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Quand la Pologne redécouvre ses Juifs

À propos de : J.-Y. Potel, La Fin de l’innocence, Éditions Autrement.


Vingt ans après la chute du communisme, la Pologne redécouvre son passé juif : la présence millénaire des communautés juives, mais aussi la Shoah et surtout la participation de certains Polonais à l’extermination de leurs « voisins ». En rendant compte de diverses initiatives – festivals, monuments, recherches historiques –, le livre-enquête de Jean-Yves Potel permet de rompre avec les discours rabâchés sur le supposé antisémitisme viscéral des Polonais.

Recensé : Jean-Yves Potel, La Fin de l’innocence. La Pologne face à son passé juif, Paris, Éditions Autrement, 2009, 287 pages, 22 €.

Sur la Pologne et les Juifs, tout a été dit et son contraire : c’est le pays où s’épanouit la plus grande communauté juive d’Europe avant 1939, mais c’est aussi un pays foncièrement antisémite, où règne un antisémitisme sans Juifs depuis leur extermination durant la Seconde Guerre Mondiale – extermination qui a précisément eu lieu en Pologne pour une large part. Comment ce pays, vingt ans après la chute du communisme, gère-t-il le lourd héritage d’une présence juive millénaire et de son extermination, mais aussi sa position de témoin pendant la guerre, avec les responsabilités qui en découlent ? C’est à ces questions que se confronte Jean-Yves Potel, qui connaît bien la Pologne pour y avoir souvent et longtemps séjourné, dès l’époque de Solidarité, puis entre 2001 et 2005 en tant que conseiller culturel à l’ambassade de France à Varsovie, et pour avoir mené de nombreuses recherches et reportages sur ce pays [1].

Des lieux de mémoire juifs

L’ouvrage est construit comme un voyage dans le pays, à la rencontre des lieux de mémoire juifs connus (Auschwitz et le ghetto de Varsovie par exemple), ainsi que d’autres plus surprenants (la gare de Łódź-Ragedast d’où partirent les premiers convois de Juifs et de Tziganes pour Chełmno), sortis de l’oubli par la volonté de quelques Polonais, souvent jeunes et ayant découvert récemment le passé juif des lieux qu’ils habitent. Jean-Yves Potel rend compte de l’entretien des lieux où les Juifs polonais vécurent – comme le quartier juif de Kazimierz à Cracovie – ou périrent – dans les ghettos et camps d’extermination –, de la recherche historique, des festivals culturels et artistiques ou des actions pédagogiques.Son livre est aussi une rencontre avec des personnes qui, à Lublin, à Cracovie, mais aussi dans les villages de Włodawa ou près du camp oublié de Poniatowa, œuvrent activement pour faire connaître des lieux et une histoire oubliée, par le biais d’initiatives souvent originales et novatrices. Ainsi, depuis quelques années, à Lublin, le centre Brama Grozdka – du nom de la porte qui séparait les quartiers juif et chrétien de la ville – commémore chaque 16 mars le début de la liquidation du ghetto en 1942, en faisant éteindre les lumières de la ville du côté « juif ». Tandis que, de l’autre côté, la vie continue sans changement, des photos du quartier d’avant-guerre sont projetées sur les murailles du côté mort et les noms de habitants juifs de Lublin disparus sont lus à haute voix (p. 73). Chapitre après chapitre, l’auteur prend soin de rappeler l’histoire de ces lieux, dans un style à la fois clair et précis. Son destinataire est clairement le grand public, mais la documentation est approfondie et les références pour en savoir plus sont nombreuses.

D’après Jean-Yves Potel, cette réappropriation de son passé juif par la Pologne a connu un coup d’accélérateur après le grand débat qui a entouré la publication du livre de Jan T. Gross, Les Voisins, en 2000 [2]. Le grand public découvrait alors qu’une partie de la société polonaise n’avait pas été seulement victime de la guerre, ni même uniquement témoin, mais avait participé au crime contre les voisins juifs, dans la bourgade de Jedwabne en juillet 1941, et également ailleurs, sous des formes diverses. Les autorités politiques en prirent acte, avec le discours du président de la République de l’époque, Aleksander Kwiaśniewski, demandant pardon « au nom de tous les Polonais dont la conscience est touchée par ce crime ».

