Recherche

Livres & études Histoire

Une autre histoire du jansénisme des Lumières

À propos : N. Lyon-Caen, La Boîte à Perrette. Le jansénisme parisien au XVIIIe siècle, Albin Michel.


Nicolas Lyon-Caen propose une nouvelle lecture socioreligieuse de l’histoire du jansénisme au XVIIIe siècle. Étudiant à partir du cas parisien les liens existant entre le jansénisme et la bourgeoisie, l’historien administre une réjouissante leçon de méthode.

Recensé : Nicolas Lyon-Caen, La Boîte à Perrette. Le jansénisme parisien au XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, « L’évolution de l’humanité », 2010, 558 pages, 25 €.

Avec la parution de sa thèse, publiée ici sous une forme légèrement révisée, Nicolas Lyon-Caen délivre une formidable leçon d’érudition et de méthode. Une riche introduction formule les enjeux du sujet. L’auteur veut « montrer qu’au cours du XVIIIe siècle, dans le cadre parisien, nombre de ceux qui se revendiquent comme ‘bourgeois’ sont également d’actifs soutiens du jansénisme ». Une première difficulté surgit aussitôt. La notion de bourgeoisie a-t-elle un sens au dernier siècle de l’Ancien Régime ? À cette question, Nicolas Lyon-Caen répond par l’affirmative. L’analyse concerne donc une fraction du patriciat parisien, tout particulièrement celle qui appartient aux Six Corps, ce regroupement des principales corporations marchandes de la capitale. L’auteur cherche à « comprendre la déviance religieuse sur le terrain des pratiques sociales », rompant ainsi avec les approches théologico-politiques qui avaient la faveur de l’historiographie ces dernières années [1]. La méthode est définie dès les premières pages de l’ouvrage. L’auteur a constitué une base de données dont il ne donne cependant pas le détail quantitatif, revendiquant même une approche « qualitative et dynamique » opposée, peut-être un peu facilement, à une « prosopographie arbitraire ». Ce corpus regroupe des individus classés comme jansénistes, soit parce qu’ils se sont opposés à la bulle Unigenitus, fulminée par le pape Clément XI en 1713 [2] et devenue loi du royaume en 1730, soit parce qu’ils ont montré leur dévotion à l’égard du diacre François de Pâris [3]. À partir de cet agrégat, qui repose sur un dépouillement impressionnant de diverses sources, l’auteur peut déployer une analyse multiforme, cette histoire socioreligieuse qui fait toute l’originalité du livre.

La communauté janséniste au XVIIIe siècle

Le premier chapitre plonge dans les racines du Grand Siècle. Du règne de Louis XIV aux Lumières, le renouvellement sociologique du jansénisme est « complet ». La mémoire des heures glorieuses de Port-Royal demeure pourtant bien présente. Elle passe par divers biais, ouvrages, images et récits. Les souvenirs que l’on évoque à l’intérieur de la sphère familiale prennent sens dans un contexte nouveau, celui du deuxième quart du XVIIIe siècle. L’auteur profite de ce chapitre initial pour présenter les débuts de la « Boîte à Perrette », surnom donné à l’organisation financière clandestine du mouvement janséniste, et pour revenir sur la diffusion du figurisme, mode d’interprétation des Écritures développée dans les œuvres de l’abbé Duguet.

Dans la deuxième partie de son étude, Nicolas Lyon-Caen part à la recherche d’une « communauté croyante » janséniste, laquelle prend forme à partir de la seconde moitié des années 1710. De nombreux ecclésiastiques appellent à un concile pour juger de la recevabilité de l’Unigenitus. La proportion des appelants atteint les 75 % du clergé parisien. L’adhésion des laïcs à ce mouvement reste alors plus difficile à établir. Elle est cependant évidente à partir de la fin des années 1720, soit après la mort de François de Pâris. On dispose d’indications précises sur l’identité des miraculés et des témoins qui confirment la guérison et donc l’intercession du diacre, dont est attendue la canonisation. L’auteur en propose une étude fine, remarquant que les « notables sont […] très présents ». Il analyse les liens profonds et durables qui se créent entre miraculés et témoins, dessinant une véritable communauté. Ces liens se renforcent notamment à l’occasion de pèlerinages à Saint-Médard ou à Port-Royal ou à travers des livres partagés. À côté des nécrologes, les Nouvelles ecclésiastiques jouent un rôle essentiel. Cette publication hebdomadaire, fondée en 1728 et imprimée à Paris, bénéficie des fonds de la Boîte à Perrette, laquelle apporte également son soutien aux petites écoles clandestines. Même si elle est traversée par des clivages religieux ou intellectuels, la communauté janséniste fédère « les énergies du bas en haut de l’échelle sociale ».

