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Traditionnellement associé aux études littéraires, le style devient une référence indispensable pour parler des pratiques contemporaines de communication. Marielle Macé propose ici d’appeler « style » certaines formes d’expérience de vie. Aux dépens de la stylistique ?

Recensé : Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Paris, Gallimard, « NRF essais », 2016, 358 p., 22 €.

Le mot style continue son irrésistible conquête des discours consacrés aux différents domaines de communication. Omniprésent dans les médias grand public, des pages de mode des magazines aux comptes rendus sportifs en passant par les analyses des choix d’image d’un homme politique, il entre grâce à Marielle Macé dans le monde intellectuel français de l’essai, quelques années après le cursif Style comme expérience de Pierre Bergounioux (Paris, L’Olivier, 2013).

L’avènement d’une stylistique de l’existence

Comme tout essai, Styles. Critique de nos formes de vie s’ouvre sur un premier chapitre qui pose la thèse, l’idée forte à défendre, que les quatre chapitres suivants étaieront par des exemples et des démonstrations : « Les questions de style s’offrent comme des outils pour qualifier la vie » et, du fait d’une très commode dérivation adjectivale, il est dit que nous serions en train de vivre « un moment stylistique de la culture » (p. 25). Page 12, Marielle Macé avait déjà expliqué que ce à quoi elle tendait, c’était appliquer le programme du Michel Foucault des années 1970-1980, qui appelait de ses vœux une véritable « stylistique de l’existence », approche qui devrait nous permettre, selon elle, de « juger » nos « formes de vie » envisagées comme des expériences d’engagement. On le comprend tout de suite : plus qu’une thèse, ce qui est une proposition de langage choisit de s’appuyer sur l’un de ces mots au référent incertain et rétif à toute théorisation pour caractériser et décrire (c’est de cela qu’il s’agit : nommer, identifier) des pratiques de vie. L’idée conduit tout l’essai, reprise avec netteté en conclusion comme un but à atteindre : « accroître notre maîtrise collective de la qualification des formes du vivre » (p. 316). Le style est ainsi le nom donné, pour qui veut parler de vie, au « déploiement d’une “espèce d’existence” » (Marielle Macé citant Jean-Christophe Bailly, p. 102).

Marielle Macé ne propose donc pas, et ne cherche en rien à proposer, la définition du style : elle utilise cette étiquette pour décrire des expériences de vie, reprenant à G. Agamben son hypothèse d’une « ontologie du style » (p. 216). L’on mesure à quel point le mot, renforcé de sa dérivée foucaldienne, est suggestif pour elle. Ce « style » est ainsi le nom donné à des propriétés essentialisantes : modalité, distinction et individuation – et Marielle Macé consacre un chapitre à chacune de ses propriétés : tel est le plan de son livre qui se conclut par un chapitre résumant quelques exemples (le style et la colère, le documentaire comme style, etc.). Les références sont aussi nombreuses que syncrétiques et les analyses sont portées par une empathie explicite et qui s’assume. À propos des modalités du vivre, on retient les pages consacrées au deuil de Barthes (p. 97-99) et à sa maladie, qu’il aurait vécue comme une véritable « forme de vie ». L’analyse de la distinction comme activité sociale est tout entière portée par l’autorité de Bourdieu dont le concept d’habitus est parfait pour le propos de l’auteure ; mais l’on sait gré aussi à Marielle Macé dans ce chapitre d’autant rendre hommage aux intuitions géniales du Balzac du Traité de la vie élégante, qui a en effet sans doute été le premier à « observer le nouveau régime stylistique que constitue la conception distinctive de la vie sociale » (p. 124) [1]. Et entre autres pratiques d’individuation, on retrouve l’exemple des dandys. C’est à propos de ces pratiques d’individuation comme formes de vie que Marielle Macé présente l’une de ses idées les plus séduisantes, mais qui marque également aussi la limite de sa démarche d’abstraction avec le rythme qui, « configurant et réactif » est « une dimension exemplaire » de ce qu’est l’individuation : non pas un donné « mais une tâche, une pratique exigeante des singularités, tout ensemble requérantes et déphasantes » (p. 258).

