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Chaque conflit social de grande ampleur voit resurgir le mot d’ordre de grève générale. Cette idée, apparue à la fin du XIXe siècle, fit l’objet de vifs débats entre syndicalistes révolutionnaires et socialistes. Miguel Chueca publie un recueil de textes de l’époque qui permet de restituer les enjeux de cette controverse intellectuelle et politique.

Recensé : Miguel Chueca (textes réunis et présentés par), Déposséder les possédants. La grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906), Marseille, Agone, Collection « Mémoires sociales », 2008.

La grève générale subsiste de diverses façons dans la mémoire collective et militante. Chaque conflit social de grande ampleur et chaque manifestation de masse voient refleurir le mot d’ordre de grève générale, parfois transformé en « rêve général » comme lors du mouvement anti-CPE de 2006. Pourtant, note Miguel Chueca, l’éditeur de cet ouvrage, beaucoup de ceux qui en appellent ainsi à la grève générale « ignoraient à coup sûr l’importance qui fut la sienne dans la création du syndicalisme ouvrier français » (p. 7). Les mutations du capitalisme à l’œuvre depuis trente ans, le refoulement de la question ouvrière du débat public et le processus de réhabilitation de l’entreprise qui a coïncidé avec les « adieux au prolétariat » de nombreux intellectuels marxistes ont contribué à rendre incompréhensible et exotique cette notion de grève générale.

L’intérêt de ce livre est de proposer un retour aux sources en présentant les différentes opinions émises sur la grève générale à la Belle Époque. En partant des textes de l’époque et des paroles des acteurs, on évite les jugements à l’emporte-pièce et les simplifications caricaturales auxquels on réduit souvent la grève générale. Néanmoins, plus qu’une fidèle restitution des positions qui s’exprimèrent à l’époque, l’éditeur a privilégié le point de vue de ses partisans puisque seuls deux textes (ceux de Jean Jaurès et du socialiste néerlandais Henri Van Kol) présentent le point de vue de ses adversaires. La perspective militante du livre privilégie donc les partisans de la grève générale, ceux que l’histoire a rejetés dans le camp des vaincus. C’est l’un des intérêts de ce livre que de donner la parole à des acteurs largement méconnus du syndicalisme révolutionnaire.

Pour reconstituer le débat et les différentes opinions qui s’exprimèrent, l’auteur a regroupé les textes de l’époque en quatre parties. Il donne d’abord la parole aux partisans de la grève générale comme Émile Pouget, Fernand Pelloutier ou le groupe des étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes. La deuxième partie présente le débat sur la grève générale en donnant la parole à Jean Jaurès, qui en formule la première critique construite et systématique en 1901, et aux syndicalistes révolutionnaires qui lui répondent. La troisième partie présente les tensions qui divisent les socialistes sur la question de la grève générale : face à ceux qui n’y voient qu’une « utopie anarchiste » dangereuse, d’autres comme Paul Louis, plus proche du mouvement syndical, s’efforcent de développer des positions plus conciliantes. Enfin, la dernière partie donne la parole à Hubert Lagardelle et Georges Sorel, les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire. Après 1901, en effet, la grève générale est considérée comme un acquis du mouvement syndical. Les syndicalistes ne croient plus nécessaire de s’étendre sur le sujet et il revient alors aux intellectuels d’en proposer une traduction plus théorique. Plutôt que de présenter chacun de ces textes, peut-être est-il plus utile de reconstruire les grandes lignes de leur argumentation. La controverse portait sur plusieurs points : la question des origines de l’idée de grève générale, les modalités de sa mise en application et ses conséquences prévisibles.

Une idée portée par le syndicalisme révolutionnaire

La question des origines de l’idée « grève-généraliste », comme on disait à l’époque, est sans doute ce qui suscite le moins de débat. La genèse de l’idée de grève générale est au cœur de l’article d’Émile Pouget, l’un des principaux animateurs du syndicalisme révolutionnaire, qui ouvre le recueil. Pouget, par ailleurs célèbre théoricien du sabotage, rappelle que « l’idée de grève générale n’a pas de blason idéologique. Elle vient du peuple et ne peut prétendre à une noble origine. Ni sociologues ni philosophes n’ont daigné élucubrer sur son compte » (p. 50). Pour Pouget, la grève générale émerge d’abord lors des premiers congrès de l’Internationale ouvrière à la fin du Second Empire. Dans sa généalogie intellectuelle, il néglige néanmoins l’origine anglaise de ce mot d’ordre à l’époque du chartisme : il n’était sans doute pas bon de rappeler l’origine britannique de ce thème alors que l’Angleterre s’impose à la fin du XIXe siècle comme l’un des pays-phares de la social- démocratie.

Par-delà cette généalogie intellectuelle qu’il faudrait approfondir, l’émergence du thème de la grève générale est inséparable de l’enracinement du syndicalisme de masse et de l’acculturation à la pratique gréviste. C’est pourquoi tous les auteurs s’accordent pour y voir une émanation du mouvement ouvrier lui-même. C’est le sens de la définition de la grève générale comme « mythe social » proposée par Sorel. La grève générale naît donc de l’expérience de la grève qui entre alors dans le quotidien des travailleurs : de la fin du Second Empire à la veille de la Première Guerre mondiale, le nombre de grèves augmente de 1667 %. De quelques dizaines par an jusqu’à la fin des années 1860, le nombre de grèves alterne ensuite entre 200 et 300 jusqu’au début des années 1890 avant de franchir le cap des 1000 en 1904 [1]. La grève générale est donc le reflet de cette transformation du répertoire d’action collective. En devenant banale dans les ateliers et les usines, la grève apparaît à certains comme une stratégie d’action possible à généraliser.

