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Introducteur de la critique marxiste en France, Pierre Barbéris, disparu l’an dernier, avait renouvelé la connaissance des modernités littéraires. Les propositions de ce pédagogue engagé, défendant le retour au texte, ont stimulé toute une génération de lecteurs.

Pierre Barbéris (3 mai 1926-8 mai 2014) fut l’un des meilleurs représentants d’une critique universitaire combinant plusieurs approches du texte littéraire empruntées aux sciences humaines, en même temps qu’un professeur d’exception, militant pour une réforme de l’enseignement du français qui reste à accomplir. Il renouvela l’approche de la modernité littéraire, notamment du XIXe siècle, grâce à un ensemble d’ouvrages décisifs sur Balzac, Chateaubriand ou Stendhal, les enjeux idéologiques du romantisme, la question du réalisme, mais aussi à des cours dont a bénéficié toute une génération de spécialistes.

Cet orateur de grand charisme tenait au pas de charge un discours qui vous prenait , sans hésitation ni ralentissement, alternant formules pétaradantes, remarques fulgurantes et pointes d’humour, sans négliger de moquer ou d’enterrer sous ses sarcasmes les propositions tièdes de tel critique. C’est que P. Barbéris ne pouvait concevoir son enseignement différemment de sa recherche, autrement dit engagé. Non pas partisan au sens étroit du terme, mais ancré dans une conception du texte littéraire liée à une cohérence idéologique. Il était marxiste et ne s’en cachait pas. Il avait médité Lukács et, sans sectarisme, sachant éviter dogmatisme et schématisme, il appliquait avec talent une théorie. Nul esprit de système cependant, car, dans le respect des textes, il combinait différentes grilles de lecture, notamment le structuralisme et l’utilisation d’outils de la linguistique. Il prenait son bien partout où il lui semblait que tel aperçu, tel concept, tel angle d’attaque permettait de tirer plus que des lectures limitées, timorées et réductrices, dépassées ou datées.

Littérature et Histoire

Parmi les nombreuses formulations que P. Barbéris proposa de sa méthode critique, ou plutôt de son approche, notamment dans des ouvrages que l’on qualifierait d’essais (lui les qualifiait parfois de livres « d’humeur »), comme Aux sources du réalisme, aristocrates et bourgeois (1978), Le Prince et le Marchand (1980) ; Idéologiques : la littérature, l’Histoire (1980) ou encore Prélude à l’utopie (1991), on peut choisir celle-ci :

« La littérature des écrivains, les histoires qu’ils racontent anticipent souvent sur l’Histoire des historiens et ne devient en conséquence réellement lisible que le jour où une nouvelle Histoire, motivée et équipée différemment, autrement ancrée dans l’HISTOIRE, formalise et théorise ce qui, dans le texte littéraire, était avancée diffuse, mal contrôlée, aussi bien par l’écriture que par la lecture […], saisie et promotion du réel dans des réseaux fictionnels ou symboliques dont le caractère émotionnel ou plaisant pouvait dissimuler ou porter ([ou] tresser) tout un pouvoir de connaissance. La littérature n’est donc ni ornement ni supplément […], mais avant-garde seulement à définir et situer […]. […] Peut-être vaut-il mieux parler d’effets de connaissance ? Il faut en tout cas aborder ces problèmes de manière […] dialectique : l’écriture n’est pas dépositaire […] d’un sens anticipateur […] certaines écritures, certaines organisations fictionnelles et symboliques du réel […] font apparaître ce que les saint-simoniens appelaient « de nouvelles combinaisons ». […] Je dirai ici plutôt les signalent […]. » Le Prince et le Marchand, Union Générale d’Éditions, coll. « 10/18 », 1978, p. 18-19.

La typographie illustre les trois sens que P. Barbéris entendait accorder au mot « histoire » : l’histoire désigne la fiction, la narration – on pourrait dire aussi la fable –, l’Histoire renvoie à l’Histoire des historiens, toujours tributaire de l’idéologie, l’HISTOIRE au processus et à la réalité historiques, ici interprétés selon une perspective marxiste.

