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Sociologie de la prostitution






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Recensé :

Lilian Mathieu, La Condition prostituée, Textuel, coll. « La Discorde », septembre 2007, 208 p., 19,00 euros.

Grâce à une longue expérience de terrain sur le thème de la prostitution, Lilian Mathieu, sociologue au CNRS (Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne-Université Paris 1) offre au lecteur une occasion de dépasser le clivage qui domine le débat sur le sujet. Deux positions dominantes s’opposent en général dès lors qu’il est question de prostitution : il y a d’une part celle qui prône l’abolition, et d’autre part celle qui revendique sa reconnaissance comme un métier à part entière. A la lecture de son ouvrage, ces deux positions apparaissent comme largement symétriques malgré leur opposition dans la mesure où elles mobilisent des arguments du même ordre, c’est-à-dire moraux. Or tout au long de son ouvrage, ses analyses montrent que la prostitution constitue un univers largement hétérogène, traversé par de nombreuses divisions, et dont les participant-e-s se trouvent surtout réunies par une même position dans le champ économico-social : celle de « désaffilié-e-s »[1]

Lilian Mathieu revient ainsi dans le premier chapitre sur la construction de la prostitution comme « problème social » [2]et montre en quoi les deux familles – opposées – de discours qui se font majoritairement entendre sur le sujet, l’« abolitionnisme » et la revendication du libre choix ne font rien d’autre que de tomber respectivement dans les écueils symétriques du misérabilisme et du populisme [3], comme souvent lorsqu’il est question de groupes socialement dominés. Dans les deux cas, il s’agit d’essentialiser une certaine représentation de la prostituée - Car souvent, on oublie les hommes qui pratiquent la sexualité vénale, sans parler même du brouillage des frontières de genres qu’introduisent travestis et transexuels – totalement aliénée dans un cas, et affranchie dans l’autre. Plus préoccupant encore, il montre que certains sociologues usent de leur légitimité scientifique pour défendre des positions hautement idéologiques (en l’occurence abolitionnistes). Il s’agit pour sortir de ces prénotions d’envisager la prostitution non plus d’abord sous l’angle de la sexualité - tel que semble nous le dicter le tabou que constitue cette activité dans nos sociétés-, mais comme un moyen de subsistance économique pour les individus qui la pratiquent. Ceux-ci se trouvent alors souvent conduits à une forme ou une autre de dépendance, incarnant ce que Robert Castel nomme un « individu négatif ». De là s’en déduit qu’une politique de l’individualisme[4] semble bien plus à même d’améliorer le sort des différents pratiquant-e-s de la sexualité vénale qu’une série de mesures répressives ou condescendantes.

Lilian Mathieu décrit ensuite ce qu’il appelle l’« espace de la prostitution », comme il avait dans un récent article désigné un « espace des mouvements sociaux », pour en souligner une certaine hétéronomie, à la différence de la notion de « champ » forgée par Pierre Bourdieu. Il s’agit donc d’un espace où règne une forte interdépendance, mais aussi une non moins intense concurrence entre ses membres, débouchant sur une hiérarchisation interne relativement marquée où les positions sont distribuées en fonction du genre, le lieu d’exercice, la fréquence, le type de pratiques, le degré de dépendance aux drogues, le réseau relationnel, et bien sûr l’ancienneté et l’expérience. Devant le manque de cohésion d’un ensemble vis-à-vis duquel ses membres cherchent le plus souvent à marquer leur distance, l’auteur préfère finalement parler d’un « groupe de destin ».

Il s’intéresse ensuite à la place de la violence dans le monde de la sexualité vénale. Celle-ci y est, d’après les enquêtes de victimisation, en effet relativement répandue, en particulier à l’égard des hommes. Pouvant venir aussi bien d’inconnus, de clients que de policiers, les prostitué-e-s se doivent ainsi de développer une série de techniques et stratégies visant à s’assurer une certaine sécurité. Mais la violence auxquelles elles sont exposées n’est pas que physique : il s’agit aussi de la violence symbolique que peut constituer une certaine résignation à la précarité où ces individus peuvent s’inscrire.

