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Et si les historiens et les dessinateurs faisaient équipe ? Pour faire fonctionner ce couple, on peut choisir d’illustrer l’« Histoire ». On peut aussi s’inspirer des enquêtes et reportages dessinés, guidés par un raisonnement, fondés sur des questions originales et des sources neuves.

Pour les sciences sociales, la bande dessinée est à la fois un allié et un front pionnier. Elle offre des possibilités immenses, qu’on est loin d’avoir épuisées. Le dessin est capable d’animer un récit, d’expliquer des situations, de provoquer des émotions. En ce qui concerne les techniques de narration à proprement parler, certains procédés sont heuristiques pour les sciences sociales : ellipse, panorama, zoom, scénographie du détail, récits en parallèle, dialogues, variation de points de vue, entrée dans la tête d’un personnage, etc. Dessiner, c’est raconter, et raconter, c’est faire comprendre.

Malheureusement, la bande dessinée est souvent considérée comme un art mineur, inapte à véhiculer une pensée complexe. De fait, elle est quasi absente de la réflexion des chercheurs. Elle n’a toujours pas trouvé sa place à l’université, dans les départements de sciences humaines, ni dans les écoles de journalisme. En revanche, des formations existent pour s’initier au « neuvième art », parmi lesquelles les Beaux-Arts de Paris, les Arts Déco de Strasbourg et l’École européenne supérieure de l’image à Angoulême.

Pionniers

Parmi les chercheurs qui se sont intéressés précocement à la bande dessinée, Pascal Ory fait figure de pionnier. Dès les années 1970, il a lu et commenté des albums, historiques ou non, pour les magazines Lire et L’Histoire. Il préside le jury du prix de la bande dessinée historique, décerné aux Rendez-vous de Blois depuis 2004.

Historien de la culture et des représentations, Pascal Ory s’est aussi efforcé de transformer la bande dessinée en objet d’histoire. Dans son article « Mickey go home ! » (1984), il a montré comment la Belgique et la France, fortes de héros comme Tintin, Spirou ou Alix, avaient résisté au modèle américain d’après-guerre. Dans L’Art de la bande dessinée, codirigé avec Laurent Martin et Sylvain Venayre, il rappelle que l’essor de la bande dessinée, dans la deuxième moitié du XXe siècle, a accompagné les évolutions sociales et culturelles (accroissement du temps libre, élévation du niveau d’études), mais aussi politiques (diffusion de la démocratie), économiques (création d’industries culturelles) et esthétiques (expansion du régime visuel).

Parmi les pionniers, on citera également Serge Tisseron, qui a emmené Tintin « chez le psychanalyste », et Michel Thiébaut, dont la thèse (1997) est consacrée à la représentation de l’Antiquité dans la bande dessinée francophone. Il y montre par exemple qu’Alix, le jeune héros « intrépide », contemporain de César, a été progressivement éclipsé par les personnages de Murena, qui vivent à l’époque de Claude et Néron.

Depuis la deuxième moitié des années 2000, l’intérêt des chercheurs est un peu plus prononcé. La revue Labyrinthe a consacré un numéro à la bande dessinée, « ce qu’elle dit, ce qu’elle montre ». Un colloque sur la bande dessinée historique s’est tenu à Pau en 2011. Des chercheurs ont étudié les origines de la bande dessinée de William Hogarth à Winsor McCay, la mythologie nationale telle que la reflète Astérix, l’avènement du mutant dans la série X-men, la production de l’image par la case, la bulle et la scénographie [1].

Plus original : l’album Azrayen’ de Lax et Giroud, sur la guerre d’Algérie, est préfacé par l’historien Benjamin Stora, spécialiste du Maghreb colonial. Jean-Pierre Filiu, spécialiste de l’islam, a travaillé avec le dessinateur David B à une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient de 1783 à 1953. Mauvais Genre de Chloé Cruchaudet, consacré à un déserteur travesti pendant la Grande Guerre et les années folles, est inspiré de La Garçonne et l’Assassin, coécrit par deux historiens, Fabrice Virgili et Danièle Voldman, qui ont croisé micro-histoire, essai sur la violence et réflexion sur le genre. D’autres historiens, parmi lesquels Étienne Anheim, Valérie Theis et Vincent Duclert, ont collaboré à la collection « Ils ont fait l’Histoire » chez Glénat, qui comprend notamment un volume sur Philippe le Bel et un autre sur Jean Jaurès.

