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Redécouvrir Émile Meyerson

À propos de : Frédéric Fruteau de Laclos, Émile Meyerson, Les Belles Lettres


Bien qu’Émile Meyerson attise aujourd’hui l’intérêt, il fut longtemps oublié au profit de Gaston Bachelard, qui fonda ses positions philosophiques à son encontre. Un ouvrage entreprend de redécouvrir sa pensée et de la réévaluer en présentant ce qu’elle a de singulier, en retraçant les relations que Meyerson entretint avec ses contemporains et en suivant l’héritage qu’il laissa.

Recensé : Frédéric Fruteau de Laclos, Émile Meyerson, Paris, Les Belles Lettres (coll. Figures du savoir), 2014. 228 p., 19, 50 €.

La complexité de l’épistémologie meyersonienne

Émile Meyerson a la réputation de professer une histoire des sciences continuiste qui lisserait les bouleversements théoriques. Cette réputation a pour pierre de touche la notion d’identité que Meyerson repère partout et en tout temps. L’identité est la tendance de l’esprit par laquelle les hommes de science réduisent les phénomènes à leur cause en vue de les expliquer. Elle se substitue aux données des sens pour constituer les causes et les objets qui forment notre sens commun. Meyerson dit que nous hypostasions les hypothèses que nous formulons, c’est-à-dire que nous les projetons sur la réalité.

L’ouvrage de Frédéric Fruteau de Laclos expose en quoi l’œuvre de Meyerson, loin d’être anhistorique, permet bien d’appréhender les révolutions scientifiques au cours de l’histoire. Bien que l’invariance du principe d’identité dessine l’uniformisation de l’histoire des sciences, elle n’engendre pas pour autant son homogénéisation. Dans Identité et réalité, publié en 1908, Meyerson distingue la forme de l’intellect qui, elle, est toujours la même, des produits de cette forme qui, eux, diffèrent. Cette uniformisation est justement la condition qui permet de juger les identifications. Puisque ces dernières ont une nature commune, nous pouvons les comparer et, ainsi, distinguer celles qui l’emporteront sur les autres.

Émile Meyerson

Émile Meyerson

L’auteur montre que la pensée meyersonienne est bien plus complexe que le schéma généralement admis d’une opposition entre l’esprit qui recherche l’identité et le réel qui résiste et ne se laisse pas entièrement réduire. En fait, l’opposition entre le rationnel et l’irrationnel ne se trouve pas uniquement entre l’esprit et le réel mais elle est tout entière dans la nature et l’est aussi entièrement dans l’esprit. Chacun des deux pôles ne peut se passer de son autre et la connaissance prend la forme d’un mélange. Le réel est irrationnel pour une part, rationnel pour une autre, tout comme le non rationnel est au cœur de la science présentée comme rationnelle. Bien qu’elle veuille l’identité, la raison sait donc que le réel ne se laissera pas réduire. Dès lors, soit la raison identifie le divers empirique, mais alors elle le déforme en supposant que l’identité était initialement dans les choses. Soit elle accepte le divers qui fourmille mais, dans ce cas, elle ne peut accéder à l’identité qu’elle recherche. Cette nature mixte du savoir qui évolue dans un entre-deux est qualifiée par Meyerson de « paradoxe épistémologique ». En décrivant cette contradiction sans chercher à la résoudre, Meyerson dessine une histoire des sciences qui demeure dans un état de tension insurmontable, tension qui lui permet de progresser. Il émane de cette histoire paradoxologique un caractère étonnamment discontinuiste. Les hommes de sciences réajusteront leurs théories en fonction des faits qui apparaîtront. Le contenu des sciences continuera de se renouveler car de nouveaux faits à identifier ne cesseront d’émerger.

Le soutien d’Einstein

Si la pensée de Meyerson n’est pas anhistorique, elle n’est pas non plus statique : elle évolue et se précise au contact des rencontres avec ses contemporains. Au sortir de la Première Guerre Mondiale, la théorie de la relativité formulée par Albert Einstein fascine aussi bien les représentants de l’épistémologie française que ceux du Cercle de Vienne. Ces deux écoles disqualifient tout autant les théories passées. Tandis qu’en France ces théories sont considérées comme périmées à l’aune du dernier état des sciences, les philosophes du Cercle de Vienne mettent l’histoire à distance au profit de l’analyse logique des concepts. Meyerson ne s’accordait ni avec les uns, ni avec les autres : il démontrait l’immutabilité du principe d’identité en empruntant indifféremment ses exemples dans le dernier état des sciences ou dans les théories périmées.