Le style hors de la langue

Pour Marielle Macé, le style est partout dans la vie, sauf dans la langue, ou du moins cet aspect ne la retient pas. Cela étonne mais c’est ainsi. Marielle Macé n’a pas un mot dans tout son essai pour la dimension linguistique et langagière ou discursive du style. Même les analyses récurrentes sur Michaux ou Ponge ne sont pas des analyses de langue, mais de représentations mentales et de conceptualisations. La démarche de Marielle Macé exclut résolument et absolument la tradition linguistique d’analyse et de description du style dans la langue et comme discours théorisée par Bally – cette discipline que l’Université appelle « la stylistique » – pour faire du style et de son dérivé adjectival un vocable d’analyse esthétique ou sociologique. Cela surprend et ne plaira pas à tout le monde, mais il faut bien admettre que « la stylistique », en acceptant de se passer d’un style jamais défini pour se contenter d’une vague et passe-partout « analyse du discours », ou pour affirmer par tautologie la nature « littéraire » des grands auteurs, l’a bien cherché.

Car, précisément, ce que l’affirmation du style comme forme de vie à évaluer, à juger, permet à Marielle Macé, c’est de poser au premier plan de toute démarche analytique la question de la valeur, ce tabou des stylisticiens, et il faut lui en être reconnaissant. En effet, « le vocabulaire du style est un vocabulaire de la valeur » (p. 34) : « le style ne regarde pas seulement l’aspect ; il suppose l’identification de schèmes dominants, adjectivables, qui attirent l’attention, font surgir des détails et ouvrent une vie de différences » ; en somme « il crée une forme-force, des reliefs dans l’apparence, des dynamiques d’écartement, des ponctuations, des “valeurs” » (p. 21, je souligne). À la forme-sens de Meschonnic qui a été mal lue, mal comprise et caricaturée en une herméneutique de détective amateur (le signe comme indice à comprendre), Marielle Macé oppose la forme-force de ce qui ne se comprend que comme efficacité, échec, rendement, performance – en restant donc en régime communicationnel, bien sûr.

Marielle Macé affirme ne pas vouloir « assurer le triomphe du mot “style” sur d’autres termes » – elle ajoute : « je ne crois pas que les vérités résident dans des mots, mais dans des phrases ». « Ce mot, écrit-elle pourtant, constitue mon point d’entrée dans une question qui, d’emblée, le dépasse et le déborde, celle d’un souci des formes du vivre, qui s’impose aujourd’hui avec beaucoup d’ampleur mais soutient des valeurs et des combats très divergents » (p. 36). Marielle Macé est parfaitement en accord avec elle-même et nous l’approuvons : avec son impensé sur la notion (linguistique) d’expression, elle n’a pas écrit un livre sur le style, ce qui n’était pas son propos, mais un beau livre de témoin sur des pratiques contemporaines d’expérience, envisagées comme des formes à vivre.

Pour citer cet article :

Éric Bordas, « S’engager avec style », La Vie des idées , 10 mars 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/S-engager-avec-style.html

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par Éric Bordas , le 10 mars

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Notes

[1Un détail. La citation qui est attribuée à Balzac par H. Focillon en 1934 (Vie des formes, PUF) et souvent reprise depuis (F. Dagognet, J.-P. Changeux, etc.) est apocryphe : « La vie est forme et la forme est le mode de la vie ». M. Macé l’accompagne d’une autre citation qui n’est pas plus de Balzac : « La vie agit essentiellement comme créatrice de formes », et qui ne figure d’ailleurs pas dans la page de Focillon dont elle donne une référence à la pagination erronée p. 114, n. 90.



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