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Sociologie de la corpulence

par Solenn Carof , le 21 février

La sociologue américaine Abigail Saguy développe une réflexion novatrice sur l’obésité. Entre la construction d’une catégorie sociale et la dénonciation des discriminations subies par les personnes considérées comme « grosses », l’auteure présente une contribution importante à la croisée de la sociologie, des études de genre, de la science politique et de la santé publique.

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Recensé : Abigail C. Saguy, What’s Wrong with Fat ?, Oxford, Oxford University Press, 2013, 259 p.

L’obésité, une maladie ?

Dans un ouvrage au titre provocateur, What’s Wrong with Fat ?, Abigail C. Saguy, professeure associée de sociologie et de Gender Studies à l’Université de Californie, s’intéresse à la question de l’obésité. Puisque peu d’études sociologiques analysent cette problématique en France, c’est l’occasion de s’y pencher, d’autant plus que l’auteure mentionne tout au long de son texte quelques comparaisons entre la France et les États-Unis. A. Saguy s’appuie pour ce faire sur un matériau riche et diversifié, entre observations participantes, entretiens avec des journalistes, des experts et des activistes, analyse de la littérature scientifique et médiatique sur le sujet et études expérimentales.

Sans nier l’importance des déterminants sociaux de la corpulence, que quelques auteurs français comme Thibault de Saint Pol ou Faustine Régnier [1] se sont attachés à décrire, Abigail Saguy s’intéresse plus spécifiquement aux différents cadres de perceptions, d’interprétations et d’actions qui structurent les définitions du corps « gros » aux États-Unis. Se réclamant d’Erving Goffman, elle choisit d’utiliser l’approche de la Frame Analysis [2], mais dans une perspective finalement plus inspirée des sciences politiques que de la sociologie. Son objectif est de décrire le positionnement, le contenu et les conséquences de ces différents registres de discours, ainsi que leurs effets, tant politiques ou médiatiques, que personnels. Dans la lignée d’autres auteurs comme Jean-Pierre Poulain [3], elle décrit quelques débats et controverses qui ont permis l’inscription de la surcharge pondérale à l’agenda politique depuis une vingtaine d’années. Entre croisade morale, ou utilisation politique, elle rappelle comment le discours sur « l’épidémie d’obésité » est utilisé par de nombreux acteurs pour obtenir des financements, de la reconnaissance ou une présence médiatique. De leur côté, les personnes en surcharge pondérale tentent de lutter contre ces rapports de pouvoir par un cadrage plus positif, voire plus revendicatif, en s’inspirant notamment des mouvements en faveur des droits civiques.

L’étude de ces luttes entre acteurs révèle des conceptions différentes de ce qu’est l’obésité. Georges Vigarello [4], dans un ouvrage récent, racontait l’évolution de la représentation de celle-ci, en même temps que la transformation des rôles sociaux, l’accroissement des mesures du corps et le développement du capitalisme industriel. Le corps, désormais, n’est plus seulement le symbole d’une classe sociale, d’un genre ou d’une culture mais aussi un outil de travail qui se doit d’être performant et en bonne santé. Progressivement la critique médicale se substitue ainsi à l’ancienne condamnation morale du « glouton ». Dans cette perspective, les compagnies d’assurance médicale américaine prônent dès la fin du XIXe siècle des tables de poids idéaux associant l’état de santé d’un individu à sa corpulence. L’Organisation Mondiale de la Santé légitime cette médicalisation au cours des années 1990 dans plusieurs rapports recommandant l’utilisation du calcul — pourtant controversé — de l’Indice de Masse Corporelle (IMC) et des seuils actuels, délimitant les différentes corpulences ainsi que l’obésité, définie officiellement comme « maladie ». Mais ces trois cadres décrivant l’obésité comme une corpulence immorale, malade et objet des politiques de santé publique, ne sont que quelques représentations parmi d’autres, malgré leur domination dans le débat public.

