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Sur les bancs de la banlieue

À propos de : Fabien Truong, Jeunesses françaises. bac+5 made in banlieue, La Découverte


À partir d’une enquête de longue durée auprès d’étudiants de banlieue, le sociologue Fabien Truong fait ressortir la diversité des trajectoires de jeunes issus de quartiers populaires. Une exploration de la construction de l’identité d’adulte et de la place sociale qui accorde une grande importance aux langages.

Recensé : Fabien Truong, Jeunesses françaises. bac+5 made in banlieue, La Découverte, 2015, 283 p., 22 €.

Irfan a passé le bac trois fois. Pour l’obtenir, ce banlieusard du 93 a dû faire un détour par un lycée privé de confession juive de l’autre côté du périph. Puis il s’est inscrit de nouveau dans le 93, à Villetaneuse, en IUT. Il fait partie des jeunesses françaises qui scandent le livre de Fabien Truong, un formidable correctif à la cacophonie des cris et des pleurs qu’on entend depuis si longtemps au sujet de l’effondrement de la « culture scolaire ». Avec sa clarté et sa ténacité, l’ouvrage tombe à pic alors que nous mesurons les dix ans qui nous séparent de la mort de Zyed Benna et de Bouna Traoré en constatant que cette décennie a été celle d’une incapacité, pire : d’un déni.

Elle a été aussi la décennie d’entrée dans la vie adulte et dans le monde du travail des enquêtés que Truong suit depuis la Terminale jusqu’au point final de leur carrière scolaire. On perd certains de vue. D’autres reviennent. Irfan est sans doute celui qui « surprend » le plus par son retour, et un des plaisirs, une des forces, de ce livre tient à la place que celui-ci laisse aux surprises – bonnes et mauvaises – qui jalonnent la vie, et a fortiori la période de grand ajustement et de transition qui est celle dans laquelle versent les eaux troubles de l’adolescence. Par exemple, cette surprise terriblement injuste qui arrête Idriss dans sa lancée « prépa » en vue de se présenter au concours pour l’ENS : par un hasard du calendrier, il est né en Algérie alors que ses deux sœurs aînées sont nées en France ; son dossier de naturalisation est retardé pour de multiples raisons, opaques, et au moment de s’inscrire aux concours, il n’est toujours pas français. Le voilà inadmissible avant même de plancher, et son rêve, ardemment et patiemment préparé, s’écroule. Truong note avec justesse le poids de ce que Bourdieu appelait les « actes de l’État », qui s’imposent avec une force implacable, et plus insidieusement, structurent « en profondeur la perception que l’on se fait de soi-même » (p. 119). Depuis des années, Idriss jouait l’école contre son statut administratif incertain, et en fin de compte, c’est l’administration qui l’emporte contre la culture scolaire sur laquelle il a misé à fond.

D’autres surprises interviennent plus tard, parfois trop tard. C’est en tout cas, l’impression que laisse l’analyse de ceux qui ont opté contre l’éducation nationale, contre la légitimité de la culture dominante, et pour « la revanche » des business schools privées (p. 193-215). Après des années passées à préparer l’entrée dans des écoles supérieures de commerce, à un coût qui dépasse de loin les autres trajectoires décrites, un sentiment de déception colorie tous les témoignages : « en faisant un audit de toutes les écoles avec les anciens de la prépa, on s’est rendu compte que c’est partout pareil. Ce sont toutes des mafias. Et le contenu des cours, c’est vraiment du flan » (p. 200). En lieu et en place de l’ouverture intellectuelle, de l’exercice critique, où l’investissement scolaire départage les élèves, ceux qui cherchaient du côté de la soi-disant modernité et de l’international, se sont retrouvés devant le miroitement d’un monde mû par des idées mais sans le contenu. S’il y a de la cruauté à l’œuvre dans l’optimisme qui sous-tend leur volonté de réussir – « probablement le trait le plus partagé par tous les étudiants de banlieue » (p. 95) – c’est surtout ici, dans le leurre des écoles de commerce qui promettent un nouveau point de chute légitime à ceux qui arrivent tout juste dans le marché de l’éducation supérieur, pour finalement les enrôler dans une servitude à la rentabilité capitaliste. Malgré le constat de l’aspect enthousiasmant de la voie privée en ce qu’elle libère des stigmates engrangés dans l’enseignement public, le verdict de Truong face à la diversification néolibérale de l’enseignement supérieur, qui se fait structurellement contre l’université, semble sans ambages (p. 109). Mais ce n’est pas le plus important.