Le chapitre suivant se propose d’examiner les rapports entre appartenance religieuse et pratiques familiales. L’auteur s’arrête notamment sur le rôle ambigu des femmes [4]. Il accorde une place majeure aux mariages, diagnostiquant une endogamie socioreligieuse remarquablement analysée. L’étude, nourrie de nombreux exemples tirés du minutier central des Archives nationales, est conclue de manière très nuancée : la communauté croyante, structurée autour de la défense des appelants, « recouvre à bien des égards, mais sans jamais l’affirmer explicitement, une base sociale préexistante » composée de familles puissantes, installées dans la capitale depuis longtemps.

Quels croyants ?

Le chapitre 4, intitulé « À l’enseigne de Jansen, marchandise et dévotion », montre, à travers quelques exemples bien choisis (notamment celui de la famille Quatremère), comment négoce et jansénisme font bon ménage dans le Paris du XVIIIe siècle. Est-il possible de vivre en s’entourant uniquement d’hommes d’affaires « amis de la vérité » ? L’auteur emploie l’excellente formule de « niches communautaires » pour qualifier les pratiques qui ont cours dans différents secteurs (chez les tailleurs, au sein des professions médicales, dans le monde des architectes et des libraires). Nicolas Lyon-Caen finit par poser la question de « l’éthique janséniste », usant ici d’un vocabulaire wébérien. Il montre parfaitement comment les discours rigoristes et les pratiques sociales restent juxtaposés et contradictoires. Le jansénisme ne peut se muer en une éthique des affaires.

Le chapitre 5 cherche à définir avec plus de précisions le « contenu effectif de la croyance » janséniste. Au Siècle des Lumières, on est bien loin du « Dieu terrible de Port-Royal ». L’heure est plutôt à la « théologie de la confiance », dont le théoricien le plus célèbre est l’abbé Jean-Baptiste Raymond Pavie de Fourquevaux. L’ensemble du foyer familial est réputé appartenir à la communauté des élus. Cette conviction va de pair avec un recul de l’emprise ecclésiastique. On se méfie des prêtres, surtout des « bullistes », ceux qui soutiennent l’Unigenitus. Les croyants conquièrent donc une forme d’indépendance. Ainsi, certains détiennent des hosties consacrées et se donnent eux-mêmes la communion. Si la sobriété reste de rigueur, elle ne passe plus par la retraite. « Adopter une vie monacale dans le monde », tel est l’idéal. Au cœur de la croyance, le merveilleux et les miracles occupent une place non négligeable. Le Dieu des jansénistes n’est donc pas si lointain. La conclusion de la section est à nouveau des plus nuancées. La culture janséniste, qui certes ressemble à une « religion populaire » telle qu’elle est définie dans les travaux d’Alphonse Dupront, favorise au bout du compte l’autonomie des laïcs, du fait du nécessaire étiolement du clergé opposé à l’Unigenitus tout au long du siècle.

Autonomie laïque et conservatisme social

Comme le montre le chapitre suivant, les œuvres de charité constituent « une marque de fabrique des jansénistes parisiens ». Nicolas Lyon-Caen détaille les institutions et les pratiques de la charité, donnant un grand nombre d’exemples, avant d’en proposer une lecture théologique. À l’aune de la tradition port-royaliste qui « hypertrophie la grâce », la justification des œuvres est malaisée. La charité manifeste l’appartenance au monde des élus et traduit l’indépendance des laïcs qui agissent hors de toute hiérarchie cléricale. Comme le suggère fortement l’auteur, le jansénisme bourgeois possède une dimension profondément conservatrice, plaçant les pauvres dans une position avilissante. Fouquier-Tinville déclare ainsi, lors du procès de Marc-Étienne Quatremère, finalement exécuté en 1794 : « dans sa charité pour les pauvres, il [Quatremère] n’avait en vue que son Dieu et non les sans-culottes, [méritant] la mort pour avoir humilié le peuple par ses bienfaits ».

Le chapitre 7 revient sur les « refus de sacrements ». À Paris, ces affaires débutent véritablement en 1749. L’archevêque de la capitale, Mgr Christophe de Beaumont, refuse les derniers sacrements à ceux qui n’ont pas signé un billet de confession reconnaissant la bulle Unigenitus. Le parlement intervient le 18 avril 1752, en interdisant « de faire aucun refus public des sacrements, sous prétexte de défaut de représentation d’un billet de confession, ou de déclaration du nom du confesseur, ou d’acceptation de la bulle Unigenitus ». Une déclaration royale (2 septembre 1754) entérine cette décision. Nicolas Lyon-Caen propose une lecture stimulante des procédures judiciaires qu’il a pu examiner. Il affirme ainsi que « les véritables victimes des refus de sacrements » sont « moins les fidèles auxquels on les refuse que les prêtres qui sont amenés à les leur dénier ». Ces affaires constituent en effet une manière pour la bourgeoisie parisienne de « réguler » le clergé et de mettre à l’écart les « mauvais éléments ». C’est la preuve de l’autonomie des laïcs jansénistes, indépendance qu’il ne faut pas lire comme un gage de modernité mais plutôt comme la marque d’un conservatisme social.

