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Comment expliquer l’attirance de certaines élites politiques françaises pour la Russie de Vladimir Poutine ? De l’anti-américanisme à la russophilie, en passant par la défense de l’intérêt national français, Olivier Schmitt décrypte les arguments de la « poutinophilie française ».

Comment expliquer l’attrait qu’exerce la figure de Vladimir Poutine sur les citoyens et certains acteurs du débat politique en France, comme l’ex-député Thierry Mariani ou Marine Le Pen ? C’est la question posée par Olivier Schmitt, spécialiste reconnu en relations internationales et enseignant-chercheur à l’Université du Sud-Danemark, dans cet ouvrage incisif, documenté et facile d’accès. À partir d’une analyse critique et systématique de la structure interne des discours de certains acteurs publics français, l’auteur montre que l’éloge qu’ils font de la Russie contemporaine se fonde sur de fausses prémisses : « Pouchkine ne justifie pas de s’allier avec Poutine » (p. 65).

Autrement dit, ni les atouts culturels de la Russie, ni les rapports anciens que la France entretient avec ce pays, ni même les tentatives de conférer une image positive au maître du Kremlin, ne doivent légitimer la place que Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et leurs épigones, voudraient lui ménager. Ces zélotes du président russe sont d’ailleurs parfois des descendants de l’ancienne aristocratie, arrivés en France dans les années 1920.

L’auteur se réclame explicitement de la tradition libérale. On comprend d’ailleurs que l’intérêt pour la Russie de Poutine se développe en France dans certains milieux, à tendance jacobine, qui se réclament d’une forme d’égalitarisme et font primer le collectif sur l’individu. C’est ainsi que l’on peut comprendre, en suivant Olivier Schmitt, qu’une partie radicale de la gauche, très critique du néo-libéralisme, ainsi que les franges les plus extrêmes de la droite, séduite par la violence politique et l’État fort, puissent parfois se retrouver dans leur inclination pour la figure de Vladimir Poutine. Pour étayer sa démonstration, Olivier Schmitt, propose de faire la critique systématique de ces propos.

La Poutinophilie française

Comme l’indique son sous-titre, l’ouvrage se livre à un méticuleux travail d’anatomie en déconstruisant l’aura dont jouit Vladimir Poutine dans certains milieux, particulièrement aux deux extrêmes du spectre politique (France Insoumise ou Front national, par exemple). La méthode suivie, claire et rigoureuse, contribue largement à rendre cet essai particulièrement persuasif. En effet, après sa lecture, il est aisé d’entrer dans une discussion argumentée avec tout « poutinophile » se piquant d’avoir un avis sur les questions internationales. Pour cela, il suffit d’isoler l’argument, implicite ou explicite, de votre interlocuteur. L’auteur en distingue 4 types : 1) Poutine serait l’archétype du dirigeant fort, mû par la raison d’État, sauvant son pays de la prédation exercée par les oligarques ; 2) la Russie et la France auraient en partage, sur le plan civilisationnel, des valeurs fondamentales ; 3) une alliance avec le président russe servirait l’intérêt national de la France ; 4) La Russie n’est pas une puissance impérialiste plus condamnable que les États-Unis.

Sans invalider ou confirmer l’hypothèse, très en vogue, d’une « nouvelle guerre froide » [1], Olivier Schmitt jette un regard critique sur chacune de ces assertions, qu’il dissèque point par point. L’auteur démontre, à l’aide d’exemples précis, que ces 4 idées vagues ne résistent pas à l’épreuve des faits.