P. Barbéris, qui avait tenu à renouer avec la tradition universitaire de l’explication de texte, tombée en désuétude, l’affirmait : « Le retour au texte [doit permettre de] fonder une nouvelle histoire littéraire, et du même mouvement, une nouvelle théorie de la littérature  » [1]. Pour lui, la recherche, qui convoque l’érudition, l’analyse précise des textes, la contextualisation historique et idéologique, ne saurait être neutre ou définitive. Tout n’est que lectures successives, relectures, qui traduisent des prises de position, des situations, des moments. Le côté incisif de telle de ses formules ne doit pas occulter ses nuances, son souci de différencier, de relativiser. P. Barbéris dépasse les théories marxistes primitives que furent la théorie du reflet (issue entre autres du Tolstoï miroir de la révolution russe que Lénine publia en 1908), la théorie de la vision du monde (définie par Lucien Goldmann en 1947 et aboutissant en 1964 à cette formule de Pour une sociologie du roman : « [la création littéraire est] création d’un monde dont la structure est analogue à la structure essentielle de la réalité sociale au sein de laquelle l’œuvre a été écrite), la théorie de l’idéologie (illustrée notamment par les travaux de Pierre Macherey, et visant à comprendre le mode de production des effets idéologiques et le processus de production / réception des textes considérés comme littéraires au sein des institutions). P. Barbéris reprochait à la théorie du reflet son mécanisme simpliste, qui ne tient pas compte de la spécificité du texte littéraire, en réduisant celui-ci à une transcription du réel social et historique. La théorie de la vision du monde lui semblait ne pas tenir compte de l’effet produit en retour par le texte et ses lectures sur le contexte intellectuel et idéologique. Par ailleurs, il lui apparaissait que ces théories ne prenaient pas suffisamment en compte les acquis des sciences humaines.

Sans doute est-ce parce que P. Barbéris n’a pas inventé une méthode critique que son œuvre a fécondé tant de travaux. Mieux qu’une méthode, qui eût présenté le risque d’être dogmatique, ou d’être trop dépendante d’une théorie, il a enseigné une manière de considérer les textes et d’envisager la littérature telle qu’un large pan du XIXe siècle l’avait définie : production sociale et reformulation des grandes questions que se posent à un moment donné une société et les individus qui la composent. Mais une reformulation tellement profonde et subtile qu’elle est susceptible de relectures permanentes, qu’elle demeure actuelle et donc assure la pérennité des grandes œuvres. Celles-ci entrent en résonance avec les époques successives, mais, pour toujours mieux les comprendre et faire entendre les harmoniques de cette résonance, il faut comprendre ̶ au sens d’embrasser ̶ l’expérience humaine, l’histoire, les mentalités. P. Barbéris fut pleinement en phase avec le moment des sciences humaines, et il entreprit de défendre et d’illustrer ce moment en prenant le risque de mesurer les textes à l’aune de celui-ci.

Balzac à l’épreuve de la sociocritique naissante

Ce moment fut aussi celui où le marxisme se confrontait aux sciences humaines et aux nouvelles approches critiques. P. Barbéris prit parti et prit part à ce dialogue, dont devait naître la sociocritique, laquelle ne saurait être identifiée à une grille de lecture marxiste. Rappelons que l’approche sociocritique considère que « la littérature se charge d’une existence sociale informée par ces attitudes qui appartiennent à l’ordre des visions du monde, de l’imaginaire collectif, des idéologies, des mentalités de groupe, etc. » [2], et P. Barbéris la définit ainsi : « lecture de l’historique, du social, de l’idéologique, du culturel dans cette configuration étrange qu’est le texte » [3]. S’il construisit son œuvre critique à la fois contre la critique traditionnelle et contre ce que l’on appela dans les années 1960 la nouvelle critique (il s’en prit notamment au S/Z de Roland Barthes, voyant dans cette lecture du Sarrasine de Balzac une approche purement formaliste sans ancrage dans la contextualisation historique et idéologique) [4], il ne rejeta pas tel ou tel regard décapant ou novateur que celle-ci pouvait poser sur les textes.

