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De quoi parlé-je quand je dis « je » ? Pourquoi, en philosophie, passe-t-on du « je » au « moi », sujet dont l’existence ne fait pas de doute ? Pour répondre à ces questions, dit V. Descombes, il faut une grammaire philosophique, qui explique comment on passe du pronom au substantif.

Recensé : Vincent Descombes, Le parler de soi, Paris, Gallimard, coll. Folio, 2014, 417 p.

De qui est-ce que je parle lorsque je parle de « moi » ? En un sens, la question est triviale. Je parle de cet individu humain que je suis et que les autres désignent par mon nom. Mais qu’est-ce qui garantit que c’est bien toujours de moi que je parle lorsque je dis « moi » ou « je », tandis que mon corps matériel se modifie, que ma mémoire et mes sens peuvent me tromper ? Qu’est-ce qui demeure le même en dépit de ces contingences ? Comment la conscience que j’ai d’être moi-même, ce que les philosophes nomment parfois « conscience de soi », peut-elle garantir mon identité ? Qui est ce « moi » dont j’ai conscience et dont nous parlent les philosophes depuis Descartes ? Il n’est justement pas identique à l’être humain que je suis et que les autres désignent pas un nom propre. En effet, lorsque Descartes dit « Je suis Descartes », il ne dit pas simplement « Descartes est Descartes ». Il nous informe de ce que lui, qui nous parle, est l’individu humain qu’on nomme Descartes. Mais d’où tirons-nous cette capacité à dire « je » ou « moi » ? En quoi est-elle la marque d’une réflexivité proprement humaine ? Comment rendre compte de cette relation spécifique à soi, ses pensées, ses actions, etc., qui s’exprime à travers notre capacité à dire « je » ?

Dans Le parler de soi, Vincent Descombes revisite sous un angle inédit, celui de la grammaire philosophique héritée du philosophe viennois Ludwig Wittgenstein, certaines questions classiques des philosophies de la subjectivité. Ce livre est le résultat de plus de dix années de réflexions, puisqu’il est composé de textes inédits mais aussi d’articles parus dans diverses publications depuis le début des années 2000. Cependant, l’ouvrage qui en résulte est loin de ressembler à un recueil d’articles ; leur agencement ingénieux forme en réalité un tout très cohérent qui marque la progression et l’unité des réflexions de l’un des plus grands philosophes de notre temps. Il convient donc de le lire d’une traite pour en apprécier les raffinements et suivre pas à pas l’émergence d’une philosophie de la subjectivité qui ne ressemble à aucune autre.

Cette question épineuse de la subjectivité, l’auteur l’aborde sous l’angle de trois questions qui structurent l’ouvrage.

Trois questions

Premièrement, « Comment les philosophes tirent-ils un substantif (“le moi”) de notre usage d’un pronom (“moi”) ? » La question est à la fois historique et philosophique : d’une part, l’auteur se demande comment cet usage est apparu dans l’histoire des idées et de la philosophie ; d’autre part, il se demande quel sens les philosophes ont bien voulu donner à ce nouveau substantif et quel rôle ce substantif est venu jouer dans la résolution de difficultés philosophiques relatives à ce que nous pourrions appeler aujourd’hui, après Locke, les philosophies de la conscience, ou encore, après Kant, la question du sujet.

Deuxièmement, « Peut-on tirer le sens des mots “toi”, “lui”, “elle”, de notre usage du mot “moi” ? ». Est en question la possibilité du solipsisme méthodologique, qui consiste à partir de ma propre situation d’être conscient de soi pour rendre compte de l’existence d’autres êtres conscients de soi. Cette posture philosophique, nous l’héritons de Descartes. Ce dernier, après avoir mis entre parenthèses l’existence du monde sensible, parvient à une connaissance certaine : si je peux me persuader que rien n’est certain, c’est bien que moi, l’auteur de ces méditations, j’existe, en tant qu’être qui doute, pense, a des impressions (mêmes fausses), etc. La question qui s’ensuit, et qui n’a cessé de troubler la philosophie depuis Descartes, est de savoir comment réhabiliter l’existence du monde extérieur après l’avoir mise en doute et m’être persuadée que seule mon existence en tant qu’être pensant (et même « chose pensante ») était certaine. En particulier, si la certitude que je suis consciente ne peut s’effectuer qu’à la première personne, comment savoir qu’autrui est également conscient ? Comment puis-je lui attribuer des pensées en première personne : dire « tu », « elle », « il » à son propos ? Comment retrouver les autres personnes, la seconde et la troisième, en partant du point de vue de la première personne ? C’est le problème de Descartes et, à sa suite, de toute la tradition phénoménologique et existentialiste.