Une réflexivité en devenir

Ce livre propose plus qu’un regard aiguisé sur le champ social, à savoir un regard qui permet de former une compréhension comparative des trajectoires des étudiants, avec ce qu’elles entraînent d’ascension sociale, de gain financier, ou d’enfermement dans des destins tracés. Il nous donne effectivement cela, mais plus fondamentalement il nous invite à accompagner la prise de conscience progressive chez les jeunes eux-mêmes de leur condition d’étudiant-e, faisant converger l’aboutissement de leur scolarité et l’affinement de leurs capacités d’analyse autoréflexive. Dans ce sens, les parcours narrés ici sont tous exemplaires. Ils portent en eux leur propre analyse, ce qui explique le choix de Truong d’organiser le volume autour des mots et des exclamations des enquêtés. Plus que des accroches, ceux-ci sont les véritables jalons conceptuels des récits, complétés et complémentés par les notions clé élaborées par Truong lui-même – « touriste » « douanier », « passeur », « cheval à bascule » – pour arriver à autant de figures qui servent à révéler des dynamiques complexes en les nommant, en leur donnant un contour.

D’où l’importance accordée à une certaine plasticité langagière dans ce texte, à ce qui pourrait se désigner comme un « parler jeune », si ce n’était pas courir le risque de le dénigrer ; un parler en tout cas labile, mobile, marqué par des redites, des hésitations, des emprunts, et en même temps par une capacité à frapper juste, à nommer ce qui échappe à nos grilles habituelles de lecture.

Fanta, caissière à Monoprix :
Franchement, il ne me sert à rien ce BTS. Il y a dix ans, peut-être qu’avec un BTS on pouvait prétendre à devenir manager, mais là, la caisse, je pouvais m’y retrouver même sans le bac. C’est ce qu’il faut dire aux nouvelles générations : ne pas se reposer sur les lauréats du lycée ! J’aurai bien aimé avoir un parcours linéaire… Vous en voyez beaucoup, vous, des parcours linéaires ?
FT : Non, pas beaucoup…
Fanta : C’est ça ! Nous (elle appuie), on fait des vagues, ça monte et ça descend. Peut-être que je veux toucher la lune avant d’avoir vu les étoiles. Je demande pas grand-chose. Juste de continuer les études, d’être accepté dans une licence pro. Dans mon BTS, on était une trentaine. Il y en a que trois qui ont poursuivi les études. Une a fait une école de commerce car ses parents ont pu payer. Et deux qui ont fait une licence pro en ayant eu la chance de trouver un stage. Mais ça n’a rien à voir avec les notes tout ça ! Habiba, c’était la meilleure en BTS, elle avait tout le temps des 14. Et regardez maintenant…
Habiba travaille au Monoprix avec Fanta. (p. 220)

Que ce soit avec son expression « parcours linéaire » ou avec son image de vagues, Fanta fait preuve d’une lucidité qui la positionne déjà après son passage par la condition étudiante, dans la maturité de l’analyse rétrospective. D’où sa remarque sur ce qu’il faut dire aux générations à venir. Fanta incarne à ce titre l’optimisme cruel qui contrecarre toute idée que la détermination de s’en sortir se résume à un acte individuel (p. 95). Que celui-ci serait suffisant. Au contraire, on voit bien à travers la mise en récit de ces témoignages qui dépassent de loin le simple entretien, même renouvelé, que l’optimisme ou la « bonne volonté » ne permettent pas seuls de changer la donne. Et plus encore, que comprendre l’intérêt vital de trouver du sens à ce qu’on essaie de faire – trouver une linéarité à son parcours – ne suffit pas en soi pour l’inscrire dans les faits, et que du coup le sens qu’on se donne sera toujours en avance sur sa situation et dans une projection rétrospective.

Sébastien fait le même constat quand il revient à une notion apprise avec Truong en terminale alors qu’il touche à la fin de son bac+5 en commerce. Il s‘agit de la théorie du passager clandestin qui ne joue pas le jeu de l’action collective, un jeu qui ne sera jamais rentable quand on réfléchit seulement en tant qu’individu.

