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À propos de : Emanuele Coccia, La Vie des plantes. Une métaphysique du mélange, Payot et Rivages


Les plantes ont beaucoup à dire lorsqu’on sait les écouter. Car leur existence est une métaphysique : celle de la vie, celle d’une manière spécifique d’exister et d’entrer en relation. Notre monde est un fait végétal avant d’être animal.

Recensé : Emanuele Coccia, La Vie des plantes. Une métaphysique du mélange, Paris, Payot et Rivages, 2016, 192 p., 18 €.

Le « mélange » revendiqué dans le titre se signale d’emblée dans la juxtaposition et l’hétérogénéité des 3 textes mis en exergue par l’auteur. Le premier est une justification autobiographique : l’intérêt d’Emanuele Coccia pour les plantes, sa familiarité avec les sciences du végétal, viendraient de ce qu’il a passé son adolescence dans un lycée agricole de l’Italie centrale. Le deuxième texte a pour auteur David de Dinant, cet aristotélicien que nous dirions aujourd’hui panthéiste et dont les cahiers furent, en 1210, condamnés par l’autorité ecclésiastique à être brûlés [1]. Longtemps connu uniquement à travers les critiques formulées contre lui par Albert le Grand et Thomas d’Aquin, il a bénéficié au XXe siècle de la découverte de fragments manuscrits de son œuvre qui avaient échappé au bûcher. Enfin, le troisième texte se réduit à une phrase : « This is a blue planet, but it is a green world ». Elle est tirée de Plant Evolution. An Introduction to the History of Life (2006), un manuel de biologie végétale dont l’auteur, Karl J. Niklas, a su résumer en quelques mots la photosynthèse, seul processus capable de produire la matière vivante à partir de la lumière solaire. Autrement dit, l’auteur veut montrer que l’on peut faire de la philosophie en partant de souvenirs d’adolescence, d’une démonstration scolastique, ou d’un manuel de physiologie végétale. La diversité des éléments reflète la diversité des voies d’accès, idée qu’on retrouve développée dans l’épilogue.

Un essai de métaphysique ou trois ?

La publication d’un essai de métaphysique n’est pas fréquente et l’on ne peut que se réjouir de voir un jeune philosophe, médiéviste de surcroît, maître de conférence à l’EHESS, publier cette Vie des plantes qui devrait retenir l’attention des philosophes autant que celle des scientifiques. Ce faisant il continue une réflexion entamée en 2010, dans La Vie sensible, et prolongée en 2013 avec Le Bien dans les choses. On retrouve dans ces 3 livres un style clair et des arguments séduisants. Quant au contenu, ils semblent n’avoir rien de commun. Pourtant, à travers des objets différents, les préoccupations sont les mêmes.

Une des idées directrices de La Vie sensible est en effet que le sensible ne résulte pas d’un contact direct entre nos sens et les choses. Toute connaissance suppose un contact avec un medium, c’est-à-dire un espace intermédiaire qui à la fois reçoit le sensible et permet de le transmettre. Les choses elles-mêmes, à travers les images, exercent une influence les unes sur les autres, qui conditionnent nos relations à elles. Le Bien dans les choses se propose de démontrer que la publicité est la forme contemporaine d’une communication épigraphique qui a toujours existé dans les villes et qui se traduit par les graffitis de Pompéi, aussi bien que par des traces dans des lieux publics. Cependant, un lien existe entre ces ouvrages, caché, comme la Lettre volée d’Edgar Poe, par son évidence même. Il réside dans l’interrogation sur le mode d’existence non seulement des idées, des vivants et des choses, mais aussi des rapports entre toutes ces réalités. L’accueil favorable qu’a rencontré cette trilogie dans la presse traduit un besoin de philosophie que ne satisfait pas une production d’histoire de la philosophie. Non que cette production ne soit pas de bon aloi, mais parce qu’elle ne répond pas au besoin de s’interroger sur soi-même.

