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Questions de cadrage

À propos de : J. Butler, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, Zones.


Toutes les vies n’ont pas la chance d’être regardées comme telles, et certaines, les plus précaires, se perdent dans l’indifférence. Comment expliquer cette démarcation ? Que lui opposer ? La philosophe Judith Butler revient sur la manière dont la guerre et ses discours enserrent la gauche libérale dans des contradictions qu’elle se doit d’invalider.

Recensé : Judith Butler, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, trad. Joëlle Marelli, Paris, Zones, 2010. (Frames of War : When Is Life Grievable ?, Londres et New York, Verso, 2009). 176 p., 15 €.

Antinomies libérales

Écrit durant le second mandat de George W. Bush, Ce qui fait une vie a pour toile de fond la guerre, ses images et ses discours. Sont ainsi analysés, coordonnés et parfois repris d’un chapitre à l’autre la question du terrorisme, les photographies d’Abou Ghraïb, les poèmes de Guantánamo, le journalisme embarqué, mais aussi les discussions sur la parentalité homosexuelle, sur l’émancipation féminine, le durcissement des politiques migratoires, les échecs supposés des sociétés multiculturelles ou encore les assauts que subit l’État-providence. Car Butler s’attache à montrer comment les affaires étrangères, apparemment « extérieures », déterminent les termes des débats intérieurs et placent ainsi « la gauche » face à des difficultés théoriques et pratiques inédites ; les combats de ses militants, pour les droits des femmes, pour ceux des homosexuels, sont en effet en quelques années devenus l’instrument de la légitimation de la violence d’État, dans la guerre tant intérieure qu’extérieure qu’il fait à l’islam.

De la politique coercitive d’immigration à la torture et aux destructions de populations civiles qui caractérisent la guerre à proprement parler, la permanence des violences légales ou pseudo-légales montre que certaines vies, invisibles, peuvent être perdues dans l’indifférence, tandis que d’autres au contraire sont sujettes au deuil et semblent donc mériter d’être défendues. Or, dans cette appréciation différentielle des vivants par laquelle « certains humains prennent leur humanité comme acquise, tandis que d’autres luttent pour y avoir accès » (p. 77), c’est bien l’anachronisme supposé de l’islam qui vient justifier la mission civilisatrice américaine et la violence qu’elle déploie, faisant d’une institution aussi misogyne et homophobe que peut l’être l’armée américaine le fer de lance ironique de la modernité progressiste dont les libertés sexuelles seraient le signe. Les populations détruites, considérées comme « n’ayant pas encore accédé à l’idée de l’humain rationnel » (p. 123), ne se voient pas reconnaître comme vies. Absence de reconnaissance qui s’exprime par exemple dans le refus d’accorder la protection de la convention de Genève aux prisonniers de guerre, et s’autolégitime en produisant le prémoderne qu’il est censé dépasser. Dans son analyse des procédés de torture mis au point par l’armée américaine (chapitre 3), Butler montre ainsi comment l’humiliation sexuelle, conçue d’après les tabous schématiquement prêtés à l’« esprit arabe », devient moyen de produire le sujet fantasmé, en contraignant les hommes torturés à « incarner la réduction culturelle » (p. 125) en fait présupposée. La torture exhibe alors le torturé comme « moins qu’humain » (p. 93) et se donne donc le droit d’être d’autant plus violente qu’elle s’exerce contre un vivant qu’elle ne reconnaît pas.