D’abord, Vladimir Poutine a certes instrumentalisé la justice pour limiter l’influence des grands magnats de l’économie (Berezovski, Khodorkovski), mais il a laissé prospérer d’autres personnages fortunés, dont l’actuel Premier ministre Dimitri Medvedev, et en a profité pour se débarrasser de ses adversaires politiques potentiels, tels Magnitski ou Navalny. Ensuite, loin de faire ressortir une communauté de valeur, l’actuel conservatisme des élites politiques en Russie, très attachées à la famille, à la religion, à l’identité, ainsi que les restrictions de la liberté d’expression et la réduction du pluralisme politique, soulignent les divergences entre les cultures politiques russe et française. Par ailleurs, La notion d’intérêt national français ne résiste pas à une analyse fouillée : en fonction des secteurs concernés (armée, industrie agro-alimentaire, tourisme, finance) et des priorités fluctuantes de la majorité au pouvoir, les intérêts des groupes sociaux demeurent concurrents : valait-il mieux vendre les porte-hélicoptères Mistral ou sanctionner la Russie lorsqu’elle déstabilise l’ordre international ? Enfin, mettre la Russie et les États-Unis sur un même plan relève d’une réactivation inopportune du schéma binaire datant de la guerre froide, alors que le monde est multipolaire, et témoigne aussi d’une déformation du regard, car les acteurs de l’influence russe (Sputnik, Russia Today etc.) sont para-gouvernementaux, quand le « soft power » américain s’appuie sur une pluralité de vecteurs (ONG, secteur privé, etc.).

Selon l’auteur, c’est justement l’articulation des 4 éléments précités qui dessine le cadre général de la poutinophilie française. Cette admiration pour le chef de l’État russe est qualifiée, dans le sous-titre, de « passion » française. On devine ici l’influence probable des travaux historiques pétris de sociologie politique de Lilly Marcou, Georges Lavau, Marc Lazar, ou Sophie Cœuré, qui ont analysé les liens entre l’Union soviétique et la France au XXe siècle [2]. L’intérêt que manifestent de nombreux Français pour la Russie a d’ailleurs son pendant dans l’image positive dont bénéficie la France dans l’imaginaire collectif russe. Ce n’est pas ici le lieu d’une analyse approfondie de ce phénomène, mais on peut intuitivement penser que la Révolution française, les romans du XIXe siècle, la Commune et la politique étrangère d’inspiration gaulliste, voire le post-modernisme, ont jeté les bases d’une inclination réciproque dans certaines strates de la société [3].

Complexité des sociétés française et russe

À ce titre, on pourrait se demander si la Russie est bien l’ensemble cohérent que décrit parfois Olivier Schmitt, lorsqu’il utilise le singulier face à une réalité plurielle (voir « la vision du monde russe en France », p. 11, ainsi que sa formule sur « l’arrivée au pouvoir d’une élite intimement persuadée que le seul objectif de l’Occident est de la détruire », p. 116). Gageons que les réalités que recouvrent « la vision du monde » et « une élite » sont des objets complexes.

La complexité de la vie politique russe, conjuguée aux multiples contrastes, voire aux contradictions profondes, qui caractérisent une société étendue sur un territoire immense, invite en effet à la nuance. Rappelons au passage qu’une équipe des 31 spécialistes, menée par Kathy Rousselet et Gilles Favarel-Garrigues, a tâché de démêler cet écheveau dans un ouvrage [4] de 501 pages. La société russe est en effet traversée par de multiples clivages. Certains sont ceux que l’on retrouve traditionnellement dans de nombreux pays, entre villes et campagnes, centre et périphérie, possédants et travailleurs, etc. D’autres plongent leurs racines dans l’histoire politique particulière de la société russe. C’est notamment le cas du débat entre occidentalistes et slavophiles, récurrent depuis les années 1840 en Russie, et qu’on pourrait en un certain sens rapprocher de celui qui oppose, dans plusieurs pays du Nord (États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Hongrie, etc.), les partisans respectifs de l’ouverture et de la fermeture.

Un essai opportun et documenté

Sur le plan formel, on est frappé par la densité de la bibliographie pour un si bref ouvrage (71 références). Olivier Schmitt témoigne ici d’une connaissance approfondie des travaux sur la Russie, souvent mobilisés par les spécialistes de l’aire régionale post-soviétique mais rarement par les internationalistes.