La sociocritique envisage le social dans son inscription textuelle, et pose que le social dans le texte a d’abord une dimension textuelle, et résulte d’une textualisation. On se référera ici à un texte fondateur de C. Duchet :

« L’enjeu, c’est ce qui est en œuvre dans le texte, soit un rapport au monde. La visée, de montrer que toute création artistique est aussi pratique sociale, et, partant, production idéologique, en cela précisément qu’elle est processus esthétique, et non d’abord parce qu’elle véhicule tel ou tel énoncé préformé, parlé ailleurs par d’autres pratiques ; parce qu’elle représente ou reflète telle ou telle "réalité". C’est dans la spécificité esthétique même […] que la sociocritique s’efforce de lire cette présence des œuvres au monde qu’elle appelle leur socialité.
Cela suppose la prise en considération du concept de littérarité par exemple […] [et aussi] la réorientation de l’investigation socio-historique […] vers […] l’organisation interne des textes, leurs systèmes de fonctionnement, leurs réseaux de sens, leurs tensions, la rencontre en eux de discours et de savoirs hétérogènes. […] [L]a sociocritique voudrait à la fois s’écarter d’une poétique des restes qui décante le social et d’une politique des contenus qui néglige la textualité. » Duchet Claude, « Positions et perspectives », dans Sociocritique, Nathan, 1979, p. 3-4.

La pratique de la sociocritique exercée par P. Barbéris s’inscrit dans cette perspective et dans ce champ théorique, mais en lui donnant une orientation nettement politique, ce qui ne fut pas le cas de C. Duchet. Paradoxalement, son grand œuvre sur Balzac était achevé quand la sociocritique balzacienne proprement dite prit son envol, et donc P. Barbéris ne reconfigura pas sa lecture de Balzac en la focalisant plus sur les procédures de textualisation. Il n’en reste pas moins que ses acquis permirent le développement de la sociocritique appliquée à Balzac, sur lequel sa recherche se concentra d’abord, sans s’y limiter. Il en résulta un ensemble monumental d’articles et d’ouvrages .

Quelles que soient les réticences ou les réserves du milieu universitaire parfois ébouriffé par la fulgurance de ses analyses, la vivacité de son propos, la vigueur de son engagement, tout le monde ou presque s’accorda à voir dans ses publications balzaciennes un renouvellement méthodologique qui fit date. Dans le sillage de Georg Lukács, P. Barbéris revendiquait une critique matérialiste dépassant les clivages entre réalité et imaginaire, prenant en compte toute l’œuvre du romancier, y compris les inspirations visionnaires de Louis Lambert ou le mysticisme de Séraphîta.

Georg Lukács (1885-1971), théoricien et critique marxiste hongrois, écrivait en allemand. Dans ses ouvrages comme Le Roman historique (1937, en russe, éd. allemande 1956, éd. anglaise 1960, éd. française Payot, 1965), Balzac et le réalisme français (articles de 1934 et 1935, réunis sous le titre Balzac und der französische Realismus en 1951, traduction française Maspero, 1967 ; rééd. La Découverte, 1999, avec une préface de G. Gengembre), il définit une œuvre réaliste comme l’invention d’un type en qui convergent et se rencontrent tous les éléments déterminants, humainement et socialement essentiels, d’une période historique. Le type ainsi défini suppose que l’homme soit en rapport organique étroit avec les composantes historiques et sociales. Certes, aucun personnage littéraire ne peut contenir la richesse infinie et inépuisable de traits et de réactions que la vie elle-même comporte. Mais la nature de la création artistique consiste précisément dans le fait que cette image relative, incomplète, produise l’effet de la vie elle-même, sous une forme encore rehaussée, intensifiée, plus vivante que dans la réalité objective. Dès lors, l’écrivain présente « à la société moderne le miroir révélateur dans lequel nous pouvons suivre aujourd’hui le chemin du Golgotha de la totalité humaine ».