Rompre avec l’« obsession de l’innocence »

Pourtant, il faut souligner que les réflexions sur les relations polono-juives durant la guerre et sur la présence juive en Pologne dans un pays devenu de facto presque monoethnique et homogène depuis 1945 ont eu leurs premiers frémissements dans les cercles des dissidents de Solidarité et, dès les années 1980, auprès d’intellectuels catholiques libéraux. En 1987, un article d’un professeur de littérature récemment disparu, Jan Błonski, attirait l’attention sur le fait que les Polonais étaient non pas « co-coupables » mais coresponsables de la Shoah, par leur position de témoins souvent indifférents, sinon tirant profit de la destruction des Juifs [3].

La chute du communisme a précipité l’ouverture des archives et la liberté recouvrée a permis de débattre de sujets jusqu’ici tabous ou manipulés par le régime. Une nouvelle génération de jeunes chercheurs – Monika Adamczyk-Garbowska, Alina Cała, Barbabra Engelking-Boni, Jan Grabowski, Jacek Leociak, Dariusz Libionka, Bożena Szaynok et bien d’autres [4] –, s’est emparée à bras-le-corps de ces questions délicates, a appris l’hébreu ou le yiddish, et a rompu avec cette « obsession de l’innocence » [5] si caractéristique de la vision du passé national en Pologne. Le débat sur Jedwabne n’a fait au fond que rendre publiques des problématiques jusque-là confinées dans le cercle étroit des intellectuels ou des spécialistes ; en ce sens, il a préparé la société polonaise à mieux accueillir les initiatives visant à faire connaître le passé juif du pays. La publication des Voisins a donc été un « véritable coup de tonnerre », comme le montre l’auteur en reprenant à son compte le constat de l’historien Andrzej Żbikowski, vice-directeur de l’Institut d’histoire juive à Varsovie ; mais un coup de tonnerre qui vient après des évolutions plus lentes, lesquelles ont préparé le milieu intellectuel à discuter et diffuser ces nouveaux enjeux [6].

Monuments et festivals : le « tourisme juif »

De ce tour d’horizon des différentes manières d’aborder ce passé juif, on peut retenir deux préoccupations majeures. La première se concentre sur la posture de pays-témoin qu’est la Pologne et de peuple-témoin que sont les Polonais, face à l’extermination de leurs voisins juifs. Comme on l’a vu, les récents débats – auquel on pourrait ajouter celui de janvier 2008 portant sur les violences antijuives de l’immédiat après-guerre commises par des Polonais – posent la question de la responsabilité de la société, mais aussi de l’Église [7]. Historiens, mais aussi concepteurs d’expositions ou encore artistes, posent cette question dans leurs travaux. Il s’agit, dans ces initiatives, d’intégrer la société polonaise contemporaine à ce passé, et non de présenter un monde à part. Le monument érigé à l’emplacement du ghetto de Cracovie, dans le quartier de Podgórze, en témoigne (p. 117). Sur la place centrale aménagée par deux jeunes architectes, quelques chaises disséminées ça et là. Elles symbolisent la précipitation avec laquelle les Juifs furent obligés de quitter leur domicile en emportant ce qu’ils pouvaient. Mais elles sont intégrées au paysage, près de l’arrêt du tramway, et l’on peut s’asseoir dessus : ce n’est pas un monument froid, mais une esthétique sobre qui a tenu compte de l’avis des habitants du quartier qui ouvrent chaque matin leurs volets sur cette place.

