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Une médecine efficace ?

À propos de : François Zanetti, L’Électricité médicale dans la France des Lumières, Voltaire Foundation


Comment évalue-t-on l’efficacité des médicaments ? Aujourd’hui centrale, cette question n’est pas neuve, comme le montre cet ouvrage sur les pratiques de l’électricité médicale au XVIIIe siècle. En étudiant la popularité et l’efficacité d’un traitement, il pose une question plus dérangeante : qu’est-ce qui « marche » dans un remède ?

Les questions de l’innovation médicale et de l’évaluation de l’efficacité des médicaments sont devenues centrales dans notre société, qui compte parmi les plus grandes consommatrices de médicaments [1]. Des interrogations récurrentes pèsent sur certaines molécules parmi les plus populaires, dont l’expansion commerciale a été parfois artificiellement soutenue par la transformation de facteurs de risques en « maladies ». Elles s’accompagnent de doutes de plus en plus massifs des citoyens envers les entreprises productrices et les processus de mise sur le marché. Toute une société s’interroge sur la manière dont on a pu construire la popularité et l’efficacité de ces remèdes.

Une nouvelle consommation médicale

Ces questionnements ne sont pas neufs. C’est ce que montre l’historien François Zanetti dans un livre consacré à l’histoire des pratiques de l’électricité médicale au temps des Lumières [2]. À partir d’une démarche salutaire qui vise à comprendre les ressorts d’une nouvelle consommation médicale, quel que soit son statut, il réduit à néant les arguments trop simples faisant appel tantôt à la crédulité des malades, tantôt à la cupidité des praticiens pour expliquer l’émergence d’une nouvelle mode thérapeutique. Si le médicament — par définition « ce qui est propre à soigner », c’est-à-dire la pratique ou le remède — est populaire, c’est que quelque chose marche.

Or ce « quelque chose » n’est pas forcément à identifier uniquement avec un geste, une machine ou une potion ; c’est un ensemble d’interactions sociales construit autour de ces objets-remèdes et qui produit une relation de confiance entre soignant et soigné. C’est à reconstituer cet écheveau de relations complexes qui, une fois disloqué, laisse prise aux incompréhensions et aux doutes, que l’historien consacre son travail de manière particulièrement documentée.

L’intérêt des médecins pour les merveilles de l’énergie électrique révélée dans les années 1730 n’a pas été immédiat. Les expériences de physique amusantes qu’elle permet — même les plus spectaculaires comme celles de l’abbé Nollet — relèvent plutôt du théâtre que de la science. L’usage de l’électricité à des fins thérapeutiques est d’autant moins aisément envisagé que celle-ci suppose, à l’image de la bouteille de Leyde, l’emploi d’un dispositif complexe destiné à accumuler le fluide et à l’administrer. Or, dans un monde médical appartenant à des élites d’Ancien Régime plutôt prévenues contre la « vile mécanique », fréquent attribut des chirurgiens, l’électricité est longtemps restée marquée du sceau de l’infamie.

L’ancien et le nouveau savoir

Pourquoi, à partir des années 1770, l’électricité est-elle devenue, assez rapidement à l’échelle de l’histoire des thérapeutiques, un médicament efficace ? C’est là où les hypothèses de F. Zanetti prennent tout leur intérêt. L’électricité n’est pas devenue un remède en raison de son potentiel de guérison remarquable, cela aurait été souligné auparavant, mais parce qu’elle a eu une fonction dans l’histoire de la médecine de la fin du XVIIIe siècle.

Tout d’abord, l’électricité pensée comme un moyen d’action destiné à aider à la pénétration des remèdes existants dans le corps par l’action du fluide nerveux permet, en un sens, de concilier deux représentations différentes du corps, humorale et anatomique. La fin du XVIIIe siècle est précisément le moment où, en Europe occidentale, émerge le nouveau modèle anatomo-clinique, appuyé sur un savoir né de la convergence entre observation clinique des symptômes et recherches des lésions organiques par la dissection.