Le féminisme libéral se voit par conséquent sommé de choisir entre la fidélité à ses revendications en matière de politique sexuelle, et la lutte contre le racisme et les discriminations religieuses, que le discours dominant parvient à présenter comme absolument contradictoires. Telle est l’« antinomie libérale » à laquelle est acculée la gauche, et dont Butler travaille à démonter la fausse évidence. Les usages discursifs de la « modernité » et de la « laïcité » ont fini par dévoyer ces idées qui, de manières d’émanciper et de permettre, sont devenues des instruments de coercition et de rejet de la différence culturelle. Or, d’une part, les droits des femmes et des homosexuels en « Euro-Amérique » restent bien souvent à conquérir (Butler examine ainsi au chapitre 3 le PACS français, qui ne fait consensus que tant qu’il ne perturbe pas l’ordre hétérosexuel de la famille). D’autre part, l’antinomie libérale est démentie par les faits, puisque certaines minorités que l’on voudrait voir comme constitutivement ennemies s’associent, et que la mise en scène des conflits culturels fige les sujets dans des identités rigides au mépris de « la complexité et [du] dynamisme des nouvelles configurations subjectives au niveau mondial » (p. 155). « Anti-impérialiste », une « politique féministe et queer » (p. 130) perdrait donc sa substance à accepter les termes de l’alternative que le cadrage officiel tente de lui imposer.

Cadres : apprendre à voir ce qui nous rend aveugles

Ce qui fait une vie se donne ainsi pour tâche de mettre en lumière et d’élargir les cadres de la guerre (frames of war, titre original de l’ouvrage), c’est-à-dire « les différentes manières, inhérentes à la conduite de la guerre, de morceler sélectivement l’expérience » (p. 30).

Partant du cadrage de la photographie, des images de la violence dont les représentations font partie intégrante de la matérialité de la guerre, Butler montre que ces cadres « non seulement organisent l’expérience visuelle, mais établissent et engendrent des ontologies spécifiques du sujet » (p. 9). Elle étend dès lors la notion aux cadres de la reconnaissance de la vie, qui divisent les populations en vies véritables et simples vivants. Sans que vie et mort puissent être dites produites purement et simplement par le discours, « il n’y a de vie et de mort qu’en rapport avec certains cadres » (p. 13). D’où le titre français de l’ouvrage : « ce qui fait une vie » ne renvoie pas à ce qui la constitue intrinsèquement, mais bien à ce qui en fait une vie à nos yeux, c’est-à-dire au dispositif normatif, au cadre, qui la rend sujette au deuil.

To be framed signifie à la fois être cadré (pour une image), être encadré (pour un tableau), et être cerné, pris au piège, ou encore victime d’un coup monté (p. 13-14). Butler exploite cette polysémie au-delà du simple jeu de mots, puisque la dimension interprétative du cadrage photographique va de pair avec son authentique puissance (de persuasion, d’accusation), que les autorités elles-mêmes lui reconnaissent quand elles cherchent à réguler ou interdire la circulation de certaines images (chapitre 2). Butler parle alors également de cadres sur le plan rhétorique : cadrage de la décision de partir en guerre, des « questions d’immigration comme une « "guerre intérieure" », ou encore « cadrage de la politique sexuelle et féministe au service de l’effort de guerre » (p. 30).

Dans toutes ses acceptions, le cadre est ce paradoxal « "ne pas voir" au cœur du voir, qui est la condition du voir » (p. 100) : nous ne voyons qu’en délimitant, et l’acte de délimitation, de cadrage, est en principe invisible. Il nous rend aveugles autant que voyants, et c’est donc là ce qu’il nous faut « apprendre à voir » (p. 100). Nous sommes aidés en cela par l’ambiguïté propre au cadre qui est « invariablement en rupture avec lui-même » (p. 15) à cause de, ou grâce à, la circulation et la reproductibilité des images. En rompant avec ses contextes de production, en se déplaçant, le cadre finit par indiquer sa fonction de délimitation. Ainsi, les photographies d’Abou Ghraïb peuvent être diversement cadrées : d’abord éléments de la torture en ce qu’elles constituent la trace d’une humiliation qu’elles prolongent, instruments d’excitation des soldats, elles deviennent témoins à charge, preuves, et finalement possibles amorces de reconnaissance.