L’autre préoccupation lisible dans ces différents projets est bien sûr la connaissance du peuple juif disparu. Ici, les sentiments de fascination, de nostalgie et parfois d’idéalisation se mêlent et sont très perceptibles dans les entretiens menés par l’auteur. Ainsi, la revitalisation du quartier juif de Kazimierz à Cracovie et le festival de culture juive qui y rencontre depuis près de vingt ans un succès croissant flirtent parfois avec le folklore ou l’artificiel. Des non Juifs peuvent-ils faire revivre un passé disparu ? N’y a-t-il pas de place au contraire pour la création, à partir de ce passé juif ? Jean-Yves Potel éclaire savamment les débats en cours sur la spécificité du patrimoine juif après la Shoah, qui ne saurait être traité comme une attraction touristique – et qui pourtant le devient. On sent toutefois qu’il approuve ces initiatives, même lorsqu’elles sont un peu maladroites, mais il prend soin de justifier son point de vue et leur bien-fondé.

L’auteur n’oublie pas non plus de donner le point de vue de la petite minorité juive de Pologne, en consacrant un chapitre émouvant à ces « Juifs et Polonais » (chap. 15) aux identités complexes et à leur amour pour leur patrie, souvent non payé en retour. Il en fait l’un des acteurs incontournables du dialogue polono-juif depuis une vingtaine d’années, au risque parfois de surestimer un peu le rôle de ces intellectuels, dont certains, comme la romancière Agata Tuszyńska, les journalistes Anna Bikont et Konstanty Gebert ou le professeur de philosophie Stanisław Krajewski, sont passés d’une identification forcée ou cachée à la judéité à une identité juive positive, culturelle et parfois même religieuse [8].

Antisémitisme et anti-antisémitisme

Bien sûr, le tableau des relations entre la Pologne et son passé juif n’est pas aussi rose, et l’auteur n’omet pas de décrire la persistance d’une « langue de la haine » (chap. 12) auprès d’un groupe assez stable de la population (15 à 20 %), l’antisémitisme religieux traditionnel déclinant au profit d’un antisémitisme « moderne » associant les Juifs à leur influence supposée dans l’économie, la politique ou les médias. Or la présence juive en Pologne se limite à quelques milliers d’âmes pour 40 millions d’habitants. Le Juif est donc imaginé et la conservation des archaïsmes, qui perdurent inconsciemment jusque dans les expressions populaires contemporaines, semble être facilitée par la quasi-absence de cette minorité.

Pour Jean-Yves Potel toutefois, ce phénomène doit être contrebalancé par celui des anti-antisémites – ceux qui luttent contre cette discrimination et plus généralement toutes les autres –, dont le nombre a doublé depuis dix ans, pour former un groupe équivalent en proportion à celui des antisémites convaincus. L’anti-antisémitisme relève de l’adhésion à un modèle de citoyenneté européenne et progressiste, qu’expriment d’ailleurs presque tous les acteurs du « renouveau juif » en Pologne interviewés par Jean-Yves Potel. Ils sont touchants, sinon un peu naïfs, dans les grandes ambitions affichées par les fondations ou divers programmes dont ils s’occupent, qui tous ont pour mission de « promouvoir les valeurs d’une société civile ouverte » (Centre de culture juive de Cracovie), développer « un sens profond de l’identité locale et de la tolérance vis-à-vis des autres » (Centre Brama Grodzka) ou encore les « valeurs européennes » (Fondation de sauvegarde du patrimoine juif). Mais on comprend que l’intervieweur aime – un peu trop peut-être – voir en eux l’avenir et le modèle de la prise en charge du passé juif en Pologne. Dès lors, de ces initiatives locales, novatrices et multiples, on souhaiterait voir la norme ; de ces acteurs jeunes, dynamiques et hyperactifs, la mentalité dominante de la société polonaise contemporaine. Or il n’est pas sûr que ce soit déjà le cas en 2009.

