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Pour une théorie générale du « care »

par Fabienne Brugère , le 8 mai 2009

Domaine(s) : Philosophie

Mots-clés : éthique | care | États-Unis

Depuis quelques années est née aux États-Unis la pensée du care, réflexion éthique sur la prise en charge, le plus souvent par des femmes, des personnes les plus vulnérables. Soulignant que cette pratique fait l’objet d’un partage non seulement selon le genre, mais aussi selon la race et la classe (le care est dévolu aux femmes, noires, des classes ouvrières), Joan Tronto creuse la dimension politique de l’éthique du care.

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Recensé : Joan Tronto, Un monde vulnérable, pour une politique du care (Moral Boundaries : a Political Argument for an Ethic of care, 1993), traduit de l’anglais par Hervé Maury, 2009, La Découverte, 238 p., 23 €.

Le livre de Joan Tronto, Moral Boundaries : a Political Argument for an Ethic of care, publié en 1993, traduit en français sous le titre, Un monde vulnérable, pour une politique du care, représente une tentative convaincante pour élaborer une théorie du care. Le terme de « care » s’avère particulièrement difficile à traduire en français car il désigne à la fois ce qui relève de la sollicitude et du soin ; il comprend à la fois l’attention préoccupée à autrui qui suppose une disposition, une attitude ou un sentiment et les pratiques de soin qui font du care une affaire d’activité et de travail. Le défi philosophique de Joan Tronto revient, par-delà ces partages entre disposition et activité, à proposer une définition globale du care qui désigne : « une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie » (p. 143). Cette définition très large du care – qui regroupe un certain nombre d’attitudes, la capacité à prendre des responsabilités, le travail du care et la satisfaction des besoins – en fait une activité centrale et essentielle de la vie humaine : il existe une sorte d’universalité du care qui peut ainsi caractériser le type de relation qu’il convient d’avoir avec un être, un élément naturel ou un objet à condition de reconnaître son appartenance à un monde vulnérable. Or, précisément, comment comprendre la référence à la vulnérabilité mise d’ailleurs fortement en avant par le choix du titre de la traduction française à la différence du texte original ? La vulnérabilité humaine c’est le fait de toute vie, l’incomplétude anthropologique par laquelle, au cours de nos vies, nous passons, à des degrés variables par des phases de dépendance et d’indépendance, d’autonomie et de vulnérabilité (p. 181-182). En d’autres termes, nous ne sommes pas seulement des sujets de droits que l’injonction à l’autonomie et à l’impartialité transforme en individus égaux voués à des relations de réciprocité. Nous sommes plus réellement et plus concrètement des êtres interdépendants, de part en part relationnels, impliqués dans des situations différentes et des liens souvent asymétriques.

L’éthique du care

Plus encore, pour Tronto, et conformément à tout un courant éthique né dans les années 1980 avec le livre emblématique de Carol Gilligan, Une voix différente [1], le care s’enracine dans des situations tellement particulières qu’il en vient à caractériser un comportement éthique indifférent aux règles abstraites d’une morale correctrice et proche d’une activité de soin, fréquemment assignée aux femmes, soucieuse de maintenir les relations et de ne blesser personne. L’être vulnérable est donc fait de liens et d’attaches qui le rendent dépendant des autres, du soin ou de l’attention qu’ils peuvent lui accorder tant il est dans le besoin. De telles problématiques supposent un rapport concret au monde contemporain, un diagnostic des situations : « Assumer la différence, accorder à chacun des humains sa dignité et ses droits, prendre en charge les iniquités matérielles réelles, protéger l’environnement de la planète » (p. 17). S’il existe bien des usages du care, c’est dans la perspective d’une philosophie soucieuse des circonstances et des moindres variations sensibles. L’éthique du care vaut alors comme une morale enracinée dans la sensibilité contre les morales traditionnelles, d’inspiration kantienne, forgées dans le recours à un sujet pratique rationnel et universel. La réflexion éthique s’inscrit dans des vies ordinaires chargées d’affects, d’histoires singulières et de relations complexes à autrui alors que la morale est du côté d’une abstraction qui tient dans un ensemble formulé de préceptes. La morale simplifie la conduite en la subsumant sous des principes. Joan Tronto évoque ce partage lorsqu’elle entreprend, dans la deuxième partie du livre, d’analyser la différence au dix-huitième siècle entre morale universaliste et sentiments moraux. Alors que la première renvoie à cette sphère autonome de la morale constituée par Kant, les seconds conceptualisés par Hutcheson, Hume et Smith permettent de défendre une influence de la société dans laquelle les individus vivent un jeu de la raison et de la sympathie qui rappelle combien les sentiments sont un lieu fondateur des activités humaines.