Sébastien (élève d’une école de commerce supérieure privée) :
Mais c’est grave, les passagers clandestins, ça fout les boules à ce niveau-là. J’envoie un mail au prof et je mets le mec en copie parce que j’ai pas peur d’affronter ces choses-là. Je dis au prof que le chef de groupe fait l’insolent, qu’il n’a rien fait. Le prof n’a jamais répondu. Le chef de groupe répond de suite en me disant que je fais l’enfant, que mon attitude n’est pas managériale ! Alors que c’est lui qui fait l’enfant, on paie tous le même prix. C’est un mec qui pense que tout est facile alors que ce n’est pas le cas ! (p. 200)

Assister au plus près de la prise de recul qu’entame Sébastien par rapport à la trajectoire qu’il a fièrement choisie nous donne accès encore une fois non pas à un jugement, positif ou négatif par rapport à une finalité donnée, mais au processus d’ajustement et de désajustement qui est continu. C’est ce processus qui fait que Fanta est à la fois en demande d’études et déjà amèrement au-delà, et que Sébastien se sait pris dans une certaine logique de l’effort alors qu’il apprend son peu de poids réel.

L’optimisme cruel

Ces déplacements ou retournements font vaciller les lignes de vie, transformant le « passage » souhaité hors de sa condition de départ en une composition avec le réel de qui on est et de ce qu’on découvre. Elle s’exprime avec ses mots à soi, qui sont aussi les mots appris. L’exemple le plus frappant est, pour revenir à mon point de départ, Irfan. À un moment donné et grâce à un job, son chemin bifurque, se détournant des horizons d’un petit entrepreneur ou commerçant, vers un poste dans l’enseignement élémentaire : « ‘Chef d’entreprise’, ce n’est pas ce que je voulais faire, mais ce que je devais faire » (p. 180). Après une révélation quand il est embauché comme assistant pédagogique, il bascule. Mais il lui reste à combler « les lacunes de fous » qu’il traîne depuis toujours (p. 181) : « Au départ, je ne savais pas quelle était la différence entre ‘ce’ et ‘se’, ou entre ‘a’ et ‘à’. C’est simple, je n’avais aucune base en orthographe ! » (p. 181). Le lecteur suit ses efforts forcenés pour se mettre au niveau en retenant son souffle puis, soulagé, assiste à ses réflexions de fin de première année en poste, où l’on écoute un Irfan raisonner toujours dans les termes de ses « origines » :

Bah, c’est un mec de la cité, son père. Il parle comme un mec de cité et pareil avec son fils. Bon, moi comme j’ai grandi là, je comprenais, mais je me dis que s’il parle à un autre prof comme ça ou à un vieux, comment veux-tu qu’ils se comprennent (rires) ? Il me disait « Mon fils généralement ça se passe pas comme ça. C’est un tueur ? À la maison, il bosse avec moi de ouf ! » Puis il lui dit : « tu vas pas faire n’importe quoi ici. Quand tu fais la caillera à la maison, ça me fait rigoler, mais pas ici ! » Il m’a expliqué qu’il n’est pas allé loin à l’école et qu’il veut pas que son fils fasse la même chose. Il a dans les trente-trois ans, il a plus de boulot. On voit qu’il est perdu. Je lui ai dit que j’avais très bien compris et que moi j’étais là pour ça, mais il y a une chose que j’ai compris ce jour-là, c’est que sans s’en rendre compte, il lui apprenait à faire la caillera. Tout se joue dans le regard se son père à cet âge-là, les enfants se construisent… (p. 185-6)

Mais si les mots sont ceux « de la cité », le raisonnement en est loin, tout en exprimant l’impossible arrachement : « tout se joue » mais rien n’est joué. C’est la force de la conclusion de Truong : il n’y a jamais de dépassement de soi, seulement un ajustement, et avec celui-ci la lente et douloureuse transformation du monde. C’est d’un optimisme cruel que d’affirmer que nos ressources sont nécessairement « de et dans ce monde » (p. 245). Mais ce livre permet de prendre la mesure de leur potentiel polymorphe et d’entendre la complexité « plurilingue » de ces jeunesses made in banlieue.

Aller plus loin

Dans un autre registre Laurent Berlant propose une réflexion fascinante sur « cruel optimism » : https://www.dukeupress.edu/Cruel-Optimism/

Pour citer cet article :

Anna-Louise Milne, « Sur les bancs de la banlieue », La Vie des idées , 18 décembre 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Sur-les-bancs-de-la-banlieue.html

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par Anna-Louise Milne , le 18 décembre 2015


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