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Essais & débats Politique

Chine

Une révolution sans illusion

Internet et liberté d’expression en Chine


Fidèle reflet d’un régime contradictoire, l’Internet est toléré en Chine tant qu’il favorise l’atomisation de la société, mais tombe sous le coup de la censure sitôt qu’il se fait porteur d’un mouvement collectif. Les opportunités économiques et les expressions individuelles foisonnent sur la toile, mais toute activité « subversive » s’y voit rapidement étouffée.

Nul pays, hormis peut-être les Etats-Unis, ne suscite autant de fantasmes et d’imaginaire que la Chine. S’agissant des libertés individuelles, jamais révolution technologique n’avait nourri autant d’espoir que l’Internet. La rencontre des deux se devait d’être explosive. Qu’elle soit le fait de la surenchère manichéenne entre « pourfendeurs du dragon » et « embrasseurs du panda », de la naïveté enthousiaste des promoteurs de l’illusion technologique affranchissante, ou du cynisme accommodant des intérêts commerciaux bien compris, la multiplication des lieux communs mâtinés de demi-vérités a largement parasité le regard porté sur la dynamique de l’Internet en Chine.

Comme dans beaucoup d’autres domaines, la situation chinoise est paradoxale. La Chine est tout à la fois le second pays consommateur d’Internet par le nombre de ses internautes et, pour reprendre l’expression de Reporters sans frontières, « la plus grande prison du monde pour les cyberdissidents ». Le pays abrite le quart des bloggers de la planète, et peut en même temps se targuer d’avoir le plus grand nombre de réglementations restrictives encadrant la communication en réseau. Il ne s’agit pas ici de nier les accomplissements de ces dernières années, et personne ne peut contester la profondeur des changements qui sont intervenus depuis le milieu des années 1990. En même temps, il faut se défier des simplifications, et sortir de cette malédiction de l’observateur au quotidien, qui ne peut, sans être accusé de malhonnêteté, passer sous silence les restrictions qu’il constate, mais qui s’ingénie, pour rendre cette réalité plus supportable, à conclure à un avenir plus radieux : « Le contrôle strict, oui, mais pour combien de temps encore… »

Un dynamisme extraordinaire

Depuis 1995, année où l’Internet est devenu commercial en Chine, les nouvelles technologies de l’information ont littéralement explosé, et la population des internautes est passée d’à peine une dizaine de milliers à plus de 136 millions aujourd’hui. L’Internet en Chine, c’est aussi plus de 3 millions de noms de domaine, et près de 800 000 sites web. Les internautes sont jeunes (72% ont moins de 30 ans), urbains, bien éduqués (plus de 50% ont suivi des études supérieures) et se connectent avant tout de chez eux en utilisant une connexion haut débit. Ils s’intéressent en priorité à la lecture des informations, surfent sur les moteurs de recherche, échangent des e-mails, et postent beaucoup sur les forums. Le commerce en ligne n’arrive qu’en douzième position dans l’ordre des usages, ce qui peut facilement s’expliquer par l’archaïsme du système bancaire. Pourtant, on trouve de tout sur l’Internet chinois, des sites de « bonnes affaires », en passant par l’Amazon.com local – Dangdang.com –, les vendeurs d’art, les sites des plus grandes foires commerciales (Yiwu, Canton, etc.), bref tout ce qui se vend et qui s’échange dans une économie de marché ici moins « socialiste » que dans d’autres domaines. Les grands portails et moteurs de recherches, les Sina, Sohu, Aidu et autres Yahoo.cn mènent la danse de la net economy dont les revenus sont estimés à plus de 25 milliards d’euros en 2006. La publicité en ligne dépasse par ses revenus les encarts sur papier glacé et a crû de 50% en 2006 pour atteindre les 500 millions d’euros. Comme partout, les relations sociales en sont bouleversées : tout comme l’on s’invite au restaurant par textos interposés, on fait connaissance avec sa petite amie grâce à un site de rencontres spécialisé. Les associations, les écoles, les universités et autres collectifs d’entraide multiplient les apparitions en ligne. L’enthousiasme provoqué par des élans de solidarité aussi virtuels que réels – dons d’organes, traque d’enfants enlevés, etc. – est également accompagné d’effets « néfastes » : il existe en Chine des centres de désintoxication pour jeunes accros aux jeux en réseau. L’information même, pourtant l’apanage du Parti-Etat, est devenue l’objet d’une exploitation commerciale : sur les grands portails, mais également sur les sites d’une presse qui mérite toujours le qualificatif de propagande. A bien des égards, ce tableau offre le spectacle d’une moderne banalité, à la fois autre et rassurante.