En publiant La Déduction relativiste (1925), l’épistémologue montrait que si la théorie de la relativité avait permis de rationaliser l’action à distance, les irrationnels n’avaient pas pour autant disparu. Prenant l’exemple des quanta, il réaffirmait la tension inhérente au paradoxe épistémologique et le rôle des irrationnels pour que la raison soit forcée de se surpasser. Face à l’irrationnel que constituent les quanta, les savants ne doivent donc pas renoncer à leur tendance réaliste mais continuer leur effort d’explication. Alors qu’Einstein avait rallié la « conception scientifique du monde » prônée dans la capitale autrichienne, il aurait, selon Frédéric Fruteau de Laclos, radicalement modifié ses positions philosophiques après sa rencontre avec Meyerson. L’auteur revient sur le débat de 1922 qui a eu lieu à Paris entre Einstein et les philosophes français. Il y rappelle que, si Henri Bergson et Léon Brunschvicg n’ont pas réussi à dialoguer avec Einstein, l’interprétation de la théorie de la relativité par Meyerson, elle, retint l’attention de l’illustre savant. Se rapprochant de Meyerson, Einstein prend alors ses distances avec l’empirisme logique.

Malgré la renommée de ce nouvel allié, la pensée de Meyerson n’attire pas les foules. Elle trouve néanmoins un espace de réception aux États-Unis, principalement au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, en particulier grâce au rôle de messager joué par Alexandre Koyré. Loin de l’école bachelardienne, ce sont les méthodes historiographiques développées par Meyerson qui serviront la jeune génération d’historiens des sciences américains dont Thomas Kuhn est le plus célèbre représentant.

L’apport de Meyerson à la psychologie

Frédéric Fruteau de Laclos réalise une lecture psychologisante de l’œuvre de Meyerson. Il souligne la volonté de ce dernier d’opérer une liaison entre sa philosophie de l’intellect et la psychologie. En publiant, en 1931, Du cheminement de la pensée, Meyerson expliquait que son ouvrage participait à la fois de la logique et de la psychologie. L’identité n’est pas uniquement un principe logique, c’est également une tendance de l’esprit qui a des origines psychologiques. Frédéric Fruteau de Laclos repère le projet meyersonien qui consiste à suivre l’itinéraire de l’intellect via ses productions. Ainsi enrichit-il sa lecture de l’œuvre d’Émile Meyerson par les apports de la psychologie historique qu’il a repérés dans l’œuvre du parent de l’épistémologue, Ignace Meyerson. En effet, ce dernier s’appuyait sur l’analyse des œuvres culturelles pour élaborer sa psychologie.

Poursuivant sur cette voie, l’auteur retrace les prolongements de la notion d’identité en psychologie. Les traces du meyersonisme sont retrouvées dans les œuvres d’Eugène Minkowski, Arnaud Dandieu, Jacques Lacan et jusqu’aux travaux d’anthropologie de Philippe Descola. Le psychiatre Minkowski, par exemple, utilise la tendance à l’identification pour comprendre le mal dont souffrent les schizophrènes. Chez certains d’entre eux, il repère une volonté démesurée de rationaliser le réel au point de n’identifier plus que des formes géométriques. Minkowski qualifie cette identification à outrance de « géométrisme morbide ». Le personnaliste Arnaud Dandieu conçoit lui aussi l’identité comme un mal dont souffre le schizophrène. En décelant cette tendance commune chez les savants de génie comme chez les individus diagnostiqués schizophrènes, Dandieu remet en cause le partage tracé entre normal et pathologique. Contrairement à Meyerson, il prend pour point de départ méthodologique l’analyse des singularités. Jacques Lacan, quant à lui, fait jouer l’identification dans cet intermédiaire entre attachement à l’individu et considération du collectif dans sa thèse de 1932. Il présente la psychanalyse – et notamment celle de Sigmund Freud – en adéquation avec les principes que Meyerson avait décrits pour la science. Ces réutilisations avaient de quoi plaire à l’épistémologue ; ce dernier se réjouissait que sa philosophie soit convoquée dans de tels domaines pour appréhender le fonctionnement de l’intellect.

Conclusion

Cet ouvrage présente l’œuvre de Meyerson comme une épistémologie historique qui mêle intimement la philosophie des sciences à une philosophie – ou psychologie – de l’esprit scientifique. Plus encore, c’est bien une « philosophie de l’intellect » que Meyerson élabore en rendant ses conclusions pertinentes pour l’explicitation du cheminement de la pensée commune. En insistant tout autant sur les effets logiques de la confrontation entre la raison et la nature que sur les implications psychologiques des hypothèses formulées par les savants, Frédéric Fruteau de Laclos montre le glissement de Meyerson de l’épistémologie vers une anthropologie philosophique. L’ambition de Meyerson n’est pas d’élaborer lui-même une métaphysique, mais de rendre compte des positions métaphysiques des savants. L’épistémologue se contente de décrire les tendances de ces derniers sans y adhérer. En rétablissant cette attitude de réserve, généralement négligée, l’auteur met en avant le rôle qu’est susceptible de jouer le meyersonisme dans les débats contemporains. En cela, l’ouvrage appartient bien à l’histoire de la philosophie des sciences, mais se révèle pertinent pour toute personne qui s’intéresse à l’histoire de la pensée au XXe siècle.

Pour citer cet article :

Élise Aurières, « Redécouvrir Émile Meyerson », La Vie des idées , 5 mars 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Redecouvrir-Emile-Meyerson.html

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par Élise Aurières , le 5 mars 2015

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