De ce point de vue, l’ouvrage apporte un contrepoint utile aux parutions récentes sur les groupes, au sein des élites politiques ou économiques françaises, qui portent les intérêts du Kremlin en France. Quand Cécile Vaissié et Nicolas Hénin analysent surtout les configurations d’acteurs et les arènes dans lesquelles ils évoluent [5], l’éclairage d’Olivier Schmitt est plus théorique. Il complète aussi, fort utilement, les travaux actuels, relatifs aux vecteurs médiatiques et numériques de l’influence russe en Europe [6].

Plus largement, cet essai s’inscrit dans le faisceau des travaux en cours sur les perceptions de la Russie dans le monde. À la fin du mois de novembre 2017, une conférence internationale explorera en effet ce sujet à la University of Eastern Finland, à l’appel de chercheurs basés en Écosse, Finlande, Israël et Russie. Un tel exercice critique, auquel nous invite Olivier Schmitt, est rendu nécessaire pour mieux saisir la fascination actuelle pour des idées dites illibérales : violence physique sur-légitimée, contrôle étendu des moyens de communication, discrédit de la pensée critique, discours sur la pureté identitaire, construction de menaces sécuritaires, etc. Les sciences sociales ont ainsi fort à faire pour réinvestir, à nouveaux frais et sur de nombreux terrains, le diptyque de la démocratie et de l’autoritarisme. On doit donc remercier Olivier Schmitt pour cette piqûre de rappel salutaire.

Recensé : Olivier Schmitt, Pourquoi Poutine est notre allié ?, Paris, Hikari, 2017, 132 p., 9,90€.

Pour citer cet article :

Adrien Fauve, « Poutine mon amour », La Vie des idées , 26 octobre 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Poutine-mon-amour.html

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par Adrien Fauve , le 26 octobre

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Notes

[1Raviot, Jean-Robert (dir.), Russie : vers une nouvelle guerre froide ?, Paris, La documentation française, 2016 ; Filler, André, « Les pays baltes et la “nouvelle guerre froide”, géopolitique des États “duels” », Hérodote, vol. 1, n°164, 2017, p.163-178.

[2Marcou, Lilly (dir.), L’URSS vue de gauche, Paris PUF, 1982 ; Lavau, George, « Les enfants de Barbe-Bleue et le cabinet sanglant : les partis communistes français et italiens et le refoulement du stalinisme », in Pisier-Kouchner, Evelyne (dir.), Les interprétations du stalinisme, Paris, PUF, 1983, p.109-126 ; Lazar, Marc, Le communisme : une passion française, Paris, Perrin, 2002 ; Cœuré, Sophie, La Grande lueur à l’Est. Les Français et l’Union soviétique (1917-1939), Paris, Seuil, 1999.

[3Cadot, Michel, Victor Hugo lu par les Russes, Paris, Maisonneuve et Larose, 2001 ; Tchoudinov, Alexandre, « Le culte russe de la Révolution française », Cahiers du monde russe, vol. 48, n° 2-3, 2007, p. 485-498 ; Miltchina, Véra, « Baudrillard, Dumas et le Petit chaperon rouge : la diffusion du livre français dans la Russie contemporaine », Revue russe, vol. 19, n° 1, 2001, p. 43-50 ; Rey, Marie-Pierre, La tentation du rapprochement. France et URSS à l’heure de la détente (1964-1974), Paris, Publications de la Sorbonne, 1991.

[4Favarel-Garrigues, Gilles, Rousselet, Kathy (dir.), La Russie contemporaine, Paris, Fayard, 2010.

[5Vaissié, Cécile, Les réseaux du Kremlin en France, Paris, Les petits matins, 2016 ; Hénin, Nicolas, La France russe : enquête sur les réseaux de Poutine, Paris, Fayard, 2016.

[6Audinet, Maxime, Limonier, Kevin, « La stratégie d’influence informationnelle et numérique de la Russie en Europe », Hérodote, n° 164, vol.1, 2017, p.123-144.



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