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Une histoire de la mémoire, de l’Antiquité à nos jours

À propos de : J. Assman, La mémoire culturelle. Écriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques, Aubier.


Les cultures européennes sont héritières des constructions identitaires et mémorielles élaborées par les grandes civilisations de l’Antiquité. En faisant l’inventaire de ces constructions, l’historien allemand Jan Assman livre des clés essentielles pour comprendre les logiques d’oublis, de transmissions et d’interprétations à l’œuvre dans les sociétés contemporaines.

J. Assman, La mémoire culturelle. Écriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques, Aubier, 372 p., 30 €.

Agenda politique oblige, les thèmes de l’identité et de la mémoire sont plus que jamais sous les feux de l’actualité, plaçant au cœur des débats la question des supposées « racines » de notre civilisation. Un ouvrage récemment traduit, La mémoire culturelle. Écriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques, nous invite à nous interroger de manière plus générale sur la construction sociale du passé. Les travaux de son auteur, Jan Assmann, longtemps titulaire de la chaire d’égyptologie à l’université de Heidelberg, ont déjà bénéficié de nombreuses traductions en français [1], mais l’ouvrage dont il est ici question doit retenir plus particulièrement notre attention car, présentant ce que Jan Assmann nomme une « histoire de la mémoire », il associe une exposition de ses fondements théoriques à l’étude de cas antiques jugés emblématiques. Sa traduction récente ne doit pas nous abuser : la première publication allemande date de 1992, et ce livre constitue en quelque sorte le programme des travaux développés depuis cette date par Jan Assmann, celui d’une histoire culturelle n’étudiant pas le passé pour lui-même, mais la manière dont l’imaginaire politique de chacune des civilisations qu’il examine s’inscrit dans une continuité historique en construisant des souvenirs et en donnant sens à tel ou tel événement passé.

Un essai de mnémohistoire

Toute société partage nécessairement des règles, des valeurs, des symboles, et se donne une histoire commune faite de transmissions et d’oublis. C’est ce rapport au passé qui est l’objet du livre : il se propose d’examiner « comment les sociétés se souviennent, et quelle image elles se font d’elles-mêmes en se livrant au souvenir » (p. 16). Il s’agit de poursuivre les recherches initiées par Maurice Halbwachs, en privilégiant les cadres sociaux de la mémoire, mais en insistant davantage sur les apports de l’écriture (dans la continuité des travaux de J. Goody [2]), et en refusant une approche qui serait pure abstraction : si la mémoire et l’identité sont bien des phénomènes sociaux et culturels, elles ne se livrent à nous qu’incarnées par des individus.

Afin d’analyser les différentes modalités d’appréhension du passé, l’auteur propose dans une première partie une série de définitions. Il distingue tout d’abord la mémoire communicationnelle de la mémoire culturelle. La première, peu formalisée, concerne le passé récent, ne remontant pas au-delà d’un siècle, et est globalement partagée par tous les membres du groupe. La mémoire culturelle concerne, elle, le passé plus ancien, dont elle retient avant tout des figures symboliques, des points de cristallisation qui s’apparentent au mythe. Fêtes et rites jouent un rôle essentiel dans la transmission de cette seconde forme de mémoire, dont la responsabilité est confiée à des spécialistes – chamans, bardes, scribes, érudits – ; leur rôle est précisément de perpétuer le souvenir.

Chaque société, chaque époque se voient offrir deux options : l’une, « froide », fige le passé en privilégiant les souvenirs qui l’inscrivent dans une permanence ; l’autre, « chaude », sollicite les changements et se donne des mythes instituant des ruptures fondatrices. Nous reconnaissons ici l’opposition développée par Claude Lévi-Strauss entre « sociétés froides » et « sociétés chaudes », mais Jan Assmann la modifie sensiblement pour la rendre plus opératoire : ce ne sont pas deux types de sociétés qui sont ainsi opposés, mais deux manières de se souvenir, deux stratégies possibles de la politique mémorielle, qui peuvent être activées à tout moment.

Poursuivant son travail de définition, l’auteur distingue deux modalités particulières de continuité historique :

- une continuité rituelle, caractérisant avant tout les cultures orales, assurant la transmission (des rites, des textes sacrés) en privilégiant le fixe, la répétition sans variation, le rite lui-même étant la commémoration d’un sens ;

- une continuité textuelle, ouverte aux innovations, marquée par les nouvelles possibilités offertes par l’écrit, davantage tournée vers l’herméneutique, l’interprétation des textes.

Le passage de l’une à l’autre s’opère par l’élaboration de « canons », de traditions aux contenus contraignants, à la forme intangible (p. 93). Si ce concept de « canon » implique l’absence de variations, la transmission fidèle d’une forme et de modèles conçus comme autant de normes, et relève en ce sens de la continuité rituelle, le « canon » peut également s’accompagner d’interprétations et ainsi donner naissance, notamment dans les mondes juif et grec, aux cultures de l’exégèse.

Figures-souvenirs de l’Orient méditerranéen antique

Dans une seconde partie, ces distinctions conceptuelles trouvent leur application dans l’étude de cultures antiques illustrant différents types de rapports au passé. En Égypte ancienne, mythes et « visions du monde » privilégient, sous l’autorité de l’Etat, les facteurs d’union et d’intégration, et les images sont les principaux vecteurs de la mémoire culturelle. Temples, hiéroglyphes, statues, monuments sont les marques d’un temps figé, inscrit dans la continuité rituelle et la répétition, où le commentaire n’a pas sa place.

