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Quand la gauche était au pouvoir

À propos de : Mathias Bernard, Les Années Mitterrand. Du changement socialiste au tournant libéral, Belin


Le premier septennat de Mitterrand : grandes réalisations de la gauche au pouvoir ou fin des espérances collectives ? Politique de modernisation ou trahison du peuple ? Retour sur la décennie 1980, qui achève la « seconde révolution française ».

Recensé : Mathias Bernard, Les Années Mitterrand. Du changement socialiste au tournant libéral, Paris, Belin, 2015, 349 p.

C’est un sujet complexe, tant scientifiquement que politiquement, qu’étudie Mathias Bernard, historien spécialiste des phénomènes politiques contemporains. Le premier septennat de François Mitterrand constitue un objet d’étude marqué par une double spécificité. Il suscite un défrichement croissant de la part des historiens, facilité par l’ouverture des archives, le « refroidissement » des enjeux et le renouvellement des thématiques. Dans le même temps, il suscite une lecture négative dans une partie de la littérature des sciences sociales ou des œuvres militantes.

Le déclin du monde ouvrier

Les années 1980 paraissent signer la fin des grandes espérances collectives, remplacées par une forme de résignation mâtinée d’individualisme [1]. Au croisement de cette double perception, l’expérience de pouvoir de la gauche de 1981 à 1986 a d’ores et déjà fait l’objet de nombreux travaux, dont, en particulier, un colloque organisé par l’Institut François Mitterrand les 15-16 janvier 1999 [2]. L’auteur, s’appuyant sur la presse, les ressources de l’INA et la maîtrise d’une large bibliographie, propose un essai sur la France des années 1980, agrémenté – c’est une des originalités de l’ouvrage – d’extraits de textes de chansons à succès de la décennie.

Pourtant, cette décennie ne constitue pas un isolat, comme le note Mathias Bernard dans son introduction. Dès 1988, le sociologue Henri Mendras avait souligné qu’elle s’insère dans une « seconde révolution française », qui commence dans les années 1960 et qui s’achève sous le gouvernement de Laurent Fabius (1984-1986). Cette grande mutation, que Jean-François Sirinelli appelle les « vingt décisives » se traduit par des transformations multiformes de la société française, qui acquiert durant cette décennie la plupart de ses traits actuels [3]. Parmi eux : le chômage de masse, l’installation du Front national dans le paysage, le basculement dans la mondialisation et un espace européen intégré, les déchirures territoriales.

Mathias Bernard souligne combien les années 1981-1984 ont été centrales dans ces mutations. Arrivée sur un programme de transformation sociale, la gauche au pouvoir aura finalement accompagné des évolutions qu’elle souhaitait à l’origine contrecarrer. Ainsi, le premier septennat de François Mitterrand a été le moment d’agonie d’une partie du tissu industriel français (p. 102-114) : la Manufacture à Saint-Étienne, définitivement fermée en 1985, les Charbonnages de France, qui gèrent à partir de 1983 la fin de l’activité minière hexagonale, la réduction de la métallurgie (à Fos-sur-Mer ou en Lorraine). Le pouvoir de gauche en est réduit à accompagner le déclin de son cœur sociologique et identitaire, le monde ouvrier.

Ce deuil, qui plus est, est théorisé comme une nécessité. En 1984, l’émission « Vive la crise ! », diffusée sur Antenne 2, met à l’honneur les gagnants des mutations économiques, l’audace stratégique et les managers présentés comme de nouveaux héros. Plus globalement, les années 1980 légitiment un discours de modernisation qui dénonce les « perdants » (salariés, entreprises en difficulté et, parfois, chômeurs eux-mêmes) qui ne seraient pas aptes à s’adapter aux « nouvelles réalités » (p. 119-127). L’alternance de 1986 confirme cette mutation sociale, culturelle et idéelle, en entraînant notamment les premières privatisations et en prônant un discours décomplexé sur l’argent.

Progrès de l’individualisme et enjeux identitaires

Ces transformations économiques, montre Mathias Bernard, ont des conséquences multiformes sur la société française. L’univers médiatique est bouleversé par la naissance des chaînes télévisées privées (Canal+, M6, TF1), qui remodèlent les consommations culturelles. La libéralisation de la bande FM participe aussi à cette redéfinition. À des télévisions et radios publiques souvent austères et soucieuses de qualité, succède un paysage médiatique marqué par la promotion de la réussite, de la consommation et de l’argent facile.

