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Une famille écossaise au cœur de l’histoire impériale

À propos de : Emma Rothschild, The Inner Life of Empires : An Eighteenth-Century History, Princeton.


À partir de ce qu’elle désigne comme « une nouvelle micro-histoire », Emma Rothschild restitue la manière dont une famille de la gentry écossaise – les Johnstone – expérimente les transformations de l’empire britannique. Montrant l’interpénétration entre la vie de la métropole et la vie de l’empire, ce livre récent contribue au renouvellement de l’histoire impériale.

Recensé : Emma Rothschild, The Inner Life of Empires : An Eighteenth-Century History, Princeton, 2011, 483 p.

Cultures métropolitaines et cultures impériales

L’histoire des empires fait l’objet d’un large mouvement réinterprétatif qui semble l’éloigner définitivement des perspectives étatiques fondées sur les seuls rapports institutionnels et militaires entre la métropole et les colonies. Les historiens de l’Atlantic History soulignent à présent le caractère homogène et interdépendant des espaces maritimes au-delà des découpages politiques tandis que ceux des subaltern studies entendent redonner une voix à divers acteurs (femmes, artisans, paysans), qui furent autant ignorés par les universitaires occidentaux de la période coloniale que par les principaux acteurs des luttes indépendantistes. Une autre thématique fréquemment débattue tourne autour des conséquences domestiques de l’expansion impériale et suscite de nombreuses controverses. Dans le cas du Royaume-Uni, certains auteurs, comme Bernard Porter, estiment que la majeure partie de la population est restée à la fois indifférente et ignorante vis-à-vis des questions impériales. Seule une minorité d’individus a quitté les Iles britanniques et leur existence dans une caste fermée n’aurait pas contribué à la diffusion d’une culture impériale dans le reste de la société. D’autres, comme Catherine Hall et Sonya Rose, ont souligné à l’inverse, que du point de vue de la croissance économique, des hiérarchies sociales comme des débats politiques, les répercussions ont été considérables. Au-delà de son impact économique, la consommation du sucre et thé aurait ainsi contribué à une plus grande homogénéisation de la société britannique. En arrière-plan, se profile le débat sur la place de l’Empire dans la révolution industrielle britannique et dans la domination de l’aristocratie foncière [1].

Une famille écossaise dans une histoire globale

Dans The Inner life of Empires, Emma Rothschild – Professeur d’histoire économique à Harvard et auteur de plusieurs ouvrages sur l’économie politique et les Lumières – soutient l’hypothèse d’une interpénétration maximale entre la métropole et son empire. À partir de ce qu’elle désigne comme « une nouvelle micro-histoire », elle entend restituer la manière dont une famille de la gentry écossaise – les Johnstone – expérimente les transformations de l’empire britannique après la guerre de Sept ans (1756-1763). À la différence des travaux d’Alain Corbin sur François Pinagot dont l’existence n’avait laissé que des traces infimes dans les archives, l’auteur a choisi l’abondance, à travers l’étude d’une considérable collection de lettres circulant entre l’Inde, la Floride, les West Indies, le Canada, New York et les îles britanniques. L’échelle familiale offre un point d’observation privilégié pour faire apparaître la continuité organique entre la sphère intime et les affaires impériales et pour démontrer l’ampleur des répercussions de l’expérience coloniale dans les Iles britanniques : « The promise of the new microhistory is thus of variability of historical size or historical resolution, in which the micro is set in many different scenes, of different dimensions, and seen from different points of view. (p. 279) ». Il s’agit d’une perspective longtemps négligée au profit des archives institutionnelles ou des enquêtes statistiques. Sur les sept frères, quatre sont élus au Parlement de Londres, six ont exercé une charge militaire (armée, Navy), trois occupent des positions dans la haute administration coloniale (gouverneur de la Floride, membre du Conseil de l’East India Company à Calcutta, délégué de l’assemblée législative de Grenade). À leur retour, ils investissent dans de grandes propriétés en Écosse, en Amérique du Nord ou dans des plantations sucrières des West Indies. Ils entretiennent des relations de proximité avec les grandes figures des Lumières écossaises : Adam Smith, Adam Ferguson et David Hume. Les femmes – la mère et les quatre sœurs – occupent aussi une position essentielle dans l’Empire des Johnstone. La plupart restent en Écosse et entretiennent le système épistolaire familial en centralisant les informations venues des Indes orientales et occidentales et en y ajoutant celles puisées dans les gazettes écossaises et anglaises. Elles interviennent dans la gestion foncière, les prêts, l’importation de satins et de cotonnades indiennes ou dans la négociation des mariages notamment avec la prestigieuse famille anglaise des Pulteney. L’une des soeurs s’implique aussi dans la révolte jacobite de 1745 et s’exile en France avec son mari.

Pour une histoire « sentimentale » de l’Empire ?