Précarité et égalité

La guerre est donc rendue acceptable par des cadres normatifs chargés de dire qui est « comme moi », et qui au contraire ne peut être perçu comme me ressemblant. Ici, mettre à jour le cadre revient à lui opposer l’idée de précarité : toute vie, humaine ou non, est par essence fragile, précaire ; mais certaines vies voient leur précarité produite ou aggravée par les conditions sociales, économiques et politiques qui leur sont faites et qui, les exposant à la famine, à la pauvreté, au chômage, aux déplacements, ou aux violences, les rendent « invivables ». Dire que la vie est précaire, que cette précarité est générale, implique de refuser une répartition entre vies précaires et vies sujettes au deuil, et oblige à prendre en charge les besoins de tous, c’est-à-dire à minimiser la précarité de manière égalitaire.

Le mensonge inhérent à la guerre consiste à nier cette interdépendance, la vulnérabilité partagée et le commun besoin de protection qui en découle : par la guerre, les États-Unis cherchent à se produire comme définitivement protégés, « imperméables » (p. 51) – ce que Butler relie aux inquiétudes suscitées par la supposée perméabilité des frontières. La destructivité est donc dénégation horrifiée de sa propre destructibilité, et seule une reconnaissance de la condition généralisée de précarité permettra de penser une responsabilité véritable au niveau mondial. La réflexion de Butler se présente donc comme un état des lieux qui voudrait contribuer à l’élaboration de nouveaux cadres pour la gauche, au sein de laquelle pourraient alors apparaître de nouvelles coalitions ou alliances entre des mouvements qui, malgré certaines divergences, ont en commun de s’opposer à la violence d’États qui produisent et distribuent la précarité.

Ce qui fait une vie s’achève sur un « appel à la non-violence » (chapitre 5), qui envisage les modalités pratiques de cette réponse politique à la violence. La non-violence que prône Butler n’est pas le contraire de l’agressivité, puisque, de son propre aveu, celle-ci « fait partie de la vie et donc aussi de la politique » (p. 52 et 160 sq.). La non-violence, qu’elle distingue de la passivité ou encore des vertus mensongères de la belle âme, reste une forme de combat. Mais un combat dans lequel l’agressivité, la colère et la rage d’un sujet blessé parviennent à se frayer d’autres voies que celle de la violence, parce qu’il cherche à « limiter la blessure » (p. 165) qu’il se sait pouvoir occasionner, parce qu’il essaie donc d’entendre l’universelle précarité de la vie et d’affirmer, par-delà l’agressivité, l’existence d’un lien social menacé.

On peut certes questionner l’efficacité de cette manière de ne pas répondre, de ce « "fuck you" soigneusement élaboré » (p. 175 – l’insulte sexuelle peut, sous la plume de Butler, laisser perplexe), dont l’auteure espère, avec un certain optimisme, qu’il permette d’« exposer la brutalité unilatérale de l’État » (p. 171). Mais quoique la question n’apparaisse ici qu’en filigrane, il semble aussi qu’elle songe à Israël et cherche par cet appel à la non-violence à renvoyer dos-à-dos « le sujet souverain [qui] dénie sa blessabilité » et « le sujet persécuté » qui, parce qu’il se définit comme victime par ses blessures passées, en arrive à « dénier ses propres actes violents » (p. 172), les blessures qu’il inflige à son tour.

Aller plus loin

- Judith Butler, Vie précaire. Les pouvoirs de la violence et du deuil après le 11 septembre, traduction Jérôme Rosanvallon et Jérôme Vidal, Amsterdam, 2005. Precarious Life : Powers of Mourning and Violence, Verso, 2004)

- Vous ne serez pas seuls, par Judith Butler : traduction d’un discours tenu en avril 2010 par J. Butler à l’université de Berkeley à propos du conflit israélo-palestinien.

- A Carefully Crafted F**k You : entretien (en anglais) avec J. Butler à propos de Frames of War.

Pour citer cet article :

Laure Bordonaba, « Questions de cadrage », La Vie des idées , 1er septembre 2010. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Questions-de-cadrage.html

Nota bene :

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par Laure Bordonaba , le 1er septembre 2010

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