Le culte du fait divers, comme l’affaire Grégory en 1984-1985, illustre cette mutation du paysage médiatique. De même, l’individualisme remodèle l’ensemble du corps social : comme le note l’auteur, la progression continue, durant les années 1980, du logement pavillonnaire en est l’un des symboles.

Point central de l’ouvrage, l’historien souligne combien le reflux du mouvement ouvrier, qui offrait une grammaire socio-économique (la lutte des classes), a ouvert le terrain aux enjeux identitaires, après que ceux-ci ont profité du vide créé (p. 238-239). La montée du Front national, la réémergence du passé vichyste, les crispations sur les questions ethnoculturelles en sont autant de facteurs, qui se combinent l’un l’autre pour effacer le traditionnel combat entre travail et capital. Celui-ci devient d’autant plus invisible que toutes les structures collectives (églises, partis, syndicats, associations) s’anémient.

Cet affaiblissement est en partie masqué par l’apparente bonne santé de l’humanitaire et des institutions charitables (Téléthon, spectacle des Enfoirés, etc.).

Continuité et postérité

L’ouvrage de Mathias Bernard, stimulant, alerte et informé, appelle trois analyses complémentaires, que l’auteur suggère tout au long du livre. Première d’entre elles – l’historien le note dès l’introduction –, le « tournant » des années Mitterrand doit être relativisé. Plusieurs travaux sur le socialisme français, que ce soit sur l’économie, les politiques sociales, les communes ou l’éducation, soulignent que les mutations du PS au pouvoir après 1981 étaient en partie déjà préparées par les années 1970 [4]. L’expérience gouvernementale socialiste des années 1980 n’est donc pas une rupture en soi : elle cristallise des contradictions (libéralisme ou interventionnisme, rapport à l’Europe, ambivalence vis-à-vis des classes populaires) qui préexistaient à la victoire de François Mitterrand.

Seconde analyse : la fortune électorale et politique de la gauche est largement confirmée depuis 1981. Alors qu’elle a été dans l’opposition dès les débuts de la Cinquième République jusqu’à cette date, elle a gouverné la majorité de la période depuis l’élection de François Mitterrand. Un véritable découplage s’est opéré entre le destin politique de la gauche et sa surface militante (adhérents, syndicats, associations). De même, l’affaiblissement de certaines de ses revendications socio-économiques n’a nullement remis en cause cette fortune électorale.

Troisièmement – et ce point est récurrent dans l’ouvrage –, les années 1980 signent le remplacement des espérances et croyances collectives par le culte de l’émancipation individuelle. La fragmentation sans cesse accrue des revendications et des aspirations y puise ses origines. Cette individualisation de l’idée émancipatrice constitue probablement l’un des tournants pérennes de la décennie, dont la société française actuelle, comme d’autres, est pleinement l’héritière.

Pour citer cet article :

Ismaïl Ferhat, « Quand la gauche était au pouvoir », La Vie des idées , 11 juillet 2016. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Quand-la-gauche-etait-au-pouvoir.html

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par Ismaïl Ferhat , le 11 juillet 2016

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Notes

[1François Cusset, La Décennie. Le grand cauchemar des années 1980, Paris, La Découverte, 2006.

[2Serge Berstein, Pierre Milza, Jean-Louis Bianco (dir.), Les Années Mitterrand, les années du changement (1981-1984), Paris, Perrin, 2001.

[3Jean-François Sirinelli, Les Vingt Décisives. Le passé proche de notre avenir, 1965-1985, Paris, Fayard, 2007.

[4Voir notamment Laurent Jalabert, Les socialistes et la régionalisation (1945-2007), Paris, Bruno Leprince, 2008 ; Aude Chamouard, Une autre histoire du socialisme. Les politiques à l’épreuve du terrain (1919-2010), Paris, CNRS, 2013 ; Mathieu Tracol, La rigueur et les réformes. Histoire des politiques du travail et de l’emploi sous le gouvernement Mauroy (1981-1984), thèse d’histoire, Paris I, 2015 ; Mathieu Fulla, Les socialistes français et l’économie (1944-1981). Une histoire économique du politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2016.



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