Mille autres pistes sont envisageables : étudier le statut des femmes dans la bande dessinée, en bénéficiant du défrichage effectué par Maurice Horn dans Women in the Comics ; montrer comment Reiser a accompagné la libération des mœurs et de la presse dans la France du général de Gaulle ; inscrire Gotlib dans la lignée des révolutionnaires juifs, de Jésus à Trotski en passant par Freud. Production culturelle parmi d’autres, la bande dessinée est révélatrice d’une société, de ses représentations, de ses fantasmes, de sa mémoire, mais aussi de la massification culturelle, des nouveaux modes de lecture, etc. Elle mérite d’entrer pleinement dans la réflexion des historiens, des sociologues et des anthropologues.

La bande dessinée comme reflet d’histoire

Depuis toujours, l’événement se dessine. Les bas-reliefs commémorant la bataille de Qadesh, la colonne de Trajan consacrée à la victoire de Rome sur les Daces, la colonne de bronze à Hildesheim illustrant le Nouveau Testament, la tapisserie de Bayeux relatant la conquête de l’Angleterre et les célèbres images d’Épinal représentent de hauts faits, jugés dignes de mémoire. Aujourd’hui, rien n’est plus banal que de consacrer une bande dessinée à un héros des temps anciens, aux grandes civilisations ou aux guerres mondiales.

Sous la forme de dessins plus ou moins informés, ces travaux « mettent en image » des épisodes fameux. Dans Le Lotus bleu, Hergé évoque l’incident de Moukden qui, le 18 septembre 1931, a servi de prétexte au Japon pour envahir la Mandchourie. On pourrait aussi citer les diverses Histoire de France en bande dessinée, Histoire des provinces de France en bande dessinée, Histoire de la Coupe du monde en bande dessinée, sans oublier les Picture Stories From American History. Il suffit d’ouvrir le Dictionnaire encyclopédique des héros et auteurs de BD pour constater que les dessinateurs du monde entier se sont emparés de la préhistoire et des Spartiates, des gladiateurs et des Vikings, de Richard Cœur de Lion et de Guillaume Tell, de d’Artagnan et de Cartouche, ou encore de la cour de Louis XVI, de la Révolution française, du Far West, etc.

Mais cette rencontre entre histoire et bande dessinée ne serait-elle pas un trompe-l’œil ? Il ne s’agit pas ici d’histoire, mais plutôt d’« Histoire », celle-ci étant conçue comme un passé connu et jugé important, prétexte à des aventures d’autant plus exotiques qu’elles se passent à des siècles de distance. Ces bandes dessinées « historiques » sont plutôt des fictions (ou des docu-fictions) ayant pour théâtre le passé, comme de nombreux romans « historiques » sont des aventures en costumes. Il s’agit moins d’histoire que d’histoires-dans-le-passé, moins de méthode pour comprendre que de fascination pour le lointain ou le mythique.

Naturellement, certaines fictions font véritablement comprendre. Dans Berlin. La cité des pierres, Jason Lutes réussit à restituer le Berlin de la fin des années 1920 – avant-garde artistique, modernité urbaine, misère, violence politique. Les œuvres de Tardi sur la Grande Guerre ou autour de Céline sont extraordinaires par l’atmosphère et les sensations qu’elles font naître, l’identification qu’elles provoquent. Des images se gravent dans la mémoire : le Paris de la Belle Époque, sombre et mystérieux, dans Adèle Blanc-Sec ; les Juifs en souris chez Spiegelman, qui portent un masque de cochon quand ils se cachent.

Cette puissance dramatique – on n’est pas loin de la « résurrection » selon Michelet – joue encore davantage pour les époques reculées. Comme l’a expliqué Étienne Anheim au colloque « Fiction et sciences sociales » de septembre 2014, le médiéviste sait que les cathédrales ont souvent été des chantiers pluriséculaires ; mais c’est un savoir tout théorique, qui prend un relief frappant quand il est mis en images. Le sacre de Philippe le Bel, en 1286 à Reims, a eu lieu alors que la cathédrale n’était pas achevée (et qu’autour, par ailleurs, le tissu urbain était très dense). Dessiner cet épisode fait apparaître une cathédrale en cours de construction, que l’on sait exister théoriquement, mais que l’on ne voit jamais, puisqu’on n’en possède aucune trace iconographique.