S’intéressant enfin plus particulièrement aux modalités d’entrée dans cette activité, Lilian Mathieu montre qu’elles sont essentiellement liées à une certaine vulnérabilité économique. Il formule donc une série de propositions politiques comme l’abaissement de l’âge minimal d’accès au Revenu Minimum d’Insertion (aujourd’hui fixé à 25 ans) ou l’apaisement de la répression à l’égard de la toxicomanie ou de l’immigration irrégulière, qui visent donc à couper les racines économico-sociales qui conduisent certaines personnes fragilisées à s’exposer à un danger plus grand encore dans une certaine pratique de la sexualité vénale.

Or, pour l’heure, un bref historique des politiques encadrant la prostitution, comme un regard sur les expériences suédoise ou hollandaise[5], montrent qu’un point de vue aussi global ne semble pas encore à l’ordre du jour. La France finalement, semble louvoyer entre deux positions a priori contradictoires depuis 1960 : appréhendant la prostitution comme un « fléau social », les pouvoirs publics la considèrent en même temps comme une activité privée dont seules les formes contraintes ou contraires à l’ordre moral doivent être réprimées. Tel est le sens des délits de « proxénétisme » et de « racolage passif », récemment réintroduit, et qui n’est pas sans laisser prise à un certain degré d’arbitraire de la part des forces de l’ordre.

Dans la dernière partie, Lilian Mathieu s’intéresse aux évolutions qui ont traversé l’espace de la prostitution depuis trente ans. Du fait d’une répression et d’une concurrence accrue, c’est une précarisation continue qui s’est observée. Mais vis-à-vis de « l’extérieur », il s’agit aussi de la perte d’un certain nombre de soutien, au premier rang desquels, peut-être, une certaine frange du mouvement féministe, ainsi que le révèle la comparaison entre la mobilisation de 1975, symbolisée par l’occupation de l’église Saint-Nizier à Lyon, et celle de 2002 qui a suivi les annonces sécuritaires de Nicolas Sarkozy.

On ressort finalement de cette enquête avec une double impression : s’il n’existe pas une seule mais au contraire des expériences diverses de la prostitution, la manière dont celles-ci sont traitées dans le débat public n’est autre qu’une forme de criminalisation de la pauvreté[6]. Un phénomène qui semble à l’oeuvre depuis une vingtaine d’années, et qui s’observe non seulement dans les lois, mais aussi dans les moeurs. La répression de la prostitution – pour laquelle l’année 2002 a constitué une sorte de paroxysme – indique que les individus qui se livrent à cette activité constituent, à l’instar d’autres populations particulièrement vulnérables socialement, un point de fixation commode à une insécurité sociale qui traverse la société dans son ensemble. C’est tout l’intérêt de cet ouvrage que de permettre au lecteur de sortir du halo de scandale et de la moralisation qui entoure en permanence cette question.

Notes :

[1] Sur cette notion forgée par Robert Castel, voir son ouvrage : Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Fayard, 1995 ; réed. Paris, Gallimard, « Folio », 2000, 770 p.

[2] Au sens défini par Bernard Lahire, L’invention de l’« illettrisme ». Rhétorique publique, éthique et stigmates, Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui », 1999, 432 p.

[3] Voir Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Gallimard/Seuil, « Hautes Etudes », 1989, 260 p.

[4] Philippe Corcuff, Jacques Ion et François de Singly, Politiques de l’individualisme. Entre sociologie et philosophie, La Discorde, Textuel, 2005, 183 p.

[5] La Suède a récemment adopté une politique résolument abolitionniste, tandis que les Pays-Bas ont à l’opposé opté pour une voie « néoréglementariste ». Or, comme s’emploie à le montrer Lilian Mathieu, toutes deux comportent un certain lot de dérives.

[6] Loïc Wacquant, Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale, Agone, « Contre-feux », 2004, 347 p.

Pour aller plus loin :

Le site de l’UNESCO présente les termes du débat entre « abolition » et « reconnaissance » de la prostitution avec des exemples de législations nationales en vigueur.

Rapport du Sénat (2000) : Le régime juridique de la prostitution féminine

La page personnelle de Lilian Mathieu

Pour citer cet article :

Igor Martinache, « Sociologie de la prostitution », La Vie des idées , 19 octobre 2007. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Sociologie-de-la-prostitution.html

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par Igor Martinache , le 19 octobre 2007

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