Parmi les apports principaux des travaux de P. Barbéris sur Balzac, on peut, comme le fit Nicole Mozet, mettre en évidence la nouvelle conception du réalisme qui en découla, et qui fait autorité, quelque amendement qui ait pu y être apporté. En mettant l’accent sur la fonction idéologique de l’œuvre littéraire, ce qui fut une mutation, pour reprendre le terme utilisé par N. Mozet, P. Barbéris a démontré que, sur la double base de la condamnation du libéralisme et de la reconnaissance de la place et du rôle majeurs de l’économique, Balzac, penseur contre-révolutionnaire, fait œuvre révolutionnaire en tant qu’il oriente ses romans selon une interprétation matérialiste des structures du réel.

Dans une postface de la réédition de son Monde de Balzac (Kimé, 1999 [Arthaud, 1973]), P. Barbéris traçait un bilan de son rapport à cet écrivain, et réaffirmait que la littérature, c’est de l’histoire, et même c’est l’histoire. De manière évidente, Balzac a mis au jour, comme Chateaubriand et Stendhal, ses contemporains, la structure de la France post-révolutionnaire, ou plutôt de la France révolutionnée, selon l’expression de Montlosier [5], popularisée par Nodier et fréquemment présente dans les travaux de P. Barbéris. Telle serait en définitive la définition par ses objet et contenu du réalisme balzacien, étant bien entendu qu’il ne s’agit pas d’une représentation de la réalité, mais d’une véritable philosophie du réel. Cependant, à la lumière des évolutions de l’Histoire telle qu’elle s’est déroulée depuis ses premiers travaux, P. Barbéris, abandonnant toute idée de progrès informé par une supposée linéarité historique, parlait désormais de « progrès complexe », notion qui relève de la modernité [6], ce à quoi justement P. Barbéris s’était intéressé à partir de son arrivée à l’université de Caen (1976), où il crée un Centre de recherche sur la Modernité et sa revue, Elseneur, qui existe toujours. La question est de savoir si cette modernité ne serait pas une post-modernité. De là une réflexion sur « l’aléatoire du sens ».

Posant la question de la signification de Balzac au début du XXIe siècle, P. Barbéris exprimait à la fois ses désillusions, une forme de désespérance et une charge au vitriol contre l’état de la culture, la médiocrité des médias, la pauvreté intellectuelle ambiante. Il en était venu à penser que Balzac, dont l’actualité était encore plus criante en ces années 2000, ne faisait plus sens pour le plus grand nombre.

Au service du savoir et de l’enseignement

Loin de se limiter à Balzac, l’univers de P. Barbéris embrasse la littérature depuis le XVIIe siècle jusqu’au XXe siècle, comme le montrent Aux sources du réalisme : aristocrates et bourgeois, Le Prince et le Marchand ainsi que ses analyses du Misanthrope, du Mariage de Figaro, de Lorenzaccio, de Fénelon, Mme de Staël, Fromentin, Zola, Péguy et surtout de Chateaubriand ou de Stendhal ‒ pour ne citer qu’eux.

On a pu contester les positions de P. Barbéris sur ces deux derniers écrivains, en les jugeant trop « balzaciennes ». Cependant, aussi bien dans ses ouvrages sur Chateaubriand que dans ceux consacrés à Stendhal, il ouvrit des perspectives décisives. Ainsi sur la figure/le type du jeune homme dans le romantisme, à partir de René, ou la notion de « classe pensante » chez Stendhal.