Tout cela est plus efficace (car plus rapide, plus précis, plus cru) que deux pages de description. Puissance du dessinateur, impuissance de l’historien ? En tout cas, la bande dessinée possède un incontestable ressort narratif et mémoriel, qui n’exclut en rien la subtilité. Il y a une fulgurance du dessin, comme une explication sans mots. Le dessin est intrinsèquement pédagogique.

Mais de quoi parle-t-on quand on dit « histoire » ? Car il arrive souvent que le passé soit convoqué sous les auspices les plus conventionnels : « grands » hommes » (empereurs ou conquérants, héros ou génies), « grandes » dates, « grandes » civilisations, « grandes » découvertes, « grandes » batailles, événements et acteurs de l’« Histoire » – autant d’approches que l’école des Annales a mises au rancart il y a presque un siècle. Comme l’écrit Paul Veyne, « tout est historique, donc l’Histoire n’existe pas ». Ce n’est pas parce que des bandes dessinées convoquent les Templiers ou Cléopâtre qu’elles font comprendre quelque chose. Si elles sont « historiques », alors France Gall, interprète de « Sacré Charlemagne », est médiéviste. Ceci n’enlève rien au plaisir qu’on trouve à les lire, tout comme les romans de Dumas nous ravissent et nous emportent. Mais qu’on ne se trompe pas de mot.

Il serait donc erroné d’affirmer que l’histoire et la bande dessinée s’ignorent, mais il serait très exagéré de dire qu’elles ont exploré toutes les possibilités de leur compagnonnage. La rencontre entre les sciences sociales et les arts graphiques ne fait que commencer. Ensemble, ils détiennent un énorme potentiel cognitif, artistique et, faut-il le dire, commercial.

L’histoire sans l’Histoire

Pour approfondir la réflexion, il est nécessaire de s’interroger sur la nature de l’histoire en tant que science sociale. Elle est une aventure intellectuelle, et son cœur n’est pas le grand homme, la chronologie, l’érudition, ni la note en bas de page, mais le raisonnement.

L’histoire consiste à comprendre ce que font les hommes, tous les hommes, depuis Anne de Bretagne et Napoléon Ier jusqu’à un modeste sabotier analphabète, jusqu’à nous-mêmes qui sommes pris dans notre historicité. L’histoire n’est pas la magnification de l’Histoire, le souvenir des rois célèbres ; elle a pour but de produire des connaissances nouvelles. Elle ne se conjugue pas nécessairement au passé, puisque l’historien et ses lecteurs appartiennent au présent, tout comme les sources et les questionnements. Dès lors que l’histoire est définie par le raisonnement, rien n’interdit de l’incarner dans un reportage, une autobiographie, un récit de vie ou une série de dessins.

Une bande dessinée véritablement historique n’est donc pas l’illustration d’une « réalité » passée (fût-elle grandiose ou cautionnée par des historiens professionnels), mais le lieu de naissance d’un savoir neuf, fruit d’une enquête fondée sur des documents.

« Cette démarche qui consiste à aller chercher des sources, à les confronter, à les vérifier, […] se rapproche d’un travail quasi scientifique. […] J’essaie toujours de croiser les informations. […] Ces livres-là – les miens et ceux des autres – sont de formidables supports à débats et discussions. »

Est-ce Marc Bloch ou Antoine Prost qui parle ici ? Ni l’un, ni l’autre : c’est Étienne Davodeau, un des maîtres de la bande dessinée documentaire. Et d’ajouter, sur les brisées de Georges Duby dans L’Histoire continue :

« Mon "je" est une précaution. Je ne prétends pas montrer la vérité et, moi-même, j’apprends en faisant. […] C’est ma façon d’être honnête avec le lecteur. […] La mise en doute est importante, donc je fais en sorte que la source du récit apparaisse toujours clairement. » [2]

La démarche historique, avec ses choix de méthode – collecte d’archives et de témoignages, croisement des sources, distance, vérification, mise en intrigue –, n’appartient pas seulement à la corporation des historiens. Ici, c’est un dessinateur qui la met en œuvre.

