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Une petite histoire pour de grands hommes

À propos de : P. Schmitt-Pantel, Hommes illustres. Mœurs et politique à Athènes au Ve siècle, Aubier.


Après avoir montré le rôle du banquet dans la vie politique dans la Grèce antique, Pauline Schmitt-Pantel se penche sur les mœurs des grands hommes, qui constituent une des facettes de leur identité politique.

Recensé : Pauline Schmitt-Pantel, Hommes illustres. Mœurs et politique à Athènes au Ve siècle, Paris, Aubier, 2009, 265 p., 23 €.

Dans son ouvrage majeur La Cité au banquet. Histoire des repas publics dans les cités grecques, paru en 1992, Pauline Schmitt-Pantel cherchait à mettre en évidence les interférences qui existent entre histoire des mœurs et histoire du politique : son histoire des banquets publics grecs, tout en comportant une dimension descriptive, ne s’insérait pas dans une histoire culturelle (comment banquetaient les Grecs ?), mais avait pour finalité de montrer en quoi la pratique collective du banquet participait de la vie politique comprise au sens large ; elle visait à donner au politique une dimension nouvelle. L’historienne concluait son ouvrage en précisant qu’une histoire des mœurs dans les cités grecques devrait aborder bien d’autres aspects que celui des banquets.

Mœurs et identité politique

C’est l’un de ces aspects que Pauline Schmitt-Pantel aborde dans son nouveau livre, Hommes illustres. Mœurs et politique à Athènes au Ve siècle. Elle y poursuit en effet son investigation de la définition du politique en Grèce en s’intéressant, cette fois, aux mœurs des hommes politiques. Le terme de « mœurs », qui traduit le mot grec epitédeumata, est ici entendu au sens que lui donnaient le XVIIIe siècle et Voltaire en particulier, et défini comme tel : « Les manières de se comporter, de naître, de grandir, d’habiter, de prier, de se vêtir, de manger, de se marier, de mourir » (p. 12). Il s’agit pour l’auteur de se pencher sur ce que les historiens négligent habituellement, de laisser de côté la dimension strictement politique ou militaire de la vie des grands personnages, pour étudier la façon dont leurs mœurs, telles qu’elles sont décrites dans l’Antiquité, peuvent contribuer à créer leur identité politique (p. 13).

L’étude est volontairement restreinte. Elle l’est d’abord du point de vue géographique et chronologique : l’ouvrage porte sur Athènes au Ve siècle et, plus précisément, sur six grands hommes athéniens ayant vécu à cette période, Aristide, Thémistocle, Cimon, Périclès, Nicias et Alcibiade. Par ailleurs, elle se fonde sur une source unique : les Vies de Plutarque. Les personnages évoqués, outre le rôle important qu’ils ont joué dans leur cité, ont tous en effet pour point commun d’avoir fait l’objet d’une biographie de la part de Plutarque, auteur grec qui vécut aux Ier-IIe siècles après Jésus-Christ, sous l’Empire romain, et raconta dans ses fameuses Vies parallèles la vie de nombreux Grecs et Romains célèbres.

Hommes illustres a donc pour but d’analyser, à travers les « vies » de six grands hommes athéniens du Ve siècle, la façon dont, à cette époque, l’évocation des mœurs participait de la construction du discours politique grec (p. 21). Pauline Schmitt-Pantel justifie son usage d’un auteur bien postérieur à la période considérée par le fait que Plutarque utilise et cite nombre de sources anciennes, remontant parfois au Ve siècle, ce qui permet de le considérer comme le dépositaire de traditions élaborées bien avant lui. De fait, d’une manière générale, Plutarque est abondamment utilisé par les historiens du monde grec classique et même archaïque, car il fournit sur ces époques des informations qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Vivre et mourir à Athènes au Ve siècle

La lecture des Vies de Plutarque conduit l’auteur à structurer son étude autour des thèmes qu’elle a repérés comme récurrents. Il s’agit d’abord d’étudier « la jeunesse et l’entrée dans la vie publique » des personnages considérés (chap. 1) ; puis leur rapport à la richesse (chap. 2, « Des hommes riches ») ; leur rôle dans les pratiques de sociabilité civique telles que les spectacles, les sacrifices et les banquets publics (chap. 3, « Des hommes sociables ») ; leur façon de se comporter dans la vie politique (chap. 4, « Ni tyrans, ni despotes ») ; leur comportement religieux (chap. 5, « Des hommes pieux ») ; leur attitude dans le domaine des relations amoureuses, tant homosexuelles qu’hétérosexuelles (chap. 6, « La construction du genre », et chap. 7, « Aspasie et Timandra », consacré en particulier à Périclès) ; enfin, leur mort (chap. 8, « Des figures tragiques »). Le tout dernier chapitre se présente comme une mise au point historiographique sur les usages qu’on peut faire de Plutarque, selon qu’on le considère avant tout comme un moraliste ou comme un historien (chap. 9, « Plutarque biographe et historien »).