Pour une théorie critique du care

Mais l’originalité du livre ne repose pas seulement sur cette ambition de fournir une théorie générale du care, elle réside également dans le déploiement d’une théorie critique qui dénonce et exhibe les mécanismes par lesquels s’est opérée, dans nos sociétés, une marginalisation du care, principalement de ses pratiques et des personnes qui s’y investissent. Ainsi, il faut penser un contexte idéologique du care. Il est symptomatique que plus le care s’écarte de la prise en charge (sur le modèle du médecin qui prend en charge un patient) et se soucie de préoccupations privées ou locales (comme l’aide-soignante qui nettoie un malade), plus il est délaissé par les puissants (p. 158-159). Par exemple, faire l’histoire des tâches de nettoyage liées aux fonctions corporelles, éléments centraux des soins dévolus aux plus dépendants (petits enfants, personnes âgées, etc.), c’est rappeler que ces tâches ont principalement été dévolues aux femmes – mais pas à toutes les femmes –, aux gens de couleur, aux classes ouvrières. Le care est l’objet d’un partage social selon le genre, la race et la classe. Il peut alors devenir l’objet d’un travail mal rémunéré (travail des dominés ou des faibles au service des puissants) et peu considéré alors même qu’il constitue un rouage essentiel du fonctionnement de la société de marché. Alors que le soin concerne une grande partie de notre vie de tous les jours, nous n’en reconnaissons pas la valeur et ne donnons pas à cette dimension l’attention qu’elle mérite.

Cette dévalorisation systématique du care s’enracine dans une association constante avec la sphère privée, l’affectivité et la proximité ; le care est ainsi naturalisé et sa reconnaissance comme travail difficile, déniée. Il faut ajouter l’absence d’une compréhension unifiée du care dont le signe le plus visible est la fragmentation de ses activités. Comment, dès lors, saisir sa place structurellement centrale dans la vie sociale ? Tronto propose de répondre à ce problème par l’affirmation d’une dimension politique du care. Redéfinir le care c’est dénoncer un processus de marginalisation de ses activités. Plus fondamentalement, Joan Tronto préconise de repenser le rapport entre morale et politique, plus encore, de déplacer les frontières de la morale. En effet, l’idéologie libérale de tradition kantienne reprise par John Rawls, qui fait de l’individu autonome une valeur morale et la figure magistrale d’une égalité abstraite, cache une distribution inégale du pouvoir, des ressources et des distinctions sociales. Remettre en cause les frontières de la morale, c’est donc interroger la valeur morale de l’individualisme libéral et proposer d’élaborer une nouvelle éthique politique qui est autre chose qu’un fondement moral de la politique.

Qu’est-ce qu’un bon care ?

Dès lors, Joan Tronto s’engage dans une réflexion sur le bon care. Elle dégage quatre phases nécessaires. La première définie comme caring about consiste en cette disposition qu’est l’attention comme reconnaissance d’un besoin. La seconde, taking care of, désigne la prise en charge, le fait d’assumer une responsabilité. Avec la troisième, care-giving est mis en avant le travail effectif du soin et de sa compétence. Enfin, un bon care passe par le care-receiving, la capacité de réponse du bénéficiaire. L’attention, la responsabilité, la compétence et la capacité de réponse constituent une grammaire éthique de l’acte de care (p. 147-150).

Le livre de Tronto peut alors être compris non seulement comme une réflexion ambitieuse sur les questions de sollicitude et de soin mais, de manière plus interne au débat intellectuel américain, comme une inflexion par rapport à d’autres éthiques du care. Tout d’abord, à la différence du livre fondateur de Gilligan, il s’agit de sortir de la défense d’une morale des femmes – morale minoritaire de la sollicitude et du soin – que Gilligan propose de valoriser au nom de sa capacité à traiter les dilemmes ou les conflits moraux, en fonction également de sa grande plasticité contextuelle. Pour Tronto, la finalité est de proposer une approche politique et sociale du care, ce qui suppose de prendre au sérieux les activités de service et toutes les institutions qui prennent en charge la grande vulnérabilité vitale ou sociale. Dès lors, la réflexion sur le care est infléchie par une approche sociale et politique, radicalement dénaturalisante, non romantique, qui montre aussi la violence de l’assignation aux soins et les jeux de pouvoir dans de telles relations. « care is burden », une tâche ou un fardeau ; il faut donc échapper à une position strictement sentimentale qui ferait de la relation mère-enfant et du maternage – relation essentiellement dyadique – le modèle de l’éthique du care.

Finalement, le livre de Tronto tient le pari d’une fondation philosophique des activités de care et d’un programme politique qui pourrait réformer une économie des services à la personne ; le monde du care ne saurait se dissoudre dans une adaptation néolibérale aux règles strictes de la rentabilité marchande. À l’heure de la réforme de l’Hôpital en France, des remises en cause du service public de l’éducation, le livre de Tronto résonne par son actualité ; il fait du care une activité fondamentale pour la nature humaine tout en montrant comment les perspectives de la sollicitude et du soin peuvent s’intégrer à l’exigence d’égalité portée par la justice dans une société démocratique (par exemple, une théorie de la justice est nécessaire pour discerner les besoins les plus urgents, les vulnérabilités les plus grandes). Avec le care, la démocratie se découvre un contenu sensible.

par Fabienne Brugère , le 8 mai 2009


Pour citer cet article :

Fabienne Brugère, « Pour une théorie générale du « care » », La Vie des idées, 8 mai 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Pour-une-theorie-generale-du-care.html

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Notes

[1Carol Gilligan, Une voix différente. Pour une éthique du care, trad. A. Kwiatek, Paris, Champs essais-Flammarion, 2008


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