Des conceptions sociales et nationales différentes

Si l’utilisation des termes « surpoids » et « obésité » témoigne d’un cadre de perception médicale, des termes comme « fat », « big », « plump » ou « Big Beautiful Women » révèlent au contraire de nombreuses autres façons de concevoir la corpulence. Face à l’obésité-maladie, A. Saguy décrit trois registres de discours dans lesquels un poids supérieur à la moyenne n’est pas conçu d’emblée comme un problème. Dans un cadre promouvant la santé « pour toutes les corpulences », ce sont ainsi les régimes et les conséquences négatives qu’ils engendrent, qui font l’objet de la critique. L’obésité y est alors décrite comme une morphologie parmi d’autres, non nécessairement pathologique. Dans un autre cadrage vantant la beauté des rondeurs, les fortes corpulences sont perçues comme plus féminines ou plus sexy et dans tous les cas comme plus naturelles. Enfin, dans un cadre de pensées qui vise d’abord à la lutte contre les discriminations, l’obésité est assimilée à d’autres caractéristiques physiques ou sociales comme la race, le genre ou le handicap pour revendiquer un plus grand respect et un traitement plus juste pour tous. A. Saguy contribue ainsi à la sociologie des mouvements sociaux lorsqu’elle évoque la présence non négligeable dans le débat public de ces individus, groupes et associations promouvant des cadres positifs, malgré leurs faibles ressources financières ou symboliques. Et l’on peut constater que ces différentes associations sont non seulement plus importantes aux États-Unis mais aussi plus revendicatives, dans un modèle de société où la judiciarisation et la défense des choix individuels sont plus affirmés.

Si l’intérêt de son ouvrage est de nous présenter l’état actuel des représentations autour de l’obésité aux États-Unis, il est aussi d’explorer des pistes de réflexion pour expliquer les différences entre les politiques publiques américaines et françaises sur le sujet. Analysant 262 articles dans Newsweek et The New York Times et 108 dans Le Monde et L’Express, A. Saguy nous explique pourquoi la différence de prévalence de l’obésité entre la France et les USA ne suffit pas à justifier que cette dernière soit perçue de manière plus moralisée et plus individualisée outre-Atlantique qu’en France où les facteurs sociaux sont plus souvent pris en compte dans les médias. L’ultralibéralisme américain, l’importance de la responsabilité individuelle autour de la santé et de la performance au travail, ainsi que la plus grande importance des valeurs religieuses façonnent dans le contexte américain une représentation des individus « gros » comme responsables et libres de consommer face au « Nanny State », mais aussi coupables de leurs comportements alimentaires. Cette conception diffère en partie des représentations françaises, mentionnant plus souvent la critique du modèle agro-alimentaire et des facteurs environnementaux, et défendant plus souvent l’interventionnisme étatique. Ces différences se rapprochent de celles que des auteurs comme Claude Fischler et Estelle Masson [5] ont pu analyser autour des pratiques et des représentations de l’alimentation entre une perspective française évoquant le plaisir et la convivialité et une perspective américaine écartelée entre défense du choix individuel et moralisation alimentaire.

L’influence des cadres

Les cadres de perceptions que l’auteure étudie sont portés par des acteurs qui ont des positions très inégales dans l’espace social. Dans un graphique (p. 32) s’inspirant fort de Pierre Bourdieu et de son utilisation des analyses des correspondances multiples, A. Saguy construit sa propre représentation des différents acteurs en présence dans le champ de l’obésité. Si certains d’entre eux ont un volume très élevé de capitaux (symboliques et financiers), comme les organisations internationales spécialisées (comme l’IASO, The International Association for the Study of Obesity) ou les entreprises pharmaceutiques, la plupart des associations de défense des personnes en surcharge pondérale ont peu de capitaux, que ces derniers soient plus financiers que symboliques (c’est le cas de la Fat pornography) ou inversement (comme pour la plus célèbre des associations américaines, la NAAFA, The National Association to Advance Fat Acceptance).

En analysant la production, le contenu et la réception de ces cadres, A. Saguy cherche ainsi à décrire leurs différents positionnements dans l’espace public et médiatique américain, ainsi que leurs forces d’imposition sur les esprits. Si l’on connaît les conséquences des valeurs associées au corps et à la beauté sur la réussite amoureuse et professionnelle des individus stigmatisés, l’auteure rappelle en outre que ces représentations faussées ou négatives de la surcharge pondérale tendent à influencer le travail scientifique lui-même, certaines études n’obtenant par exemple aucun financement parce qu’elles refusent de prendre en compte la perte de poids comme une mesure de réussite. Si la recherche académique n’est pas exempte de représentations négatives, les médias le sont encore moins. L’auteure le prouve en analysant la réception médiatique de deux études de la célèbre revue médicale JAMA, en 2004 et 2005, mentionnant pour la première 385 000 décès dus à la fois au surpoids (IMC entre 25 et 30 kg/m²) et à l’obésité (IMC au-dessus de 30 kg/m²) et pour la seconde 111 000 décès concentrés principalement dans des IMC au-delà de 35. Cette deuxième étude prouve non seulement que les décès concernent principalement des corpulences très fortes mais surtout que la catégorie de surpoids renverse les croyances a priori puisqu’elle compte 86 000 décès de moins par rapport aux personnes normo-pondérées (qui ont des IMC entre 18,5 et 25 kg/m²). Cette dernière étude tend donc à relativiser le danger du surpoids et de l’obésité modérée et l’amalgame, quasi inévitablement fait dans les médias, du surpoids avec l’obésité, le surpoids étant non seulement sans danger mais aussi positivement associé avec une bonne santé. Sans surprise, les résultats de la première étude sont considérés dans les journaux comme plus évidents et ceux de la seconde plus souvent remis en cause.