Avant qu’elle ne s’impose comme savoir officiel des écoles de médecine au début du XIXe siècle et qu’elle ne se diffuse dans les mentalités par le biais de représentations populaires (comme les musées anatomiques itinérants), cette manière de comprendre le corps cohabite durablement avec les représentations galéniques qui confèrent aux humeurs une fonction centrale dans l’économie de la santé.

L’électricité médicale, modelée sur l’analogie d’un corps machine autant que sur l’image d’un corps perméable, fondée sur la circulation des fluides nerveux, rend donc possible la coexistence entre l’ancien et le nouveau sur le plan du savoir anatomique.

Les premières expériences

Ensuite, la nouvelle pratique intervient au moment où les médecins s’organisent et s’affirment comme une nouvelle autorité liée aux préoccupations démographiques de l’État. La Société royale de médecine naît en 1778 de la fusion entre deux commissions : la Commission royale de médecine, pour tenir correspondance avec les médecins de province pour tout ce qui peut être relatif aux maladies épidémiques, et la Commission pour l’examen des remèdes secrets. Avec le soutien du gouvernement royal se met en place un dispositif d’expertise qui concerne notamment l’efficacité des médicaments.

C’est dans ce contexte que sont organisées les premières expériences d’électricité médicale, dont la publicité sert l’appropriation de la technique par les professionnels. L’efficacité du médicament s’est donc forgée dans son exclusivité académique. C’est par un processus identique et à la même époque que le magnétisme animal du docteur Mesmer est examiné. Les considérations sur l’efficacité thérapeutique du baquet mesmérien sont mêlées à de plus basses préoccupations concurrentielles émanant de médecins parisiens et à l’encontre du très populaire médecin autrichien.

La définition du bon remède n’obéit pas uniquement à des critères scientifiques, mais aussi à des intérêts de défense professionnels. Dans le cas de l’électricité médicale, il s’agit autant de consolider la corporation face aux concurrences de médecins européens réputés que de rendre imperméable la frontière entre amateurs et professionnels de santé. L’histoire du XIXe siècle montre que, malgré l’effort législatif pour installer ce monopole, le discours sur la guérison et sur l’efficacité du remède n’a guère été couronné de succès. En témoigne par exemple la force du contre-projet médical et démocratique de François Vincent Raspail.

C’est dans ce cadre historique que devient possible la construction du fluide électrique comme médicament efficace, ce qui suppose de définir les maladies pour lesquelles le remède est utile et de détailler les modalités d’administration du traitement. À nouveau, la chose ne fut pas évidente, car la notion de maladie recouvrait une réalité bien différente de la nôtre : elle était pensée comme un état, et non pas comme une entité.

Mais le temps est au classement, en botanique comme en médecine. La « chance » de l’électricité médicale est qu’elle peut s’inscrire dans un nouvel effort de construction d’une nosologie scientifique des maladies : paralysie, épilepsie, folie vont être les indications les plus courantes de la pratique à la mode.

De plus, les remèdes dits « spécifiques », c’est-à-dire qui correspondent précisément à une maladie, sont plutôt à cette époque l’attribut d’une médecine de charlatans, les médecins s’enorgueillissant au contraire d’adapter tout traitement au sujet soigné. La médicalisation de l’électricité participe de ce mouvement encore embryonnaire de construction des correspondances entre médicaments et maladies.

Impressionner, concentrer, secouer

Les modes d’administration sont quant à eux bien établis. Dès la fin du XVIIIe siècle, l’électricité médicale se déploie selon trois formes canoniques. La première, sous la forme d’un bain électrique, environne le sujet d’un fluide salvateur. La seconde, sous la forme d’étincelles, dirige le remède vers des localisations plus précises. La troisième, sous la forme d’une commotion violente, espère provoquer une secousse salutaire du corps.