Le religieux, le social et le politique

Toute la fécondité de la démarche apparaît dans l’ultime chapitre, où l’auteur retrouve les grandes thématiques de l’histoire politique du Siècle des Lumières. Nicolas Lyon-Caen examine une série de textes visant à défendre les « refusés ». Il s’agit de montrer que le sacrement est un geste « civique », « de sorte que son refus en présence d’autres personnes constitue un motif de scandale ». Celui-ci doit nécessairement être tranché par les juges laïcs. L’auteur s’appuie ici sur une production juridique plutôt méconnue, celle d’avocats ou de notaires, ces intermédiaires du droit dont plusieurs sont présentés en détail. Ce faisant, sont interrogées les notions de public et de publicité. Comme l’expliquent les dernières pages de ce chapitre terminal, « la ruine du jansénisme bourgeois » commence avec la remise en cause des corps intermédiaires, initiée par les réformes du chancelier Maupeou au début des années 1770. On va vers la fin du corporatisme, « la ‘structure structurante’ des élites bourgeoises parisiennes », forme d’« englobement des individus » désormais caduque.

La conclusion met très bien en valeur les apports du livre. Nicolas Lyon-Caen souligne un « phénomène assez inattendu, l’intériorisation du ‘facteur religieux’ par le corps social qui en a fait une de ses dimensions propres ». L’auteur rejette le schéma de la sortie de la religion et du « désenchantement du monde » proposé par Marcel Gauchet [5], préférant affirmer qu’en 1789 encore, « le religieux est modelé par le social autant qu’il l’informe ».

L’ouvrage, muni d’un index des noms de personnes, est nourri par une abondante bibliographie, citée seulement pour partie à la fin du volume. Les références sont de tous genres, de l’histoire moderne et contemporaine à la sociologie. Ainsi, le livre s’ouvre et se ferme sur les travaux d’Émile Durkheim, ou cite les travaux de Brian Turner sur le processus de « macdonaldisation » de la société. Les sources utilisées sont d’une ampleur considérable. On regrettera simplement qu’elles n’aient pas été présentées de manière systématique. Le lecteur aura en tout cas intérêt à se reporter aux annexes disponibles sur le site de la Bibliothèque de Port-Royal. D’une plume alerte et élégante, qui joue avec une extrême dextérité des concepts et des archives, La Boîte à Perrette est un ouvrage majeur, une précieuse source de réflexions pour les historiens du religieux, du social ou du politique.

Pour citer cet article :

Luc Daireaux, « Une autre histoire du jansénisme des Lumières », La Vie des idées , 23 février 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Une-autre-histoire-du-jansenisme.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Luc Daireaux , le 23 février 2011

Articles associés

Une histoire de la confiance est-elle possible ?

Remarques sur l’imaginaire historique de deux économistes
par Nicolas Delalande

Quand le pain empoisonne

Enquête sur un fait divers dans la France de l’après-guerre
par Alain Chatriot

Les Juifs du Moyen Âge, une minorité persécutée ?

À propos de : M. R. Cohen, Sous le Croissant et sous la Croix, Seuil.

par Pierre Savy

Comment l’hindouisme est devenu une religion

À propos de : W. Doniger, The Hindus. An Alternative History, Penguin.

par Raphael Rousseleau

Notes

[1On peut lire l’ouvrage magistral de Catherine Maire, De la cause de Dieu à la cause de la nation. Le jansénisme au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1998.

[2101 propositions issues des Réflexions morales de Pasquier Quesnel sont condamnées par cette bulle qui était censée signer l’arrêt de mort du jansénisme.

[3Le cimetière Saint-Médard, où ce dernier est enterré en 1727, devient le théâtre de miracles et de scènes de convulsions ; il est fermé en 1732.

[4Voir aussi, sur ces questions, l’article de Nicolas Lyon-Caen, « ‘Il faut qu’un party se sente bien faible quand il accepte et qu’il recherche de tels appuis’ : femmes, jansénisme et publicité à Paris au XVIIIe siècle », L’Atelier du Centre de recherches historiques, 4, 2009, en ligne

[5Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 1985.



© laviedesidees.fr - Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction - Mentions légales - webdesign : Abel Poucet