Mais la principale qualité de l’ouvrage d’Emma Rothschild ne réside pas dans la description factuelle des élites britanniques à la fin du premier âge impérial. Les archives familiales permettent une approche plus fine et plus personnelle des situations vécues par les Johnstone. Dans ses travaux précédents, Emma Rothschild soulignait l’importance du sentiment dans les premiers débats sur l’économique politique entre Adam Smith et Condorcet, au-delà de la seule considération des intérêts privés [2]. Dans son dernier ouvrage, elle réfute l’idée d’une entreprise familiale soumise à une stratégie rationnelle et concertée. Les divers correspondants expriment leur anxiété et leur indécision face aux transformations rapides de l’empire dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : « One of the Johnstone’s distinctive idioms, over most of a century was their preoccupation with insecurity » (125). Si les bénéfices financiers ont d’abord été importants dans la décennie 1760, la famille va progressivement se retrouver marginalisée et appauvrie par la mise sous tutelle de l’East India Company par le gouvernement et par la guerre d’indépendance américaine. Les Johnstone ont misé sur la poursuite d’un empire commercial informel, dérégulé au moment où ce dernier est remplacé par des colonies de peuplement étroitement réglées par l’armée et l’administration. De même, à côté de l’angoisse figure de manière prééminente la violence des divisions. Deux des frères s’affrontent à la chambre des Communes, sur l’opportunité d’un projet de loi abolitionniste. Alors que l’aîné, un proche d’Adam Smith, se prononce en 1792 pour la suppression graduelle de la traite, le cadet parvient en 1805 à faire repousser de deux ans l’abolition bill de William Wilberforce. L’empire s’insinue dans les moindres recoins de leurs vies privées et de leur entourage. L’une de leurs domestiques, originaire du Bengale, est accusée d’infanticide. Au cours d’un long procès qui divise la famille, elle échappe de justesse à la peine de mort et se trouve déportée par les juges écossais en Virginie. De même, la famille se retrouve impliquée dans un nouveau procès, à l’initiative d’un esclave ramené de Jamaïque. À la suite de plusieurs conflits avec ses maîtres, il demande son émancipation et fonde ses espoirs sur le célèbre verdict prononcé par le lord Justice en faveur d’un esclave James Somerset en 1772. Au nom de l’Habeas Corpus en vigueur en métropole, le propriétaire, également des Écossais impliqué dans la traite et les plantations sucrière, est sommé de le libérer. L’esclave des Johnstone obtient, de la même manière, son émancipation.

Ouvrage foisonnant et descriptif, The Inner Life of Empires n’est pas d’une lecture facile, le lecteur se retrouve pris dans un maelström de noms, de lieux, de citations. La construction de l’ouvrage aboutit aussi à de nombreuses redites. Les thématiques les plus générales – l’État, les races, le commerce, les Lumières, le for privé – se succèdent les unes après les autres dans des séquences assez allusives. L’auteur assume ouvertement ces énumérations exhaustives et le caractère labyrinthique de ses développements. Elle ne dissimule pas la tournure romanesque, balzacienne, de son travail. Un tel dispositif rhétorique permettrait, de son point de vue, d’approcher l’expérience impériale et de ressentir la diversité des possibles qui s’offre à ces familles autant que les doutes et les angoisses nourris par ces espaces lointains. Le dernier ouvrage d’Emma Rothschild confirme les propos de Claude Markovits sur le dynamisme des études autour des cultures métropolitaines et impériales : « Quoi qu’il en soit de l’avenir de ce débat, on doit reconnaître que, grâce à lui, les historiens britanniques sont maintenant confrontés de façon très claire à la question de la place de l’Empire dans leur histoire. Le débat sera-t-il aussi riche chez les historiens français ? Il commence à peine [3] ».

Aller plus loin

Pour prendre la mesure des complexes ramifications de cette famille et de ses liens de patronage, la publication de l’ouvrage s’est accompagnée de la confection d’un site bien construit.

Le vaste projet, conduit par l’University College de Londres, témoigne aussi de l’ampleur des transformations architecturales induites par le retour des marchands de l’East India Company.

Pour citer cet article :

Stéphane Jettot, « Une famille écossaise au cœur de l’histoire impériale », La Vie des idées , 14 juin 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Une-famille-ecossaise-au-coeur-de.html

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par Stéphane Jettot , le 14 juin 2013

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Notes

[1Bernard Porter, The Absent-Minded Imperialists : Empire, Society, and Culture in Britain, Oxford, Oxford UP, 2004 ; Catherin Hall and Sonya Rose (éds.), At Home with the Empire : Metropolitan Culture and the Imperial World, Cambridge, Cambridge UP, 2006.

[2Economic Sentiments : Adam Smith, Condorcet, and the Enlightenment, Cambridge, Mass. : Harvard University Press, 2001.

[3Claude Markovits « Culture métropolitaine, culture impériale : un débat entre historiens britanniques », Revue d’histoire moderne et contemporaine 1/2010 (n° 57-1), p. 203.



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