Le titre du livre que l’on peut considérer comme le plus emblématique des positions barbérisiennes, Le Prince et le Marchand, mérite explication. Le Prince et le Marchand valent comme figures de la modernité. Elles représentent « la retombée, dans la critique, du dilemme central du vécu : une critique tend vers l’exactitude du marchand, une autre vers les intuitions et secrets du prince ». Ce dilemme conduit à des postures et des parcours : « On n’échappe à la dégradation marchande et mondaine, à l’entrée dans leur monde, que par la dispersion, la dissipation, le suicide héroïque, rapide et immédiat ou lent le long d’une vie qui refuse l’ordre et anticipe (peut-être) sur un autre ordre. À l’inverse, on n’échappe au suicide héroïque que par l’acceptation de l’implication et de la dégradation marchande […] Le Prince dit non, dans l’espoir d’une solidarité, peut-être, d’une fraternité dégagée par l’insoupçonnable HISTOIRE et qui dédouanerait le oui. Dans cette attente, il n’y a que la littérature pour permettre au prince d’être et de vivre, de vivre mais non pas fatalement de se compromettre et de sa laisser manger. Telle est, peut-être, la problématique de base de notre littérature de fiction disant à sa manière l’HISTOIRE ? » On mesure l’ampleur de la pensée du critique en même temps que son audace et sa prise de risque. On comprend également à quel point le discours critique se veut ouvertement idéologique, prise de parti autant que provocation intellectuelle à la fois stimulante et incisive. Cette manière roborative de concevoir la littérature bataille à la fois contre la critique universitaire érudite, « critique a-critique » ne sachant employer les matériaux qu’elle accumule, et contre la critique formaliste, quelles qu’en soient les écoles théoriques, oscillant entre une pseudo-scientificité du littéraire et le plaisir du texte. En allant plus loin dans le sens de la critique idéologique (celle qui « pense »), Il s’agit bien de « revendiquer et justifier une place à part : théorique, pratique, professionnelle, politique » [7].

Sommes, manuels et préfaces produits par P. Barbéris n’ont ni le même format, ni le même public ; mais ils témoignent d’un même souci pédagogique. Parce qu’il eut toujours à l’esprit son expérience d’enseignant du secondaire (avant d’être nommé à l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud [1961-1972] puis à l’université de Caen [1976], il avait exercé en lycée, à Alep [1952] et Beyrouth [1954-1961]), P. Barbéris fut toujours attaché à la transmission ; c’est pourquoi il refusa toujours le jargon académique, et adopta une langue qu’il voulait accessible. Il entendit participer à l’élargissement et au renouvellement de l’éventail institutionnel universitaire. En 1969, il créa ce qui allait devenir la Société des Études Romantiques, qu’il présida jusqu’en 1971, et qui publiera Romantisme, société et revue toujours vivantes. De même, il milita pour une rénovation de l’enseignement du français fondée tout à la fois sur le développement de la linguistique et de la nouvelle critique, sur un nouveau rapport à la culture littéraire, désacralisée et contextualisée, et sur un assouplissement de la relation pédagogique. Il s’agissait en somme de faire passer dans l’enseignement secondaire les acquis de la recherche. De là son engagement associatif : en 1968, il préside l’Association Française des Professeurs de Français, créée en 1967 (il est alors vice-président), et occupera cette fonction jusqu’en 1975. Sans se réclamer explicitement de l’esprit des universités populaires, où il fit cependant des conférences, P. Barbéris fonda aussi les Samedis de la recherche, activité libre, gratuite, ouverte à tous, qui réunissait étudiants, professeurs du secondaire, lettrés, etc., qui, hélas, ne survécut pas à son départ et ne semble pas avoir influencé l’université populaire animée à Caen par Michel Onfray.

Sans remettre en question ni la culture générale ni la place de la littérature dans l’enseignement, P. Barbéris insistait sur la nécessité d’un apprentissage méthodologique (que d’autres dégradèrent hélas en langue de bois didactique) et d’une appropriation par les élèves du fait littéraire situé dans la complexité du réel. Ce beau programme ne fut guère réalisé.