La Vie des plantes repose sur le constat que

notre monde est un fait végétal avant d’être un fait animal. (p. 21)

L’auteur revient sur ce point à diverses reprises :

Ce livre entend rouvrir la question du monde à partir de la vie des plantes. (p. 31)

Au lieu d’aller directement de l’humanité à l’animalité, E. Coccia se propose et nous propose un détour par le végétal. Ce détour par les plantes est pour lui un autre moyen de s’interroger sur soi-même et sur la philosophie en général. Les solutions inventées par les plantes pour se nourrir, se reproduire, se défendre sont toutes différentes de celles adoptées par les animaux, ce qui par contraste permet de mieux saisir les particularités du monde animal, donc de tous les primates, dont nous faisons partie. Certaines pages, comme celles qu’il consacre au souffle – c’est-à-dire au principe de vie dans la tradition judaïque et chrétienne – sont parmi les plus ferventes, d’une ferveur païenne éloignée de toute religiosité. Parler de souffle à propos des plantes, c’est résumer les échanges gazeux qu’elles assurent et s’ouvrir métaphoriquement sur l’esprit, un esprit qui est dans le monde. Ainsi, E. Coccia affirme-t-il le caractère métaphysique de son propos. On comprend comment le monde peut être conçu comme question :

La science et la philosophie se sont attachées à classer et définir l’essence des choses et du vivant, leurs formes et leur activité, mais elles restent aveugles quant à leur mondanité, c’est-à-dire leur nature, qui consiste en leur capacité d’entrer en toute autre chose et d’être traversée par elle. (p. 91)

Le mot-clé dans cette phrase est celui de « mondanité » qui, plus qu’un jeu de mot ou une métaphore, peut être considéré comme une définition par analogie. La mondanité habituellement appliquée au domaine sociologique se voit projetée dans la société des plantes, et inversement le monde animal, y compris les humains, se trouve caractérisé par les échanges de gaz, de matière et d’énergie qui rendent la vie possible.

Les plantes sont la blessure toujours ouverte du snobisme métaphysique qui définit notre culture. (p. 15)

E. Coccia critique l’anthropocentrisme, que redouble à ses yeux un zoocentrisme non moins virulent, et qui consiste à considérer notre forme de vie comme modèle standard. Regarder les plantes permet de percevoir un autre modèle possible.

On ne peut séparer – ni physiquement ni métaphysiquement – la plante du monde qui l’accueille. Elle est la forme la plus intense, la plus radicale et la plus paradigmatique de l’être-au-monde. Interroger les plantes, c’est comprendre ce que signifie être au monde. La plante incarne le lien le plus étroit et le plus élémentaire que la vie puisse établir avec le monde. (p. 18)

Faut-il parler d’une troisième révolution copernicienne, après celle opérée par Galilée, et celle, métaphorique, réalisée par Kant, dans la préface de la seconde édition de la Critique de la raison pure, en 1787 ? E. Coccia a la sagesse de ne pas le faire, mais il insiste constamment et poétiquement sur les végétaux comme modèles et comme acteurs. Sur ce point, il rejoint ainsi l’ouvrage de F. Hallé, Éloge de la plante. Pour une nouvelle biologie, pour lequel il a une grande admiration [2]. Ce livre fait partie des garants scientifiques sur lesquels il s’appuie, écrivant que Francis Hallé (qu’il appelle François Hallé) est, avec Karl J. Niklas, « le botaniste qui s’est le plus efforcé de faire de la contemplation de la vie des plantes un objet proprement métaphysique » (p. 156).

Les grands récits

Peut-on voir là une réponse à la critique des grands récits ? En rejetant la coupure entre la nature et la culture, en faisant appel au récit sur le monde naturel qui passe par la science, E. Coccia jette les bases d’un grand récit (réhabilitant ainsi la notion) à la fois métaphysique et naturaliste, inspiré de la pensée de F. Hallé. Son projet, qui sur ce point n’est pas sans analogie avec celui, évidemment antérieur, de Michel Serres, vise à réunir l’histoire de l’Univers et celle de la Terre et de les rassembler dans une histoire commune des êtres vivants (plantes, animaux humains et animaux non humains). Cette histoire renvoie ici aux flux qui traversent tout être vivant [3] : selon elle, les plantes sont les seuls êtres vivants « autotrophes », c’est-à-dire qui n’ont pas besoin d’en manger d’autres pour se nourrir. Les plantes rendent possible la vie de tous les autres êtres qui ne disposent pas de la fonction chlorophyllienne pour produire de la matière. Grâce aux plantes, on peut comprendre que, pour tous les êtres, vivre