On apprend au fil de ces chapitres que Cimon, par exemple, l’aristocrate, le combattant de Salamine, l’ami de Sparte (d’ailleurs ostracisé pendant quelques temps par les Athéniens pour cette raison), n’avait dans sa jeunesse appris ni la musique ni l’éloquence – fondements de l’éducation des jeunes Athéniens de bonne famille – et qu’en outre il avait été accusé d’avoir des rapports amoureux avec sa sœur. Ces détails, surprenants au vu de la carrière brillante que Cimon mène par la suite, sont peut-être, explique l’auteur, des inventions à mettre en lien avec la politique pro-spartiate de Cimon : à Sparte, en effet, on ne cultive pas les arts libéraux et il est permis à un homme d’épouser sa demi-sœur utérine – ce que les Athéniens considèrent comme un cas d’inceste.

L’ouvrage, abondamment pourvu de notes, est accompagné de deux annexes : une chronologie de l’époque classique et une bibliographie. Les analyses menées au cours des chapitres 1 à 8 ont toutes pour effet de montrer le lien qui existe, pour les historiens anciens, entre les mœurs de tel personnage et la dimension politique de leur vie : l’auteur montre de façon convaincante que, dans ces histoires que nous transmet Plutarque sur la vie sentimentale ou le caractère d’un individu, on aurait tort de ne voir que de plaisantes anecdotes destinées à distraire le lecteur. Elles contribuent au contraire à modeler la figure d’un personnage historique et appartiennent, tout autant que son action publique, au domaine politique.

Une source unique

Si l’usage de Plutarque pour évoquer le Ve siècle paraît parfaitement justifié et si l’auteur explique bien, dans le dernier chapitre, ses présupposés méthodologiques, on peut s’étonner cependant qu’en se cantonnant aux Vies parallèles elle se prive du recours à des textes contemporains ou quasi contemporains des personnages considérés. Platon par exemple, bien avant Plutarque, évoque abondamment Alcibiade sous l’aspect de ses mœurs dans l’Alcibiade majeur ou dans le Banquet – Socrate mettant en avant, dans le portrait du jeune homme qu’il trace au début de l’Alcibiade, goût de la séduction et ambition politique. Pourquoi ne pas utiliser une source qui n’aurait fait que renforcer le propos de l’auteur, tout en lui permettant de se détacher un peu de sa source unique ?

Par ailleurs, au-delà de l’idée selon laquelle les mœurs jouaient un rôle dans la carrière des hommes politiques, le lecteur éprouve une certaine difficulté à déterminer l’objet exact de la recherche à laquelle il est convié : l’auteur a réuni tous les récits consacrés par Plutarque aux mœurs des personnages qu’elle étudie, elle les accompagne de remarques intéressantes, mais, faute d’une problématique claire, il n’est pas aisé, à partir de là, de construire une synthèse. Dans la conclusion, en outre, l’auteur élargit considérablement le sujet qu’elle a traité dans son ouvrage, écrivant : « Les mœurs me paraissent pouvoir être étudiées comme une des facettes de l’identité politique – j’entends politique dans cette acception banale : ce qui concerne la construction de la citoyenneté ». Si la question de la place qu’occupent les mœurs dans la construction de l’identité du citoyen athénien paraît effectivement fort légitime, elle ne constitue pas réellement l’objet du livre, consacré à quelques hommes politiques marquants du Ve siècle athénien. Il reste de ce livre un ensemble de récits et d’analyses intéressantes, agréables à lire, et qui en apprendront beaucoup au lecteur sur la façon dont on naissait, aimait et mourait dans l’Athènes classique.

Pour citer cet article :

Charlotte Lerouge-Cohen, « Une petite histoire pour de grands hommes », La Vie des idées , 19 mai 2010. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Une-petite-histoire-pour-de-grands.html

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par Charlotte Lerouge-Cohen , le 19 mai 2010

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