Les dispositifs de surveillance

Pourtant, dès les origines, la communication en réseau a été placée sous étroite surveillance. Comme l’indiquait le ministre de l’Information Wu Jichuan en 1995 : l’Internet c’est un peu comme l’eau, il suffit de fermer le robinet pour que ça ne circule plus. Le gouvernement chinois, toujours communiste, est devenu plus moderne, et a su s’adapter en suivant au plus près les dernières avancées techniques de la communication en réseau.

Les méthodes que l’on pourrait qualifier de « préventives, sélectives et punitives » constituent le premier volet de l’effectivité d’un contrôle quasi panoptique. Certains sites étrangers sont toujours inaccessibles de Chine : ceux des grands organes de presse anglo-saxons (Washington Post, Herald Tribune, CNN, BBC, etc.) mais aussi ceux des organisations étrangères s’intéressant à des sujets jugés politiquement sensibles – Tibet, Taiwan, Falungong, droits de l’homme, etc. – sont les cibles privilégiées des blocages d’accès. Jusqu’à Wikipedia, qui est bloqué depuis plusieurs mois déjà.

Le filtrage des données, aussi bien sur le web que sur les forums de discussion, est une autre pratique courante. Tous les sites commerciaux chinois pourvoyeurs d’informations ou « d’espaces publics d’expression » la pratiquent. Les cybercafés eux-mêmes sont censés installer des logiciels qui mémorisent l’activité d’utilisateurs qui doivent auparavant donner une preuve d’identité aux gérants des établissements. Les méthodes de filtrage sont d’autant mieux connues que la technologie utilisée a été « vendue » par de grandes sociétés étrangères qui en ont consciemment ignoré l’usage final. L’existence des « renifleurs de paquets de données » qui permettent d’identifier les sites étrangers « subversifs », de filtres d’e-mails et des « grands inquisiteurs » (big mamas) utilisés sur les forums de discussion pour les nettoyer de tout contenu politiquement incorrect est aujourd’hui largement avérée – voire reconnue par le gouvernement.

Plusieurs dispositions réglementaires complètent le dipositif des blocages et filtrages. Elles s’adressent autant aux utilisateurs qu’aux pourvoyeurs d’accès et de contenu. Les premières réglementations remontent à février 1996 et les plus récentes à septembre 2005 : elles visent avant tout à « pénaliser » tout usage « déviant » de la circulation d’informations non sanctifiées par les organes de propagande, celles bien vite qualifiées de « complot contre l’Etat » ou visant à « renverser le Parti communiste ». D’autres dispositions d’encadrement, pas vraiment juridiques, sont également en vigueur, comme la charte de bonne conduite et d’autodiscipline imposée, en mars 2002, par l’Association chinoise de l’Internet aux grands portails d’information et aux moteurs de recherche — 130 signataires dont Yahoo.cn. Les internautes qui contreviennent à ces réglementations s’exposent à de graves sanctions, puisque Reporters sans frontières estiment que sur un total de 59 « cyberdissidents » emprisonnés dans le monde, 50 le sont en Chine.