Pour favoriser la rencontre entre bande dessinée et histoire, perdons de vue l’Histoire, les grands rois et autres choses « dignes de mémoire », et n’ayons d’yeux que pour la démarche, le problème, les sources, les preuves, la capacité explicative. Définie en ces termes, l’histoire est beaucoup plus présente dans les enquêtes et les reportages dessinés que dans Alix ou Murena.

La bande dessinée comme enquête

Les enquêtes dessinées se fixent les mêmes objectifs et rencontrent les mêmes difficultés que le grand reportage, le journalisme d’investigation et la recherche en sciences sociales : il s’agit toujours de comprendre, de prouver et de représenter.

Benoît Collombat, grand reporter à France Inter, et Étienne Davodeau, dessinateur, ont enquêté sur l’assassinat du juge Renaud en 1975, naviguant dans les eaux troubles de la Ve République, entre le gang des Lyonnais et les barbouzes du Service d’action civique. Dans Les Mauvaises Gens, le même Davodeau retrace le parcours de deux anciens ouvriers de soixante-dix ans – ses propres parents –, militants de gauche dans les Mauges, une région d’industries rurales entre Angers et Cholet. Comme tous leurs amis, ils appartiennent à une génération marquée par le catholicisme, les patronages, le travail ouvrier précoce, l’engagement syndical, le militantisme à la JOC dans les années 1950, puis à la CFDT et au PS dans les années 1970.

Les Mauvaises Gens raconte l’histoire d’une émancipation, non pas vis-à-vis de la religion en général, mais vis-à-vis des dames patronnesses, des curés réactionnaires et des patrons nés pour commander. Cette lutte a été menée à travers la JOC, décrite comme une « petite université », l’Action catholique ouvrière, fidèle à la fois « au Christ et à la classe ouvrière », et des revues qui transmettent « une vision plus "sociale" de la foi ». Il s’agit aussi d’une émancipation féminine, les usines des Mauges exploitant des « demoiselles » d’origine modeste, formée par les bonnes sœurs et peu habituées à se révolter.

Pour réaliser son enquête, Davodeau a retrouvé des feuilles locales, consulté les archives de la CFDT et du PS, dépouillé des numéros de Ouest France et du Courrier de l’Ouest, reconstitué la grande manifestation de 1972 (en soutien aux ouvriers licenciés par Eram), rencontré plusieurs témoins, militants et curés ; autrement dit, il a mobilisé des sources imprimées inédites et fait de l’histoire orale. Son enquête-hommage, épopée de la liberté syndicale et des droits ouvriers, depuis l’essor de la JOC jusqu’à l’élection de François Mitterrand, fait revivre, par le dessin, les usines et les ateliers qui ont disparu, les petites humiliations du quotidien, les révolutions silencieuses (le jeune curé qui tombe la soutane). L’intérêt naît de tout ce que l’on apprend, mais aussi de l’émotion suscitée par la construction narrative, par l’enquête du fils sur ses parents, entre affection et distance, respect pour leur combat et indifférence pour leur religion, et par l’abnégation de tous ces militants du XXe siècle qui ont donné leur vie pour quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes.

Au début de La Fantaisie des dieux de Patrick de Saint-Exupéry et Hippolyte, on voit le président Mitterrand prononcer à Oradour-sur-Glane un discours sur le thème « Plus jamais ça » : nous sommes en juin 1994, cinquante ans après le massacre perpétré par la division SS, mais c’est aussi le moment où s’achève le génocide au Rwanda. Cette case offre à mon sens l’une des problématiques les plus pertinentes pour aborder l’attitude de la France vis-à-vis du génocide des Tutsis : à l’ère du « devoir de mémoire » triomphant, elle soutient le gouvernement criminel du Hutu Power, qui est en train de commettre un nouveau génocide. « Plus jamais ça » ?

