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L’approche par les « capacités », défendue par Amartya Sen, a renouvelé la conception de la liberté en économie. Le volume de la collection Raisons pratiques met à l’épreuve la cohérence des thèses de Sen tout comme il en présente des applications, en tenant compte du contexte européen.

Recensé : La liberté au prisme des capacités. Amartya Sen au-delà du libéralisme. Raisons pratiques n°18 (publié sous la direction de Jean de Munck et Bénédicte Zimmermann). Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 2008 (333 p.).

Rassemblant les contributions de spécialistes de plusieurs disciplines, ce volume très riche témoigne de la complexité de la réception, dans divers secteurs des sciences et de la philosophie sociales, de l’approche dite « par les capacités », développée par Amartya K. Sen. Cette approche a sous-tendu des projets de recherche novateurs et les articles ici réunis en portent témoignage. Surtout, le volume contribue à révéler les principaux problèmes épistémologiques qui entourent le développement et la mise en application de cette approche.

Sciences normatives, sciences positives

En développant l’approche par les capacités, A. Sen a voulu renouveler les bases descriptives des approches normatives. Comme le soulignent plusieurs des articles réunis (notamment ceux de Nicolas Favarque, Albert Ogien et Robert Salais), cette démarche s’inscrit dans la continuité des contributions classiques d’A. Sen à la théorie normative des choix collectifs, et notamment de son projet de classification informationnelle des critères d’éthique sociale. A. Sen a pu sembler remettre en cause la distinction entre les aspects descriptifs et les aspects évaluatifs des études sociales. Néanmoins, la dichotomie présumée entre les aspects descriptifs (ou explicatifs) et les aspects normatifs (ou évaluatifs) ne peut être simplement écartée. C’est ce qui est particulièrement mis en relief dans ce volume fort utile, puisque l’un des points de départ des contributions est une interrogation critique sur la mobilisation concrète de la théorie des capacités dans des contextes de maniement des données sociales.

On apprécie à cet égard notamment le rappel, par Albert Ogien, du débat entre A. Sen et J. Rawls, ainsi que les exemples développés (J. de Munck et J.-F. Oriane sur le congé parental en Belgique, I. Ferreras sur la maîtrise du temps de travail par les salariés des supermarchés). Dans la mesure où la théorie se réfère à des potentialités humaines, les difficultés de l’opérationnalisation dans des bases de données sont importantes. De plus, le problème de la pertinence empirique a ceci de particulier, ici, qu’il se pose davantage en termes de soucis évaluatifs ou normatifs (repérer empiriquement les conditions favorables à l’épanouissement des virtualités des individus) qu’en termes de dérivation de régularités empiriques entre les variables.

C’est ce qui appelle une interrogation simultanée sur l’opérationnalisation des concepts et sur la pertinence normative du façonnage des données sociales, tel qu’il peut être renouvelé par l’approche en termes de capacités. Comme le soulignent notamment Jean de Munck et François Eymard-Duvernay, cela engage notre représentation des agents économiques, politiques et sociaux – en particulier, le degré de réflexivité que le théoricien leur prête. En effet, l’approche par les capacités se distingue par son incomplétude constitutive : en un sens précis, on peut dire qu’il ne s’agit pas de « théorie appliquée » (tout au moins dans la version de la théorie que l’on doit à A. Sen), parce que les catégories dans lesquelles les capacités sont identifiées ont vocation à émerger de l’observation, mais aussi du dialogue démocratique et de la détermination endogène des objectifs sociaux. Il en résulte un élargissement du répertoire des préoccupations prêtées aux agents, ce qui est au cœur de la rencontre des aspects évaluatifs et des aspects descriptifs.

Un autre nœud est exploré : celui des enjeux évaluatifs de la sélection des données et des catégories descriptives (dans le cadre d’ensemble, dessiné par Albert Ogien, d’une association forte entre description quantifiée et politiques publiques). Dans un environnement économiquement libéral, la construction des biens par les marchés devient un enjeu de pouvoir (F. Eymard-Duvernay), comme aussi la négociation des conventions qui offrent des références aux politiques sociales (exemple de la critériologie européenne pour le taux d’emploi, développé d’une manière très originale et stimulante par R. Salais, qui montre comment les conventions structurant la description des capacités individuelles est aussi un puissant moyen de blocage des revendications).

Droits sociaux et capacités

D’un point de vue normatif, la réflexion sur les capacités est mise en rapport avec les objectifs sociaux. La référence d’A. Sen à des « droits-buts » est à cet égard un point de repère naturel et l’on apprécie la traduction donnée ici de son important article de 2004, « Éléments d’une théorie des droits humains ». En particulier, la contribution d’A. Sen permet de préciser comment des capacités peuvent servir à définir des « droits au sens étendu », ou prétentions légitimes, qui peuvent être considérés comme des objectifs sociaux. L’incomplétude assumée de l’approche par les capacités permet d’appréhender les droits sociaux comme des dispositifs ou des constructions qui, dans leur détail institutionnel, peuvent prendre différentes formes et s’incarner selon des modalités qui ne sont pas entièrement prévues d’avance.

Il faut noter qu’avec le développement de la théorie des capacités, on n’a pas assisté à une substitution pure et simple d’un discours sur la liberté au discours – attaché à la tradition économique – sur le bien-être. C’est en réalité pour mieux apprécier des dimensions complexes du bien-être que les économistes, lorsqu’ils ont été réceptifs à l’impulsion donnée par A. Sen, ont voulu donner toute leur place aux considérations de liberté, et spécialement de liberté de choix. À cause de leur position singulière à cette articulation des perspectives sur la liberté et des perspectives sur le bien-être, les capacités au sens d’A. Sen semblent comme préparées à servir de support à la spécification de droits sociaux, associant justement ces dimensions.

De l’approche préconisée par A. Sen se dégage une vision plutôt optimiste de l’incomplétude de la spécification des droits-buts. L’attention se porte alors vers le processus de spécification et de concrétisation, qui enveloppe en particulier les formes de la décision démocratique et l’expression des besoins ou des priorités dans le débat délibératif. Pour aborder ce processus, il faut notamment s’intéresser, avec J. de Munck, aux capacités nouvelles créées par l’association (p. 31), mais aussi (comme le souligne N. Favarque, p. 59), aux conditions du débat démocratique autour de la sélection des supports de valeur. L’attention aux conditions du débat reconduit alors à la question de l’égalité, cette fois à travers le prisme de la capacité politique concrète des individus (étudiée par James Bohman dans son article de 1997 ici traduit, « Délibération, pauvreté politique et capacités », et par J.-M. Bonvin).

On peut se demander s’il n’y a pas une tension entre l’aspect collectif de la concrétisation des droits-buts et le type d’individualisation des bases d’évaluation qui sous-tend l’approche par les capacités. Celle-ci permet d’aller au-delà des considérations de ressources et d’accès aux biens, ce qui est jugé nécessaire à cause de la diversité des facteurs individuels de la conversion des ressources en bien-être. Mais la spécification collective des priorités et des modalités de concrétisation des capacités ne peut certainement descendre, elle, jusqu’à l’échelon individuel. C’est à ce niveau qu’une prise en compte plus explicite des relations et des conditions sociales, dont B. Zimmermann constate la disparition hors du champ du cadre d’analyse, pourrait être nécessaire.

Pour citer cet article :

Emmanuel Picavet, « Vers une éthique des capacités. Autour d’Amartya Sen », La Vie des idées , 27 janvier 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Vers-une-ethique-des-capacites.html

Nota bene :

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par Emmanuel Picavet , le 27 janvier 2009

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