Le succès du « gouvernement électronique »

Depuis, la fin des années 1990 et plus encore depuis la crise du SRAS, en 2003, la proactivité gouvernementale est venue compléter les dispositifs de surveillance et les mesures punitives. Les autorités ont compris que l’abondance était l’ennemi d’un vrai choix, et qu’elles devaient demeurer « la référence » ultime et donc ne jamais être prise en défaut par manque de participation. D’où le succès et la marche forcée du développement du « gouvernement électronique » depuis 1999. D’où aussi la création d’un grand portail de l’information en neuf langues dont le nom dit tout de l’ambition : www.china.org.cn. Et lorsque le gouvernement n’est plus capable de produire lui-même, il choisit, emprunte et travestit des informations venues de l’extérieur. Fin avril 2003, le très sérieux site d’Information chinoise médicale et biologique abrité par l’Institut des sciences cardiovasculaires de l’université de Pékin reproduisait, après des semaines d’un silence coupable, de nombreux articles de la presse étrangère (Washington Post, Reuters, etc.) concernant l’épidémie du SRAS. Passé l’étonnement face à la reproduction interdite d’informations provenant de sites étrangers d’ordinaire bloqués, la manipulation apparaissait dans toute son évidence : seuls les écrits contenant des informations techniques ou scientifiques étaient disponibles et les liens Internet externes, censés conduire à ces articles, étaient en réalité hébergés en Chine même, la présentation et les logos ayant été fidèlement reproduits pour laisser à penser que la porte avait été ouverte sur l’extérieur.

Face à l’omnipotence du gouvernement, ne peut-on cependant considérer que les expressions interstitielles de la liberté conduisent nécessairement à l’ouverture de brèches qui seront difficiles à colmater ?

Le blog, l’individu contre la société ?

Selon une enquête réalisée par l’un des principaux moteurs de recherche du pays, Baidu, il y aurait en novembre 2006 près de 20 millions de bloggers chinois pour 52,6 millions de blogs – le quart des blogs de la planète ! Les principaux sites hébergeurs ont pour nom QZone, Sina.com, MSN Spaces, Sohu, Bokee, ou Tianya. L’importance du phénomène en Chine a largement été révélée en novembre 2003 par le succès retentissant du blog – devenu en quelques jours le site le plus visité du pays – de Mu Zimei, cette journaliste de Canton qui relatait au jour le jour ses aventures et fantasmes sexuels. Le site est devenu par la suite un livre, immédiatement interdit, puis a même été traduit en français et est sorti chez Albin Michel sous le titre Journal sexuel d’une jeune Chinoise sur le Net en mai 2005.

D’aucuns voient dans le blog la dernière avancée technologique qui va permettre à l’administré chinois de devenir un citoyen à part entière, enfin affranchi du contrôle politique et de la censure. La simplicité et la souplesse du medium – tout internaute est un « multi-blogger » potentiel –, son caractère supposé insaisissable – ouverture, fermeture et éventuelle migration du blog quasi immédiates –, et son immense succès nourrissent tous les fantasmes du triomphe de l’instantané, ô combien postmoderne. Mais, comme l’indique le juriste américain Cass Sunstein, le culte du « moi au jour le jour » se transforme bien rarement en « nous au jour le jour », et le régime de Pékin semble avoir tout à gagner de cet « émiettement du social ». Les intérêts et les communautés deviennent de plus en plus petits, au point de mettre les individus en concurrence les uns avec les autres.

Faut-il dès lors se féliciter, comme l’hebdomadaire américain Time, de cette tendance en titrant pour l’année 2006 : « Time’s Person of the Year : You » ? Le gouvernement chinois sait parfaitement, lui, que certains blogs sont « plus égaux que d’autres » : MSN Spaces, et donc Microsoft, a été contraint de fermer le blog du journaliste chinois Zhao Jing en décembre 2005, lequel, sous le nom de plume Michael Anti, signait sur son carnet virtuel des chroniques politiques souvent moqueuses et parfois critiques, attirant jusqu’à 15 000 visiteurs par jour. La dernière de ces chroniques, de façon symbolique, protestait contre la mise à l’écart abusive des responsables d’un supplément hebdomadaire du Quotidien de la jeunesse, dont la liberté dans les choix des sujets et le traitement de l’information étaient à l’évidence devenue inacceptable. Une réflexion semblable vaut pour les ancêtres des blogs, toujours à l’honneur, que sont les forums de discussion. Tous les forums de discussion ne sont pas aussi étroitement surveillés que le très officiel et important Jianguo Luntan (le forum du pays fort), créé dès 1999 par le Quotidien du peuple, et l’effet de masse interdit toute prétention au contrôle total. Mais voilà, dès qu’un forum prend trop d’importance, qu’il devient le lieu de rencontres et d’échanges privilégié du gotha de l’intelligentsia libérale chinoise, il est bien vite sommé de mettre la clef sous la porte, comme ce fut le cas pour Yannan.cn en octobre 2005 suite aux discussions ouvertes qu’il abritait sur les manifestations paysannes de Taishi.