Troisièmement, « Dire ce que l’on croit, est-ce parler de soi ? » Quelle est la différence, s’il y en a une, entre dire « Il pleut » et dire « Je crois qu’il pleut » ? Est-ce que je parle davantage de moi quand je dis « Je crois qu’il pleut » que lorsque je dis simplement « Il pleut ». Si ces deux énoncés parlent bien de deux choses différentes, à savoir ma croyance, d’une part, et le temps qu’il fait, d’autre part, je dois pouvoir énoncer sans contradiction le (prétendu ?) paradoxe inventé par le philosophe britannique George E. Moore, « Il pleut, mais je ne crois pas qu’il pleut ». Pourtant, cet énoncé semble bien contradictoire ou du moins troublant. Descombes démontre, dans un dialogue poursuivi avec Jocelyn Benoist (voir Les limites de l’intentionalité, Vrin, 2005), que l’analyse de ce paradoxe soulève des questions profondes sur le rapport à soi et à ses propres états d’esprit.

Une question de grammaire philosophique

En effet, toute la singularité de l’analyse de Descombes tient d’abord au fait que, tel Wittgenstein, il propose à son lecteur d’abandonner les modes de questionnement traditionnels de la subjectivité, c’est-à-dire le point de vue du sujet ou de la conscience. Il nous propose de changer de perspective en interrogeant cet usage incongru que les philosophes font du pronom « moi » lorsqu’ils en font un substantif : « le moi ». Puisque cet usage résulte d’une manœuvre grammaticale, le rôle du philosophe est de se demander ce qui la justifie et ce qu’elle produit philosophiquement. « Il nous faut restituer la “filiation grammaticale” qui mène du pronom au substantif » et « comprendre les motifs qui ont poussé certains philosophes à inventer cet usage métaphysique » (p. 31). Si nous ne pouvons « revenir de cet usage philosophique à l’usage ordinaire », c’est qu’il est métaphysique « au sens péjoratif » du terme : nous ne sommes pas parvenus à lui faire dire quelque chose, à spécifier cet usage. Si nous y parvenons au contraire, nous aurons montré que c’est un usage pleinement justifié.

Cet examen de l’usage philosophique du « moi » va conduire le lecteur de Descartes à Wittgenstein et Anscombe, en passant par Montaigne, Stendhal, Addison, Pascal, Reid, Kant, Husserl, Heidegger, Sartre, Merleau-Ponty, Ricœur, Peirce, Prior, Geach, Kenny, Kripke, Lichtenberg, Moore, Austin, Searle, Benveniste et d’autres encore. L’examen aboutit à une vision tout à fait singulière de la conscience de soi débarrassée du moi substantivé, sans perdre cependant l’entière singularité de la première personne. Mais davantage encore que la solution proposée, c’est le chemin philosophique parcouru et la finesse de l’analyse conceptuelle qui font la richesse et l’importance de ce texte. Je propose, sans prétendre à l’exhaustivité, d’en examiner ici quelques étapes.

Le sens moral et le sens métaphysique de « moi »

L’analyse minutieuse de « moi » comme substantif en révèle deux usages au XVIIIe siècle : l’un désigne l’amour-propre et l’autre l’identité métaphysique d’une personne en dépit des changements de l’individu physique. Le premier usage nous vient de Port-Royal et de Pascal, il renvoie à l’égotisme et à la manie de parler de soi. Le second usage nous vient de Descartes et de Locke, soit d’une égologie, c’est-à-dire d’une philosophie qui part du point de vue du sujet conscient pour fonder la philosophie.

Après avoir montré qu’une égologie n’est pas une philosophie de style égotiste, car elle ne se dit pas uniquement à la première personne, Descombes s’interroge sur ce que veut dire le moi au sens des philosophes de l’égologie. Cette égologie n’est pas une philosophie de l’égotisme, car, en substantivant le moi, elle en fait une troisième personne grammaticale et non plus seulement une première personne. Bien qu’elle renonce, avec Husserl, à la réification cartésienne de l’ego, cette égologie ne renonce pas au cogito. Or, c’est précisément ce geste philosophique qui transforme la question ontologique « Qu’est-ce que le moi ? » en une question existentielle « Qui est “moi” ? » ou, plus naturellement, « Qui suis-je ? ». Mais « Je suis moi » ne saurait constituer une réponse éclairante à cette question. Il nous manque un principe d’individuation pour savoir à qui elle s’adresse.