Le raisonnement historique irrigue donc des bandes dessinées qui investissent un passé récent : assassinat politique, luttes syndicales, génocide des Tutsis, fonctionnement du Quai d’Orsay, répression du métro Charonne, ou encore cohabitation d’une équipe de MSF avec des moudjahidines en Afghanistan (dans Le Photographe, le chef-d’œuvre d’Emmanuel Guibert et Didier Lefèvre).

Cette intelligence du réel, associée à une forme neuve, explique le succès de revues comme XXI et La Revue dessinée, qui combinent bande dessinée, enquête et grand reportage. Ces collectifs hérodotéens viennent nous rappeler que la recherche se fait en voyageant, en quêtant, en fouillant, en rencontrant des gens, dans un va-et-vient entre le présent et les différentes strates du passé. C’est pour cela que les auteurs de bande dessinée sont capables de s’aventurer dans un passé plus lointain, Révolution française, XIXe siècle ou Seconde Guerre mondiale.

Dans From Hell, Eddie Campbell et Alan Moore racontent le parcours criminel de Jack l’Éventreur, en se fondant sur un solide apparat critique présenté en fin de volume. Le scénariste Jean-Louis Bocquet et la dessinatrice Catel Muller ont eux aussi formé un tandem pour retracer la vie de femmes libres, Olympe de Gouges ou Kiki de Montparnasse, dans des récits-portraits fondés sur une solide documentation.

Couronné par le prix Pulitzer, Maus d’Art Spiegelman raconte l’histoire de Vladek, le père de l’auteur, entre la Pologne d’avant-guerre, son odyssée concentrationnaire et l’appartement qu’il habite aujourd’hui à New York. Cette biographie-témoignage se présente sous la forme d’une fable animalière, fiction de méthode qu’on trouve chez La Fontaine, ainsi que dans La Ferme des animaux d’Orwell et La Bête est morte ! de Calvo, deux classiques des années 1940.

De manière analogue, Tardi a recueilli les souvenirs de son père emprisonné au stalag II B, en Poméranie orientale. Quant à Emmanuel Guibert, il a « dessiné la mémoire » d’un soldat américain catapulté depuis Fort Knox vers Le Havre en ruines, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, puis envoyé aux quatre coins de l’Allemagne occupée. Au-delà des aventures militaires proprement dites, La Guerre d’Alan montre que la guerre a été un carrefour de vies, une centrifugeuse de destins, un accélérateur de rencontres, de pertes, de retrouvailles, de découvertes intellectuelles et artistiques, et qu’elle a suffi à bouleverser l’existence d’un homme, confronté moins à la misère et au désespoir qu’à l’infinie diversité du monde.

Tous ces travaux sont, au vrai sens du terme, historiques. Un historien ou un sociologue qui voudrait incarner son raisonnement dans d’autres formes qu’un article de revue pourrait se rapprocher de ces dessinateurs-enquêteurs, ces chercheurs partis sur les traces de ce qu’ils ont perdu, de ce qui est méconnu ou de ce qui a sombré corps et biens : Art Spiegelman, Jacques Tardi, Emmanuel Guibert, Étienne Davodeau, mais aussi Joann Sfar, Christophe Blain, Jean-Philippe Stassen, Marjane Satrapi, Alain et Désirée Frappier, Jérémie Dres, Ignacio Minaverry. Ils sont accompagnés par des maisons d’édition bien installées, comme Futuropolis, fondée en 1972, et L’Association, fondée en 1990, ou par de nouvelles venues sur la scène artistique, comme Agrume et Çà et Là.

Gaza 1956

Au sein de cette famille, Joe Sacco occupe une place importante. Né à Malte en 1960, vivant aux États-Unis, ce dessinateur a réalisé plusieurs reportages sur la guerre en Bosnie et dans les territoires occupés, notamment Safe Area Goražde et Palestine. Il a aussi publié un livre-fresque sur le premier jour de la bataille de la Somme, le 1er juillet 1916, « reconstitué heure par heure », depuis la promenade matinale du général Haig jusqu’à l’inhumation des tués. Le dessin, long de sept mètres, est plié en accordéon et accompagné d’un livret où l’on trouve les légendes et le commentaire d’un historien.