La Fin de l’innocence est une lecture indispensable pour mieux connaître les évolutions de la société polonaise face à son passé juif et les multiples efforts entrepris pour l’intégrer à l’histoire nationale polonaise. Pêchant parfois par optimisme sans pour autant verser dans l’angélisme, ce livre a l’immense mérite de mettre l’accent sur la vitalité et l’innovation lisibles dans ces différentes initiatives et de rompre ainsi avec les discours rabâchés sur le supposé antisémitisme viscéral des Polonais dès que surgit une controverse [9]. L’ouvrage fournit par ailleurs des informations essentielles concernant les travaux les plus récents – notamment en langue polonaise – sur l’histoire juive polonaise, les questions de mémoire et les rapports polono-juifs, ce qui manquait en français, même si la relégation dans les notes de bas de page et non en fin de volume de la riche bibliographie rend son utilisation moins aisée. Il est un excellent complément au recueil d’articles récemment publié, qui fait le point sur les dernières recherches historiographiques polonaise et française sur ces questions [10]. L’absence d’illustrations – que l’on peut regretter – ne peut qu’inviter à venir vérifier sur place le chemin parcouru.

Pour citer cet article :

Audrey Kichelewski, « Quand la Pologne redécouvre ses Juifs », La Vie des idées , 14 mai 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Quand-la-Pologne-redecouvre-ses.html

Nota bene :

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par Audrey Kichelewski , le 14 mai 2009

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Notes

[1Voir notamment Scènes de grèves en Pologne, Paris, Stock, 1981 et Les Cent Portes de l’Europe centrale et orientale, Paris, Éditions de l’Atelier, 1998.

[2Jan T. Gross, Les Voisins, Paris, Fayard, 2002.

[3Article traduit en français : « Les pauvres polonais regardent le ghetto », Les Temps modernes, n° 516, juillet 1989.

[4Des articles de ces chercheurs sont disponibles en français dans le recueil d’articles Juifs et Polonais, 1939-2008, sous la direction de Jean-Charles Szurek et Annette Wieviorka, Paris, Albin Michel, 2009. Voir également le livre de Jan Grabowski, récemment traduit en français : « Je le connais, c’est un Juif ! » - Varsovie 1939-1943, Le chantage contre les Juifs, Paris, Calmann-Levy, 2008. Le Centre de recherche sur la Shoah de l’Institut de philosophie et de sociologie de l’Académie des sciences accueille nombre de ces recherches novatrices, publiées notamment dans leur revue annuelle Zagłada Żydów. Une sélection de ces articles a été traduite dans un volume paru en anglais : Holocaust. Studies and Materials. Journal of the Polish Centre for Holocaust Research, Varsovie, 2008.

[5Expression de l’anthropologue Joanna Tokarska-Bakir durant le débat sur Jedwabne. Voir son article traduit en français : « L’obsession de l’innocence », Plurielles, n° 9, 2002, p. 75-82.

[6Pour un aperçu traduit en anglais des débats autour de ce livre à sa parution en Pologne, voir Antony Polonsky, Joanna B. Michlic (dir.), The Neighbors Respond : The Controversy over the Jedwabne Massacre in Poland, Princeton, Princeton University Press, 2003.

[7C’est l’une des questions soulevées par le dernier livre de Jan Gross, Fear. Anti-semitism in Poland after Auschwitz. An Essay in Historical Interpretation, New York, Random House, 2006. Sa sortie en Pologne, au début de l’année 2008, a suscité d’importantes discussions, sans toutefois atteindre l’ampleur de celles causées par son précédent ouvrage.

[8Voir, traduits en français ou en anglais, les témoignages de ces acteurs importants du « renouveau juif » : Agata Tuszyńska, Une histoire familiale de la peur, Paris, Grasset, 2006 ; Konstanty Gebert, Living in the Land of Ashes. Cracovie, Austeria, 2008 ; Stanisław Krajewski, Poland and the Jews : Reflections of a Polish Polish Jew, Cracovie, Austeria, 2005.

[9Voir par exemple la dernière critique du film d’Andrzej Wajda, Katyn, publiée dans Le Monde du 1er avril 2009, et la réponse d’Adam Michnik, le 14 avril suivant.

[10Juifs et Polonais, 1939-2008, sous la direction de Jean-Charles Szurek et Annette Wieviorka, Paris, Albin Michel, 2009.


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