Fidéliser les classes moyennes : du consommateur au citoyen ?

L’Internet est aujourd’hui un grand pourvoyeur de diversité, d’où cette impression d’anarchisme et de profusion difficilement contrôlables. Même s’ils sont nombreux, les quelque 60 000 censeurs de la toile chinoise doivent se sentir parfois désemparés face à la pléthore d’initiatives individuelles, d’autant qu’il existe des dispositifs techniques simples – sites miroirs, proxies, encryptage, tunneling, etc. – susceptibles de rendre leur travail encore plus compliqué. En réalité le problème n’est pas là, car ce sont toujours les minorités agissantes qui sont visées en priorité. La censure est donc sélective, et dans son caractère aléatoire même – aujourd’hui ça passe, demain ça casse – entretient l’incertitude, sinon la crainte. Seule certitude : les peines à l’encontre des contrevenants sont lourdes. Un portail commercial ne peut se permettre d’être suspendu d’opérations pendant plusieurs jours parce qu’il hébergerait un blog indélicat. Un internaute encourt, selon le Code pénal, une peine de plusieurs années de prison s’il fait circuler en ligne ou qu’il détient sur son ordinateur des informations un tant soit peu critiques du gouvernement – qualification très large « d’incitation visant à subvertir le pouvoir politique de l’Etat ». « Statuer un exemple » est donc le principal mode de régulation. L’autocensure se trouve dès lors fortement encouragée, et « la mémoire » du Net est anéantie puisque l’archivage n’est jamais autorisé pour les contenus les plus problématiques.

L’Internet est en Chine un fidèle reflet d’une société en transition : les opportunités économiques y sont abondantes, les expressions individuelles foisonnantes, et c’est toute la société urbaine qui semble participer de cette volonté virtuelle du « mieux-vivre » – le confort est devenu une valeur fondamentale. En revanche, toute aspiration subversive se voit très rapidement étouffée, et cela pas seulement dans le domaine de l’information. N’en déplaise aux prédicateurs du « web 2.0 » qui annoncent la révolution du contenu par les utilisateurs, l’expression individuelle n’est tolérée en Chine que tant qu’elle favorise l’atomisation, sitôt qu’elle rassemble dans la contestation, elle est inéluctablement anéantie. L’Internet, dans sa dimension sociale, est encore une vaste caisse de résonance cathartique des désirs et des maux des classes moyennes privilégiées en Chine, auxquelles le gouvernement prête une oreille attentive pour infléchir ses priorités. En matière de « droits », ceux qui font de véritables citoyens, il apparaît néanmoins que ce sont les ouvriers et les paysans, ceux-là mêmes qui émeuvent parfois le Net mais qui ne l’animent pas, qui sont à l’avant-garde de la défense des « droits bourgeois ». Le gouvernement sait donc que la boîte de Pandore peut demeurer simplement entrouverte… et cela pour longtemps, puisque dans la Chine d’aujourd’hui, tout est affaire de modération.

Article tiré de La Vie des Idées (version papier), numéro de mai/juin 2007

Pour citer cet article :

Éric Sautedé, « Une révolution sans illusion. Internet et liberté d’expression en Chine », La Vie des idées , 1er mai 2007. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Une-revolution-sans-illusion.html

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par Éric Sautedé , le 1er mai 2007



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