Une de ses principales œuvres, Gaza 1956, est un graphic novel sur les massacres de civils perpétrés par les Forces de défense israéliennes les 3 et 12 novembre 1956, à Khan Younis et Rafah, dans la bande de Gaza. Plus qu’un reportage dessiné, Gaza 1956 est une « enquête méthodique » à la recherche d’une vérité oubliée, niée, qui laisse indifférents aussi bien les Israéliens que les Palestiniens (« Le passé, on s’en fiche ; et aujourd’hui alors ? »).

On peut ne pas aimer ce que Sacco montre du jeune État israélien, mais, du point de vue de la méthode, il n’y pas grand-chose à lui reprocher : enquête de longue haleine, cartes minutieuses, efforts pour recueillir un « maximum de témoignages exacts et pertinents », confrontation entre les acteurs, interrogation sur la crédibilité de tel ou tel, souci de vérification, aveu d’impuissance ou de doute (il n’y a pas de témoin oculaire pour attester les exécutions commises dans l’école de Rafah le 12 novembre 1956) ; le tout complété, en fin de volume, par des documents écrits, « preuves documentaires » qui viennent mettre en perspective les témoignages individuels.

L’appendice propose des « documents et sources » avec versions contradictoires : lettre d’un militaire américain présent en 1956, rapports officiels, articles de presse, débats à la Knesset, dénégations de Ben Gourion, entretien avec un proche de Moshe Dayan, auxquels s’ajoutent les archives de l’ONU, des Forces de défense israéliennes, de la Knesset, ainsi qu’une bibliographie où figurent les ouvrages d’historiens professionnels, 1949 : The First Israelis de Tom Segev et Israel’s Border Wars de Benny Morris.

Les frontières se brouillent. Sacco est-il enquêteur, reporter, dessinateur, historien ? Peu importe. À l’intersection de toutes ces activités, il y a Gaza 1956, qui montre qu’il est possible d’incarner un raisonnement historique dans les arts graphiques.

Cependant, la conception de l’histoire qui s’y fait jour révèle les malentendus qui séparent journalistes, dessinateurs et chercheurs. Pour Sacco, les historiens étudient l’« Histoire » (récit officiel d’événements jugés importants), alors qu’il faut plutôt s’aventurer dans les « marges » de l’Histoire, pour découvrir enfin la vie des anonymes, des humbles, des oubliés, des victimes. On notera d’ailleurs que son livre s’intitule Footnotes in Gaza, littéralement « Notes en bas de page à Gaza », traduit en français par « En marge de l’Histoire ». Le tableau ci-dessous détaille la contre-Histoire grâce à laquelle Sacco veut échapper aux récits convenus de l’Histoire.

La grande « Histoire »
Les « marges » de l’Histoire
L’objet du récit Les événements : Deuxième Guerre mondiale, conflit israélo-arabe La vie des anonymes : drames humains, histoires de famille et autres « annexes » de l’Histoire
Le contenu du récit Récits officiels, discours publics, commémorations nationales, manuels scolaires Les choses ignorées ou tombées dans l’oubli, les vies ordinaires, l’expérience quotidienne
Le contexte de 1956 La crise internationale de Suez Les massacres de civils dans la bande de Gaza
Les acteurs Les « grands hommes » : Ben Gourion, Golda Meir, Moshe Dayan, Nasser, Eisenhower, Eden Les gens anonymes, les acteurs oubliés ; en l’occurrence, des témoins âgés qui revivent la scène et font visiter les lieux du massacre
Le mode de narration Un récit tout fait, un donné qu’on administre : la leçon d’Histoire Une enquête dans le passé menée par un individu depuis le présent ; un savoir construit et incarné dans une forme neuve
La nature du passé Un passé mort, lointain, figé dans un bocal de formol, irrémédiablement coupé du présent Un passé vivant, proche de nous, qui vibre encore dans notre aujourd’hui
Le sentiment du lecteur Le désabusement, l’ennui de collège L’identification, l’intérêt, la passion