« Pour nous, écrivent ainsi les étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes en 1901, la grève générale se confond avec la Révolution » (p. 92). Les textes rassemblés montrent le foisonnement des débats sur la Révolution et ses significations au début du XXe siècle. Le développement de l’idée de grève générale est également inséparable du contexte de réorganisation stratégique qui suit la répression de la Commune. Pour les syndicalistes de la fin du XIXe siècle, la grève générale incarne une alternative à la stratégie barricadière comme à celle de la conquête du pouvoir par les partis, d’où son indéniable succès dans le monde du travail. Grâce à sa simultanéité sur tout le territoire et à l’absence de centre décisionnel, la grève générale doit déjouer les stratégies de répression de l’État : « Il y a là sur les révolutions précédentes une supériorité que je n’avais pas aperçue », admet l’un des ouvriers dans le dialogue fictif rédigé par Girard et Pelloutier (p. 77).

Les critiques socialistes

Contre l’enthousiasme exprimé par les syndicalistes révolutionnaires et certains ouvriers, les socialistes se montrent beaucoup plus réticents à l’égard de la grève générale. Si les guesdistes se contentent d’injures et de sarcasmes, Jaurès publie une réfutation argumentée dans la Petite République en 1901. Ce texte présente à l’état condensé les principaux arguments contre le mot d’ordre de grève générale. Pour Jaurès, la grève générale est trompeuse et vaine. Pour être viable, elle nécessiterait des conditions difficilement réalisables. Soucieux de ne pas se couper du monde du travail, Jaurès lui reconnaît néanmoins une vertu : « La grève générale, impuissante comme méthode révolutionnaire, n’en est pas moins, par sa seule idée, un indice révolutionnaire de la plus haute importance. Elle est un avertissement prodigieux pour les classes privilégiées, plus qu’elle n’est un moyen de libération pour les classes exploitées » (p. 127).

Plus qu’une stratégie révolutionnaire efficace, la grève générale est donc un spectre, une épée de Damoclès qui pèse sur les possédants, une menace latente qui doit les inciter au compromis. Alors que Jaurès est prudent et modéré, le député néerlandais Henri Van Kol manifeste un refus beaucoup plus brutal. Là où le syndicalisme révolutionnaire est peu influent et où les syndicats ne se posent pas en rivaux des organisations politiques socialistes, la critique est en effet plus aisée. C’est pourquoi Van Kol écrit sans ambages que « la grève générale n’est qu’une utopie anarchiste, une idée qui surgit dans les pays où le mouvement socialiste est faible ou encore dans l’enfance, une fantaisie dangereuse d’ouvriers mal organisés » (p. 179).

Ce livre, doté par ailleurs d’un riche appareil critique et d’un très utile glossaire, permet donc au lecteur de plonger au cœur des débats qui traversent le mouvement syndical et socialiste au tournant du XXe siècle et de retrouver la passion qui animait les révolutionnaires du temps. L’éditeur affirme dans son introduction que le mot d’ordre de grève générale a disparu avec la guerre et qu’après 1918 « il ne cessera plus de perdre du terrain » (p. 35). Cette disparition rapide serait due au triomphe des deux modèles de socialisme politique – le modèle insurrectionnel et le modèle réformiste – auxquels la grève générale et le syndicalisme révolutionnaire s’étaient opposés. Pour Miguel Chueca, la tradition oubliée de la grève générale offre une troisième voie pour dépasser les apories de notre temps. Il conclut par une invitation à imaginer ce qu’aurait été le XXe siècle si l’appel à la grève générale contre la guerre avait réussi en 1914. Ce regard nostalgique ne nous paraît être ni pertinent ni très utile pour comprendre les enjeux contemporains. Le thème de la grève générale est né à un moment très singulier de l’histoire du mouvement ouvrier. Son épanouissement correspond à l’univers de la seconde industrialisation qui voit se développer la pratique gréviste dans un contexte marqué par la faiblesse des organisations politiques structurées. Plutôt que de déplorer la mort de l’idée de grève générale après 1918, il serait sans doute intellectuellement plus fructueux d’analyser les reconfigurations de cet idiome. Il n’a cessé, en effet, d’être instrumentalisé par les combats les plus divers, signe de la persistance des attraits mobilisateurs de cette expression. Plutôt que de proclamer abruptement, et de façon quelque peu nostalgique, sa disparition entre 1908 et 1913, il serait plus utile de suivre sa résurgence et son évolution jusqu’aux combats les plus actuels, tel cet appel récent à la « grève générale de la consommation » pensée comme arme contre les dérives du capitalisme contemporain à l’ère de la crise écologique [2].

Pour citer cet article :

François Jarrige, « Pour ou contre la grève générale ? », La Vie des idées , 31 octobre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Pour-ou-contre-la-greve-generale.html

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par François Jarrige , le 31 octobre 2008

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Notes

[1Michelle Perrot, Les Ouvriers en grève, France (1871-1890), Paris, La Haye, Mouton, 1974, p. 261-263 ; Edward Shorter et Charles Tilly, Strikes in France, 1830-1968, Cambridge, Cambridge University Press, 1974 ; Stéphane Sirot, La Grève en France. Une histoire sociale (XIXe-XXe siècle), Paris, Odile Jacob, 2002, p. 28.

[2Paul Ariès, No Conso : vers la grève générale de la consommation, Lyon, Éditions Golias, 2006 et « Pour une grève générale de la consommation », texte publié sur le site de la revue Mouvements le 24 novembre 2007.



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