De qui « moi » est-il le nom ?

La possibilité de cette question existentielle est pourtant la marque d’une conscience de soi qui distingue le sujet humain, réflexif, des autres animaux. Le moment de la réflexivité correspond à l’acte par lequel le sujet se prend lui-même pour objet, non pas sur le mode cartésien de la substance, mais « en tant que sujet » ou « pour soi ». Cependant, cette analyse réflexive de la conscience de soi se heurte à une difficulté. Car elle est contradictoire. En effet, l’action réfléchie exige que l’identité de l’agent et du patient soit une identité contingente. C’est bien le même individu qui agit et qui subit le changement « mais les deux rôles qu’il joue dans cette scène ne se confondent pas » (p. 131). Il est tout à fait contingent que le barbier se rase lui-même plutôt qu’un autre et c’est en tant qu’il est rasé qu’il est le patient et en tant qu’il rase qu’il est l’agent de cette action. Or, la conscience de soi exige une coïncidence non contingente entre le sujet conscient de soi et celui dont il est conscient. Le modèle de la réflexivité n’est donc pas le bon.

Nous pouvons néanmoins distinguer, après Heidegger, deux manières de demander qui est quelqu’un : d’une part, « Est-ce lui ou un autre ? », d’autre part, « Est-il proprement lui-même ? ». La première renvoie à une identité formelle, relative à la façon dont nous comptons les individus humains ; la seconde soulève le problème existentialiste de l’authenticité. Descombes montre à ce titre que ce deuxième sens de la question « qui ? » est équivoque, car il se rapporte en réalité à une modalité de l’action. La question porte alors sur le sujet dans la mesure où elle porte sur l’idée qu’il se fait de lui-même. Mais ce n’est plus la question du sujet. Il faut avoir déjà fixé de qui nous parlons pour décider s’il agit de lui-même, en tant que sujet conscient de soi, ou sur le mode de l’aliénation et de l’inauthenticité (c’est-à-dire à l’encontre d’une idée qu’il se fait de lui-même).

Ce que je fais quand je dis « je »

Comment dès lors rendre compte de cette conscience de soi qui se manifeste lorsque je parle et relate mes actions à la première personne ? Parmi les développements proposés ici par le philosophe, il faut citer l’analyse magistrale du très difficile article d’Elizabeth Anscombe sur la première personne, qui est bel et bien un article sur la conscience de soi. Descombes y esquisse un début de solution en montrant qu’une phrase égotiste est une phrase sans sujet. Car nous ne pouvons pas tirer d’une phrase à la première personne une réponse à la question « qui parle ? ». Une telle phrase ne procède pas de l’identification d’un sujet. Ce qui ne veut pas dire qu’elle serait impersonnelle comme, par exemple, « il pleut ». En effet, il n’en demeure pas moins que mon interlocuteur peut, à partir des phrases que je prononce à la première personne, comme « Je lis », produire un énoncé à la troisième personne, « V.A. lit ». Mais il ne le peut qu’à condition de savoir préalablement à qui il a affaire. Il y a bien un rapport de complémentarité entre les usages de « je » et ceux d’un nom propre, mais l’un et l’autre n’ont pas la même fonction sémantique (celle de faire référence à un sujet). Les énoncés à la première personne n’ont pas pour fonction d’identifier un sujet dont on prédiquerait quelque chose ou pour fonction de dire qui parle. Mais ils témoignent de l’exercice d’une conscience de soi, c’est-à-dire d’une « coïncidence pure et simple du sujet conscient et de lui-même » (p. 294), d’où l’absence d’identification et l’échec des théories égologiques de la réflexivité. C’est pourquoi, de la même façon, dire « je crois qu’il pleut » ce n’est pas s’auto-attribuer une certaine croyance, mais bien donner son avis sur le temps qu’il fait.

Ainsi, loin d’être au fondement de la philosophie, le fait de dire « je » est indissociable de l’usage des autres personnes, la deuxième et la troisième. Car l’usage de la première personne définit ma position dans une relation dialogique.

Ainsi, avec une rigueur et une clarté à toutes épreuves, Vincent Descombes explore dans cet ouvrage majeur les diverses facettes du parler de soi. Il conduit son lecteur par des démonstrations sans faille à interroger ses préjugés philosophiques sans jamais contourner les difficultés qui s’imposent à lui.

Pour citer cet article :

Valérie Aucouturier, « Pourquoi « moi » ? », La Vie des idées , 6 mai 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Pourquoi-moi.html

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par Valérie Aucouturier , le 6 mai 2015

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