En s’appuyant sur sept expériences de psychologie sociale qu’elle réalise, avec au total 2379 personnes (majoritairement des étudiants), A. Saguy montre qu’un discours médiatique et social critique au sujet de l’obésité tend à renforcer chez ses cobayes non seulement le sentiment d’une crise de santé publique mais aussi la justification de la discrimination envers les personnes en surcharge pondérale. L’auteure nous rappelle que cette discrimination tend à être désormais presque aussi importante que celle qui touche les catégories d’individus habituellement analysées selon l’origine ethnique ou le genre. L’obésité touchant principalement des personnes provenant des classes sociales défavorisées et par extension aux États-Unis des personnes d’origines ethniques et culturelles non majoritaires, elle est ainsi un objet d’étude très riche pour saisir les représentations associées à ces groupes sociaux et pour traiter de la question de l’intersectionnalité [6]. L’auteure se demande en outre si la médicalisation des personnes en surcharge pondérale et les discours qui l’entourent, entre critique de leur impact environnemental, de leur laisser-aller et de leur responsabilité dans l’augmentation des dépenses publiques, n’est pas une nouvelle forme acceptable de critique des populations habituellement victimes de racisme ou de classisme.

La corpulence, un objet sociologique ?

Au delà de l’analyse que fait l’auteure de ces représentations de l’obésité, essentielles pour saisir le fond culturel influençant en partie les interactions sociales mais aussi les dispositifs légaux et juridiques, voire l’imposition d’obligations médicales pour les individus, il serait également intéressant de se pencher d’une part sur les représentations des individus concernés, qui ne sont pas entièrement décrites par les différents cadrages que l’auteure a mis en évidence, et d’autre part de s’intéresser à leurs pratiques quotidiennes et à la manière dont les individus en surcharge pondérale peuvent ajuster, subvertir ou critiquer ces normes corporelles dominantes. Cela permettrait aussi de saisir la complexité du lien que l’auteure cherche à établir entre les représentations politiques, médiatiques et médicales et leurs effets sur les individus.

Très peu d’études sociologiques s’intéressant à cette problématique en France, espérons que cet ouvrage puisse inciter quelques sociologues ou politistes à décrire les discriminations des personnes en surpoids et obèses, mais aussi, pourquoi pas, sur le modèle des Fat Studies qui prennent leur essor aux USA depuis une dizaine d’années, à prendre la corpulence comme une nouvelle variable permettant d’analyser à la fois les discours, les pratiques et l’organisation sociale sous un angle sociologique novateur.

par Solenn Carof , le 21 février


Pour citer cet article :

Solenn Carof, « Sociologie de la corpulence », La Vie des idées, 21 février 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Sociologie-de-la-corpulence.html

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Notes

[1Thibault de Saint Pol, Le Corps désirable. Hommes et femmes face à leur poids, Paris, Presses Universitaires de France, 2010 ; Faustine Régnier, « Obésité, corpulence et statut social : une comparaison France / États-Unis (1970-2000) », Inra Sciences Sociales, vol. 1, 2005, p.1-4.

[2La Frame Analysis est un courant d’analyse très important en sciences politiques qui cherche à décrire les cadres cognitifs que les individus et les groupes mettent en place pour définir une situation et pouvoir ainsi agir dessus. Il est souvent utilisé dans l’étude des mouvements sociaux pour décrire les croyances et les représentations des groupes et des individus mobilisés.

[3Jean-Pierre Poulain, Sociologie de l’obésité, Paris, Presses Universitaires de France, 2009.

[4Georges Vigarello, Les métamorphoses du gras. Histoire de l’obésité du Moyen Age au XXe siècle, Paris, Seuil, 2010.

[5Claude Fischler, Estelle Masson (dir.), Manger. Français, Européens et Américains face à l’alimentation, Paris, Odile Jacob, 2008.

[6L’intersectionnalité est l’analyse des problématiques entrecroisées que sont par exemple les questions de « race », de « classe » et de « genre ». Il s’agit de montrer l’interdépendance de ces catégorisations et de leurs effets sur les individus concernés. La critique de la corpulence est ainsi à rapprocher de la critique des classes populaires et des femmes.


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