Le goût du débat

P. Barbéris aimait à développer ses idées à partir d’une posture polémique. Dans un premier temps, il lui fallait écrire contre. Véhément, brusque, nerveux, son style ne s’embarrassait pas de rhétorique ou d’onction universitaires. Percutant, il pouvait être familier, provocant, voire incorrect, mais était toujours au service d’une conviction et d’une volonté farouche de démontrer et de convaincre. Cela lui valut d’être accusé, parfois violemment, de partialité, de sectarisme, de schématisme, de militantisme outrancier. On assimila ses propos à des règlements de comptes. On lui reprocha de mal écrire.

Certes, P. Barbéris dérangeait, avec ses proclamations parfois péremptoires. Au-delà de son militantisme politique, il avait une ambition fondamentale : convaincre les récalcitrants que la littérature peut être pensée, autrement dit à la fois interprétée en fonction du contexte de sa production, évaluée dans sa capacité à révéler les contradictions du réel et de l’imaginaire sociaux et soumise par les lecteurs successifs à un double mouvement de déconstruction et de réinterprétation.

Parmi les motivations profondes de son action critique, insistons sur ce qu’il appelait les « révoltes et scandales devant les mensonges et incompétences de l’École et de l’Université (de droite, mais peut-être surtout faussement "démocratique", autrement dit cherchant un consensus idéologique lénifiant) » [8] avant même le spectacle, à ses yeux calamiteux, de l’Histoire des IVe et Ve Républiques. C’est pourquoi P. Barbéris aimait intervenir dans les débats, dans la presse, tant sur des sujets d’actualité que sur des questions liées à ses préoccupations professionnelles . Il rejoignit le Parti Communiste Français en mai 1968, il publia des études de fond sur Balzac dans La Nouvelle Critique, sur les rapports entre littérature et société dans L’École et la Nation, revues du PCF. On soulignera notamment sa communication au colloque de Cluny de 1970 intitulée « Éléments pour une lecture marxiste du fait littéraire », texte programmatique dont on peut citer les phrases suivantes, qui résument ce que fut son entreprise :

« Une lecture marxiste qui n’inclurait pas – quitte à les repenser […] – les autres approches développées par les sciences humaines […] ne serait qu’une approche schématique, mutilante, et donc théoriquement dangereuse. […] [U]n texte[est] produit, c’est-à-dire qu’il ne relève pas de quelque opération totalement mystérieuse mais d’un processus complexe (origines, environnement, expériences, traumatismes, frustrations, aliénations, conditions du métier d’écrivain, état du marché littéraire public, etc.) tout au long et au terme duquel interviennent la qualité, la rédaction personnelle de l’écrivain, de celui qui est plus apte qu’un autre à les signifier, par là même à en tirer un objet neuf, lequel prend place à son tour dans l’ensemble du processus, y provoque des réactions etc. » Colloque organisé par La Nouvelle Critique, publié en 1971. Cette communication est reprise dans Lectures du réel, op. cit., pp. 244-263, p. 248, 258, 261, 263.

Après sa retraite, un volume de Mélanges lui fut offert [9]. Il ne témoigne que bien imparfaitement de ce que représenta ce maître et ce chercheur hors-pair pour ses élèves et étudiants dont il éclaira la compréhension du XIXe siècle. Sa lecture de Balzac fut un moment décisif dans l’histoire de la critique universitaire et son discours critique, devenu in fine une sorte d’écriture humorale, un pessimisme critique, fut investi par une vision du monde. Il voulut écrire, au contraire de Stendhal, pour le plus grand nombre ‒ les happy many, si l’on peut se permettre ce clin d’œil.