Cette conception « marginaliste » se retrouve chez d’autres auteurs. À travers son père, Tardi rend hommage aux soldats du rang, aux vaincus et autres « sans-grade » balayés par le cataclysme. Comme l’écrit Jean Vautrin dans sa préface au Cri du peuple illustré par Tardi (il s’agit de la Commune de Paris), « j’ai voulu relater, à travers ses impuissances et ses misères, un épisode crucial de notre Histoire, un épisode ébréché, "oublié" dans les manuels […]. J’ai tôt souhaité que la Grande Histoire recule au profit de la familiarité des personnages. »

Le char de l’Histoire écrase les petites gens, substitue l’événement aux destins infimes et aux « hommes infâmes ». Dès lors, les vies ordinaires doivent être réhabilitées. On retrouve cette idée dans des romans comme Vies minuscules de Pierre Michon et Les Champs d’honneur de Jean Rouaud. Plus radical, Julian Barnes avertit, dans Une histoire du monde en 10 chapitres ½ :

« L’histoire n’est pas ce qui arrive. L’histoire, c’est ce que nous en disent les historiens. Elle a une forme, un plan, une direction, un développement, c’est une marche vers la démocratie. C’est une tapisserie, une suite d’événements » (p. 320).

Ceci explique que de nombreux lecteurs, parmi lesquels des journalistes, des écrivains et des dessinateurs, se détournent de l’histoire, assimilée soit à une propagande patriotique, soit à un ressassement de collège fait d’Histoire-bataille, d’assommantes chronologies et de leçons à savoir par cœur.

Mais Sacco et les autres semblent ignorer que les historiens s’intéressent de plus en plus aux anonymes, aux vaincus, à « nos histoires de famille », et que leur méthode permet très efficacement de les tirer de l’oubli. Sans remonter à Michelet, on peut citer les travaux de Carlo Ginzburg, Eric Hobsbawm, Michel Foucault, Arlette Farge, Jeanne Favret-Saada, Alain Corbin, Benjamin Stora, Michelle Perrot, ainsi que mon Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus.

Les historiens ne croient plus à l’« Histoire » ; ils sont les premiers aujourd’hui à investir ses « marges ». L’histoire a tous les moyens d’être une contre-Histoire. Elle s’est démocratisée, dans tous les sens du terme.

Des sciences sociales graphiques

Puisque les dessinateurs font de l’histoire (entendue comme une enquête guidée par un raisonnement, dans le passé ou dans le présent), il ne reste plus qu’à demander aux historiens de dessiner. Objection : on peut être excellent chercheur et piètre artiste. Et alors ? Formons des équipes pluridisciplinaires, à l’image de celles qui existent déjà dans tant de programmes financés par les agences nationales ou européennes. Un scénariste aussi prolifique qu’Alan Moore a passé une bonne partie de sa carrière à travailler avec des dessinateurs.

Mais, dans ce genre d’association, il importe que personne ne soit floué. L’historien ne doit pas être un consultant qui vérifie la conformité de l’« Histoire », mais un chercheur en sciences sociales lancé dans une enquête, capable de prendre de la distance, de formuler une question, de tenir un propos original fondé sur des sources neuves, afin de produire des connaissances. Inversement, le dessinateur de bande dessinée n’est pas un fan d’histoire qui ne sait pas écrire ; il est non seulement un artiste à part entière, mais aussi un enquêteur, un interprète, un scénariste, un lecteur, parfois un témoin. Il montre avec le dessin ce que l’historien ne peut pas dire – ou pas aussi efficacement. La dimension proprement narrative et graphique de la bande dessinée fait partie de la démonstration historienne. Et l’on pourrait dire la même chose de la photo ou de la vidéo. À cet égard, les possibilités qu’offre Internet sont infinies.

Au-delà des équipes, il y a les structures d’enseignement. Dans les décennies qui viennent, on pourrait tenter d’associer des départements de sciences humaines à des écoles de dessin, de beaux-arts, de design ou de journalisme. Outre les difficultés institutionnelles, il est malheureusement probable que les blocages sont aussi d’ordre culturel et professionnel. Tant que la bande dessinée sera regardée comme un sous-art, un passe-temps d’ado, et tant qu’une bande dessinée « rapportera » moins, pour la carrière, qu’un article de revue, il est à craindre que ces rêves d’association resteront dans les limbes.