Cette typologie en trois formes — impressionner, concentrer, secouer — est bien installée. Elle est encore perceptible à qui s’intéresse aux techniques de faradisation des hystériques à la fin du XIXe siècle, aux méthodes de torpillage des soldats de la Grande Guerre ou à la vogue de l’électrochoc dans la psychiatrie des années 1940 [3].

Il est particulièrement intéressant de noter que la question de la violence et du danger du traitement électrique fut d’emblée posée lors des expérimentations du XVIIIe siècle (certains, comme Jean-Paul Marat, mettaient déjà en garde contre la violence de certains usages de l’électricité médicale). Loin de disqualifier le remède, cette force lui confère au contraire un surcroît de crédibilité. C’est aussi ce caractère dangereux qui est mis en avant pour légitimer le monopole médical sur la pratique, réservant les emplois anodins et amusants aux non-professionnels. Son emploi imposait des précautions et parfois des correcteurs qui pouvaient prévenir ses effets secondaires.

Les patients ont-ils joué un rôle dans cette histoire ? À l’évidence, oui. Soumis régulièrement à des pratiques invasives et douloureuses, comme la saignée, le cautère ou le séton, de nombreux malades désireux de guérir se sont orientés plus volontiers vers l’électricité dont le traitement s’avérait cependant long et contraignant, sauf pour ceux qui, par fortune, pouvaient disposer de machines à leur domicile.

La pratique de l’électricité médicale s’est renforcée également d’une nouvelle fonction sociale, celle de redonner aux corps abîmés par le travail des temps proto-industriels une nouvelle utilité productive. Car la pratique émerge dans un temps de réflexion sur les maladies professionnelles. Les sources du XVIIIe siècle regorgent de descriptions de membres souffrants et tremblants, de corps atteints par les maladies métalliques, que les électriciens vont se proposer de réparer prioritairement. Comme en forme d’apogée, elle est même devenue métaphore de la révolution : l’étincelle électrique de la liberté renversant les trônes corrompus, à moins qu’elle ne soit déjà devenue dans les esprits une énergie incontrôlable.

Le déclin de l’électricité médicale, si c’en est un, reste un peu dans l’ombre de cette belle étude d’une mode thérapeutique des Lumières. Le spécialiste des temps modernes aurait-il eu quelques scrupules à dépasser la Révolution française ? Les historiens sont toujours plus enclins à décrire la naissance des phénomènes que leur mort. Quoi qu’il en soit de cette fin qui reste un peu mystérieuse, F. Zanetti montre bien comment, en un temps bref, les dernières décennies du XVIIIe siècle, un médicament a pu devenir « efficace » grâce à la conjonction des intérêts des médecins professionnels, de l’institution académique, des savants, mais aussi des malades travaillés par des souffrances nouvelles et aspirant à une guérison moins douloureuse.

Recensé : François Zanetti, L’Électricité médicale dans la France des Lumières, Oxford, Voltaire Foundation, 2017, 304 p.

Pour citer cet article :

Hervé Guillemain, « Une médecine efficace ? », La Vie des idées , 18 janvier 2018. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Une-medecine-efficace.html

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par Hervé Guillemain , le 18 janvier

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Notes

[1Sophie Chauveau, L’invention pharmaceutique. La pharmacie française entre l’État et la société au XXe siècle, Les Empêcheurs de penser en rond, 1999.

[2Voir aussi Philip Rieder et François Zanetti, « Le remède et ses usages historiques (1650-1820) », Histoire, médecine et santé, 2, 2012, 9-19.

[3Anne Rasmussen, « L’électrothérapie en guerre : pratiques et débats en France (1914-1920) » et Isabelle von Bueltzingsloewen, « Un fol espoir thérapeutique ? L’introduction de l’électrochoc dans les hôpitaux psychiatriques français (1941-1945) », Annales historiques de l’électricité, 2010/1 (n° 8), p. 73-91 et p. 93-104.



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