Le cas d’Israël témoigne d’une construction radicalement différente du passé : le récit de l’Exode, la sortie d’Égypte sous l’autorité de Moïse l’Hébreu, y joue le rôle de figure-souvenir fondatrice de l’identité du peuple et de son dieu, et institue une idéologie de la distinction et de l’exclusion ; c’est désormais par sa religion que le peuple d’Israël se distingue et s’oppose à tout ce qui lui est étranger. Au fil des vicissitudes de l’histoire du peuple juif, le passé a cette originalité d’être construit comme un « contre-présent » : le présent de chaque communauté dispersée à travers le monde est vécu comme l’exact opposé de ce que fut le passé du peuple de l’Alliance. Poursuivant son analyse du Pentateuque, et notamment du Deutéronome, Jan Assmann élargit son champ d’investigation et constate que le Proche-Orient dans son ensemble accorde une place prépondérante au concept de Justice, humaine et divine, fondée sur des serments, des pactes, des lois. La faute est dès lors l’événement qui scande le passé et provoque inexorablement le châtiment divin, l’intervention des dieux dans le cours de l’histoire. Histoire et droit sont de ce point de vue indissociablement liés.

La Grèce, quant à elle, offre l’exemple d’une culture sans textes sacrés et dont la tradition est ancrée dans l’oralité. L’écriture n’y apparaît pas comme un instrument de domination, mais au contraire, « comme espace libre dans lequel ni un souverain ni un dieu ne font entendre leurs instructions » (p. 238). L’Iliade y joue le rôle de figure-souvenir centrale, célébrant les valeurs aristocratiques et l’unité d’un peuple contre ses ennemis orientaux, dont la tradition est transmise par les rhapsodes lors des fêtes panhelléniques, puis par les bibliothécaires et compilateurs érudits lorsque la récitation rhapsodique cède le pas à une culture du livre et de la lecture. Lors de cette nouvelle étape, les textes transmis par la tradition orale sont livrés aux commentaires critiques, aux interprétations les plus diversifiées. Jan Assmann introduit ici, pour désigner ce nouveau type de continuité culturelle, le concept d’« hypolepse », qu’il définit comme « la référence à des textes du passé, sous la forme d’une variation contrôlée » (p. 249) : lancés dans la quête incessante de la vérité, ce sont désormais des textes qui répondent à d’autres textes, et dialoguent entre eux. Les cultures européennes s’inscrivent bien sûr dans le prolongement des constructions mémorielles élaborées par Israël et la Grèce, dont elles ont repris les textes fondateurs.

De La mémoire culturelle à Moïse l’Égyptien

La mémoire culturelle est un ouvrage dense et exigeant, développant et illustrant de nombreux concepts, combinant de subtiles argumentations à des formulations parfois lapidaires mais efficaces. La lecture en est assurément stimulante, tant le cadre interprétatif proposé par l’auteur paraît ambitieux et nuancé. Pour compléter cette présentation et illustrer la démarche proposée, nous proposons de juger l’arbre à ses fruits et d’évoquer ici Moïse l’Égyptien [3], publié pour la première fois en anglais en 1997, puis en français en 2001, et qui est sans doute l’ouvrage le plus célèbre de Jan Assmann.

Nous l’avons vu, ce qui intéresse notre auteur n’est pas tant le passé lui-même que la manière dont ce passé est appréhendé, transmis et réactualisé au fil des siècles. Ce ne sont donc pas Moïse ou la naissance d’une religion monothéiste qui sont étudiés en tant que tels dans Moïse l’Égyptien, mais l’histoire mémorielle de ce que Jan Assmann nomme la « distinction mosaïque », définie comme le moment fondateur de distinction du vrai et du faux dans la religion, interdisant toute traduction d’un système religieux à un autre (ce que permettaient à l’inverse les polythéismes antiques), niant tout ce qui lui est antérieur et extérieur. L’Exode est le récit symbolique de cette séparation entre le vrai et le faux, l’Égypte devenant le représentant par excellence du paganisme et de l’idolâtrie, le symbole de ce qui est exclu car religieusement faux. Mais existe également, de Strabon à Freud en passant par John Spencer, une « contre-histoire » où le même Moïse, présenté comme Égyptien, joue au contraire le rôle de médiateur de ces oppositions et réhabilite ainsi le rôle culturel de l’Égypte ancienne. Le regard porté sur l’Égypte, l’antagonisme entre polythéisme et monothéisme ont donc trouvé en Moïse une figure-souvenir faisant l’objet de lectures constamment renouvelées car permettant de penser et de dépasser des oppositions internes aux cultures européennes et méditerranéennes. En fin de compte, ce qui est en jeu dans cette « mnémohistoire », c’est la façon dont ces cultures ont historiquement construit la figure religieuse de l’Autre. En analysant les différentes modalités de construction du passé propres à chacune des sociétés antiques auxquelles l’Occident accorde une place particulière, ainsi que leurs prolongements modernes, c’est donc bien de notre actualité que nous parle Jan Assmann.

Pour citer cet article :

Jérôme Wilgaux, « Une histoire de la mémoire, de l’Antiquité à nos jours », La Vie des idées , 9 juin 2010. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Une-histoire-de-la-memoire-de-l.html

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par Jérôme Wilgaux , le 9 juin 2010

Notes

[1Citons notamment Moïse l’Egyptien, Un essai d’histoire de la mémoire, Paris, Aubier 2001, et L’Egypte ancienne, entre mémoire et science, Paris, Musée du Louvre, 2009.

[2Cf. Jack Goody, La logique de l’écriture : aux origines des sociétés humaines, Paris, A. Colin, 1986 ; Entre l’oralité et l’écriture, Paris, PUF, 1994.

[3L’auteur poursuit sa réflexion et répond à ses détracteurs dans Le prix du monothéisme, Paris, Aubier, 2007.



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