c’est aussi se faire traverser par toute chose. Sortir de soi c’est toujours entrer dans quelque chose d’autre dans ses formes et son aura ; rentrer chez soi signifie toujours se préparer à rencontrer toutes sortes de formes, d’objets, d’images, les mêmes qu’Augustin s’étonnait de trouver dans la mémoire, productrice de mélange et splendide évidence de cette compénétration totale. (p. 91) [4]

D’où un éloge de la fluidité, que les plantes nous signalent par leur mode de respiration et de nutrition, et que E. Coccia s’aventure à illustrer aussi par ce qu’il appelle le paradigme du poisson, dont le milieu intérieur et le milieu extérieur sont, de façon plus facilement visible et pensable, en perpétuelle interaction, dans une immersion qui devient un véritable modèle de l’« être-dans-la-mer-du-monde » (p. 46-47).

Objections, critiques et regrets

L’auteur a une imagination brillante et pourrait-on dire, chamarrée, mais il se laisse trop souvent porter par elle. Évoquer le poisson pour penser les plantes est assez significatif de cette dérive qui peut dérouter le lecteur.

D’après E. Coccia, la vie des plantes est un sujet resté en déshérence. Cependant la bibliographie est abondante et beaucoup d’auteurs suscitent son enthousiasme. N’est-ce pas contradictoire ? L’absence d’un index des auteurs, et le caractère succinct de la table des matières, rendent laborieuse par ailleurs la recherche d’une référence.

On retrouve dans La Vie des plantes deux des grands thèmes de la physiologie végétale que sont la reproduction et la nutrition. La nutrition est mise en valeur dans l’ensemble du livre, mais la reproduction se retrouve dans la dernière partie, et le dernier chapitre est intitulé, de manière provocante, « Le sexe est la raison ».

L’auteur entend par là que la fleur, c’est-à-dire le sexe de la plante, d’où est issue la semence en laquelle est contenu son devenir, doit être considérée comme une rationalité matérielle. Le sujet n’en demandait peut-être pas tant et il suffisait de dire que la semence porte en elle des figures rationnelles. Un botaniste, par la simple observation d’une graine, saura si la plante à venir aura des feuilles à nervures parallèles (tulipe, poireau, etc.) ou à nervures ramifiées (rose, chêne, etc.). Un tel exemple aurait apporté de l’eau au moulin de l’auteur. On peut regretter qu’E. Coccia ne tire pas plus parti de son rapprochement entre la fleur et la raison. Que la fleur soit un être de raison, Jean-Jacques Rousseau l’avait noté d’une autre façon, avec une acuité remarquable, dans son Dictionnaire de botanique, lorsque, après avoir passé en revue toutes les définitions qui ont été données de la fleur, il constatait qu’elles pèchent toutes par le fait qu’elles la considèrent « comme une substance absolue, tandis qu’elle n’est […] qu’un être collectif et relatif […] l’état passager des parties de la fructification durant la fécondation du germe » [5].
Tout au long du livre, on perçoit la familiarité d’E. Coccia avec le monde végétal. On trouve sous sa plume des termes techniques, comme celui de « phanérogames » (p. 128), mais il en reste à une explication métaphorique (« il n’y a rien de privé et d’occulte dans l’acte sexuel »), visiblement inspirée du botaniste suédois Linné (1707-1778) qui oppose les plantes qui se marient en cachette (cryptogames, comme les mousses, les lichens, les fougères) à celles qui se marient publiquement (phanérogames).

