. Or, si Eichmann tente de se dédouaner en invoquant son statut de simple rouage, Eatherly s’accuse, et ceci contre les célébrations que le système lui réserve, de n’avoir été qu’un rouage. Il donne à voir que l’instrumentalisation, loin d’oblitérer la responsabilité, peut être elle-même imputable, et que ceux qui ne se sont pas départis de toute humanité l’assument.

Une éthique infondée

Ces analyses sont toujours d’actualité, et devraient le rester, en vertu même de l’indestructibilité du savoir atomique qu’elles soulignent. Le « club » est plus ouvert, et ne manque pas de nouveaux candidats à l’adhésion. Ajoutons que l’autosuppression de l’humanité compte désormais d’autres possibles que la seule « destruction mutuelle assurée ». On regrette toutefois que l’urgence éthique de la sauvegarde de l’humanité ne donne pas lieu à une réflexion sur ses fondements. En effet, la question de savoir ce qui fait de l’existence même de l’humanité une valeur inconditionnée, et donc de sa conservation l’impératif absolu, ne reçoit pas de réponse. Il ne s’agit certes pas d’un oubli. Cette absence de fondation est thématisée et assumée. Mais elle l’est au nom de cette urgence, qui fait qu’au moment de se jeter à l’eau pour sauver un homme qui se noie, il ne saurait être question de débattre du fondement de la nécessité de son sauvetage. L’argument vaut-il pour un texte appelé à être (enfin) lu en l’an 63 (2008) ? D’autant que l’on peut se demander si cette fondation ne contribuerait pas elle-même à la puissance de conviction d’une part, et à l’extension de la réflexion à d’autres mises en question du monde humain d’autre part. Déterminer ce qui, de l’humain, ne saurait à aucun prix être détruit, permettrait en effet de formuler un discours normatif condamnant l’ensemble des pratiques ou configurations susceptibles d’y porter atteinte, ce qui donnerait davantage d’extension au propos. Si l’urgence dure longtemps, et si la radicalité des analyses est elle-même efficiente et féconde, il serait bon que la question des fondements soit frontalement posée.

La « désuétude de l’hostilité » ?

Sur un point, les analyses de l’auteur nous semblent toutefois prises en défaut. La technicisation croissante de la guerre n’a pas généralisé ce qu’il nomme la « désuétude de l’hostilité », caractéristique d’une guerre qui serait devenue sans passion, parce qu’elle ne rendrait plus possible la représentation d’un ennemi ou d’une victime. On peut douter que le monde soit désormais le lieu d’une guerre sans passion. La neutralisation d’actions de guerre devenues purement techniques et la disqualification axiologique de la force font que le recours à cette dernière exige désormais d’être justifié par une fin dont l’importance soit à même d’effacer le caractère négatif du moyen. L’usage de ce qui n’est plus qu’un instrument décrié n’est lui-même légitime que s’il en vaut la peine. Il exige donc que ce qui est en jeu soit présenté comme absolument essentiel. Mais cette surenchère téléologique ne va pas sans une montée en puissance des passions. Les croisades ne sont guère apathiques. De sorte que le retour du paradigme de la guerre juste ne va pas sans une intensification affective des conflits. Ajoutons encore que l’on peut s’habituer à tout, y compris à la « situation apocalyptique », et que « l’évidence de l’humanité commune » n’est peut-être pas demeurée aussi massive qu’elle l’était pour Anders.

Pour citer cet article :

Antoine Grandjean, « La condition atomique », La Vie des idées , 18 décembre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-condition-atomique.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais : redaction@laviedesidees.fr.

par Antoine Grandjean , le 18 décembre 2008

Articles associés

Le sport, idéal démocratique ?

Entretien avec Isabelle Queval
par Florent Guénard

Le 11 septembre et son double

À propos de : C. Chéroux, Diplopie, Le Point du Jour.

par Gérôme Truc

Quand la pluie enterre les pauvres

Faut-il déplacer les favelas de Rio de Janeiro ?
par Benoît de L’Estoile

Notes

[1Le premier texte est un journal écrit lors d’une visite au Japon, à l’occasion du « Quatrième congrès international contre les bombes atomiques et à hydrogène et pour le désarmement » : L’Homme sur le pont. Journal d’Hiroshima et de Nagasaki (HP, 1958, trad. D. Trierweiler). Le deuxième est composé des lettres échangées par Anders et Claude Eatherly, pilote du Straight Flush, l’avion de reconnaissance météorologique qui donna le feu vert à l’Enola Gay, l’avion qui devait bombarder Hiroshima une heure plus tard : « Hors limite » pour la conscience. Correspondance avec Claude Eatherly, le pilote d’Hiroshima (1959-1961) (HL, trad. F. Cazenave et G. R. Veyret). Le dernier est celui d’un discours rédigé en 1964 : Les Morts. Discours sur les trois guerres mondiales (M, trad. A. Morabia). Le tout est augmenté d’une introduction rédigée par l’auteur en 1982, pour la publication allemande du recueil (I), et d’une préface à la traduction par J.-P. Dupuy.

[2D’abord parus dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung en 1957, ils sont ici insérés dans la correspondance, puisque l’auteur les avait adressés à Eatherly.



© laviedesidees.fr - Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction - Mentions légales - webdesign : Abel Poucet