Pourtant, les temps sont mûrs. On l’a dit, plusieurs historiens ont déjà tenté l’expérience avec brio. Le « roman graphique » est l’une des formes capables de porter un raisonnement historique, de mener une enquête à la recherche d’un monde qui a sombré, ou d’une vérité qui se dérobe, ou d’un fait social oublié. La rencontre entre la bande dessinée et les sciences sociales permettrait de renouveler les modes d’enquête et d’écriture, tout en retenant le public qui fuit.

Les chercheurs travaillent aujourd’hui au sein de disciplines professionnalisées, dans des collectifs fédérés par des exigences de méthode. Tout cela est nécessaire. Inversement, dans les préfaces ou les entretiens qu’ils accordent, les dessinateurs rappellent qu’ils ont une identité à laquelle ils tiennent : ils ne sont pas historiens, sociologues, documentaristes ni journalistes, mais auteurs de bande dessinée. Il y a là un « champ » à part entière, qui lutte d’ailleurs pour sa reconnaissance – lent processus de légitimation par lequel sont passés le roman-feuilleton, la littérature de jeunesse, le cinéma, le polar, le jazz, le rock et le rap.

Les frontières existent donc, et chacun a le droit d’être attaché à ses spécificités et traditions professionnelles. Mais les frontières doivent-elles nécessairement être des lieux de mépris, de rancœur, d’ignorance ? Elles peuvent devenir, au sens anglais du terme, une frontier, un front pionnier. C’est pourquoi il importe de repérer le no man’s land sur lequel l’histoire et la bande dessinée pourraient se rencontrer ; de définir les préalables théoriques grâce auxquels un chercheur pourrait cosigner une bande dessinée sans rien abandonner de sa méthode ni de ses exigences.

Il en naîtrait une bande dessinée véritablement historique (ou sociologique, ou anthropologique), c’est-à-dire une enquête dessinée ou des sciences sociales graphiques. Viendra un jour où, sans se ridiculiser ni chagriner leurs collègues, les chercheurs pourront incarner leurs raisonnements dans une bande dessinée, une exposition de photos, une installation vidéo, une pièce de théâtre. Ce dossier s’efforce de les y encourager.

Le bon orateur, disait Cicéron, doit savoir prouver (probare), émouvoir (movere) et séduire l’auditoire (conciliare). Il y a là une piste pour renouveler l’écriture des sciences sociales et, peut-être, préserver leur avenir. Il s’agit de concilier la démonstration, l’émotion et le plaisir – sorte de néo-cicéronisme qui pourrait être le mot d’ordre des sciences sociales au XXIe siècle. Cela permettrait aussi de refuser les dichotomies faciles, par exemple celle qui oppose l’« Histoire » vulgarisée, éprise de grands hommes pour le grand public, et l’histoire technique et rébarbative des spécialistes. Les chercheurs peuvent s’ouvrir à des formes originales, mettre en œuvre des enquêtes passionnantes et séduire de nouveaux publics. Que la recherche en sciences sociales soit aussi une recherche sur ses propres formes, quoi de plus normal ?

Aller plus loin

Pauline Peretz a bien voulu relire ce texte et l’améliorer par ses remarques. Qu’elle en soit remerciée.

Un entretien avec Joe Sacco
Un entretien avec Étienne Davodeau
Un dossier sur les bandes dessinées de « non-fiction »
Une émission sur Le Cri du peuple

Pour citer cet article :

Ivan Jablonka, « Histoire et bande dessinée », La Vie des idées , 18 novembre 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Histoire-et-bande-dessinee.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais : redaction@laviedesidees.fr.

par Ivan Jablonka , le 18 novembre 2014

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par Florent Coste

Notes

[1Voir respectivement Thierry Smolderen, Naissances de la bande dessinée, de William Hogarth à Winsor McCay, Paris, Les Impressions nouvelles, 2009 ; Nicolas Rouvière, Astérix ou la parodie des identités, Paris, Flammarion, 2008, recensé dans la Vie des idées ; Critique, n° 709-710, numéro spécial « Mutants », dirigé par Thierry Hoquet, voir en ligne le sommaire et l’article de Clotilde Thouret ; et Henri Garric (dir.), L’Engendrement des images en bande dessinée, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2013.


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