E. Coccia semble oublier le rôle heuristique des exceptions. Ce n’est pas forcément les végétaux les plus nombreux qui offrent des modèles d’intelligibilité. Par exemple, chez les phanérogames l’élément mâle (les étamines) et l’élément femelle (le pistil) peuvent coexister, formant alors des fleurs hermaphrodites. Ils peuvent aussi se répartir sur des pieds différents – dans des maisons différentes, comme le dit Linné, c’est-à-dire des plantes dioïques. Ce dernier cas est le moins fréquent, et c’est cependant paradoxalement sur les plantes à sexes séparés qu’a été découverte la sexualité végétale. C’est seulement dans un deuxième temps qu’on a appliqué le principe de la sexualité végétale à toutes les autres plantes.

Au début de son ouvrage, E. Coccia caractérise les plantes par leur absence de mouvement (p. 128). Un thème qui se serait très bien inscrit dans sa problématique et qu’il a malheureusement passé sous silence, est pourtant le mouvement des plantes : à des échelles de temps différentes, les plantes grimpantes déploient leurs vrilles en un mouvement très lent, nombre de fleurs referment leurs corolles à la nuit tombante tandis que d’autre les ouvrent, elles s’étendent en d’autres lieux par le transport de leur pollen ou de leurs graines (par le vent, les insectes, les oiseaux, etc.). Dès les années 1920, en projetant des prises de vue cinématographiques, Jean Comandon et son assistant Pierre de Fonbrune avaient déjà fait voir ces mouvements en accéléré [6].

Dans un autre ordre d’idées, on regrettera que le chapitre intitulé « Le plus profond ce sont les astres » soit émaillé de formules ambigües sur l’astrologie (p. 120). Certes, les plantes sont impliquées dans la dimension planétaire de la terre :

Le ciel n’est pas ce qui est en haut. Le ciel est partout. (p. 119)

Ce qui signifie que, pour E. Coccia, les astres ont une influence sur la terre. Mais ceci ne permet pas d’inclure toutes les sciences de la vie et de la terre dans celle des astres, et encore moins dans l’astrologie. L’astronomie s’est séparée de l’astrologie il y a plusieurs siècles, pour des raisons méthodologiques qui apportent un gain de sens dans l’étude des astres [7]. La désinvolture vis-à-vis de cette coupure épistémologique, sans laquelle la physique galiléenne n’aurait pas pu se répandre, n’apporte rien de plus à l’élégance du style et brouille inutilement le message. Pour penser le lien entre astronomie et botanique, on préférera là encore se tourner vers Jean-Jacques Rousseau, en particulier vers ce passage tiré de la Septième promenade des Rêveries du promeneur solitaire, où l’analogie reste explicite [8] :

Les plantes semblent avoir été semées avec profusion sur la terre, comme les étoiles dans le ciel, pour inviter l’homme par l’attrait du plaisir et de la curiosité à l’étude de la nature.

Pour citer cet article :

Jena-Marc Drouin, « Végéter », La Vie des idées , 26 juillet 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Vegeter.html

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par Jena-Marc Drouin , le 26 juillet

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Notes

[1Voir Tristan Dagron, « David de Dinant. Sur le fragment (Hyle, Mens, Deus) », Revue de Métaphysique et de morale, vol. 40, n° 4, 2003, p. 419-436.

[2Francis Hallé, Éloge de la plante. Pour une nouvelle biologie, Paris, Seuil, 1999.

[3Michel Serres, Écrivains, savants et philosophes, Paris, Le Pommier, 2009.

[4Le terme « évidence » tel qu’il est employé ici au sens de « preuve par l’exemple » est un anglicisme.

[5Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de botanique, Œuvres complètes, tome IV, Paris, Gallimard, Pléiade, 1969, p. 1223.

[6Voir Do O’Gomes Isabelle, « L’œuvre de Jean Comandon » dans Alexis Martinet (dir.), Le Cinéma et la science, Paris, CNRS, 1994, p. 78-85.

[7Voir en particulier Gérard Simon, Kepler, atronome astrologie, Paris, Gallimard, 1979.

[8Sur Jean-Jacques Rousseau et la botanique, voir Bruno Bernardi et Bernadette Bensaude-Vincent (dir.), Rousseau et les sciences, Paris, L’Harmattan, 2003.



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