Aller plus loin

On peut réentendre les analyses de Pierre Barbéris sur :

http://flenet.unileon.es/docauteurs2.html

Proust, Du côté de chez Swann, Internet archive — Encyclopédie sonore

« Lumières, Romantisme, Modernité » (Rousseau, Stendhal), Encyclopédie sonore

« Littérature et sciences humaines : Balzac, Illusions perdues »

« Lumières, Romantisme, Modernité : Stendhal, Armance »

« Lumières, Romantisme, Modernité : le héros philosophe dans Le Mariage de Figaro de Beaumarchais, Goethe, LesSouffrances du jeune Werther, Musset, Lorenzaccio »

« Lumières, romantisme, Modernité : présentation de La Nouvelle Héloïse et d’Armance »

« Lumières, romantisme, Modernité : Rousseau, La Nouvelle Héloïse »

« Support de méthodologie : Flaubert, L’Éducation sentimentale »

Sélection d’ouvrages et études de Pierre Barbéris :

Sur Balzac :

Aux Sources de Balzac. Les romans de jeunesse, les Bibliophiles de l’Originale, 1965.

Balzac et le mal du siècle. Contribution à une physiologie du monde moderne, Gallimard, 2 vol., 1970 — issu thèse soutenue en 1970.

Mythes balzaciens, Armand Colin, 1971.

Balzac, une mythologie réaliste, Larousse, 1971.

Le Père Goriot de Balzac, écriture, structures, significations, Larousse, 1972.

Le Monde de Balzac, Arthaud, 1973. Rééd. Kim », 1999.

Éditions de textes :

Chez Folio : La Cousine Bette, Splendeurs et misères des courtisanes, Le colonel Chabert, La Femme de trente ans, Un début dans la vie ; 

Au Livre de Poche : La Peau de chagrin dans sa version originale, Le Médecin de campagne, Le Curé de village, César Birotteau, La Duchesse de Langeais, La Fille aux yeux d’or ;

Chez Garnier-Flammarion : Les Paysans  ;

Dans l’édition de La Comédie humaine de la Bibliothèque de la Pléiade : Le Colonel Chabert, L’Illustre Gaudissart, Mademoiselle du Vissard ou la France sous le Consulat (roman resté inachevé).

Autres ouvrages :

« Péguy : actualité et signification », La Nouvelle Critique, n° 144, 1963 ; « La notion de peuple chez Péguy », dans Péguy, Actes du colloque international d’Orléans, 7-9 septembre 1964, Paris, Minard, coll. Cahiers de l’Amitié Charles-Péguy, 1966, p. 78-91. Une partie de ce texte a été reprise sous le titre « Peuple et prolétariat » dans Les Critiques de notre temps et Péguy, choix et présentation par Simone Fraisse, Paris, Garnier, 1973.

René, un nouveau roman, Paris, Larousse, coll. « Thèmes et textes, 1972.

Lectures du réel, Éditions sociales, collection « Problèmes », 1973.

Chateaubriand, à la recherche d’une écriture, Tours, Mame, 1974.

Chateaubriand, une réaction au monde moderne, Larousse, coll. « Thèmes et textes », 1976.

« "La politique de l’âme" dans Dominique : la fin du romantisme ? », Romantisme, n° 23, 1979, p. 112-121.

Aux sources du réalisme : aristocrates et bourgeois, Union Générale d’Éditions, coll. « 10/18 », 1978.

Le Prince et le Marchand,Idéologiques : la littérature, l’Histoire, Fayard, 1980.

Sur Stendhal, Éditions sociales, 1983. Recueil des textes de présentation des Œuvres de Stendhal publiées en 1974 au Livre club Diderot avec une postface, « Stendhal et l’avenir ».

« Un Hamlet comique : Figaro dans son monologue », Analyses et réflexions sur Le Mariage de Figaro, Ellipses, Paris, Marketing, 1985.

« Madame de Staël : du romantisme, de la littérature et de la France nouvelle », Europe, janv.-février 1987, p. 6-21.

Dominique de Fromentin, édition Garnier-Flammarion, 1987.

Zola, Son Excellence Eugène Rougon (commentaires et notes de Philippe Hamon), Paris, LGF, Le Livre de poche, 1988.

Prélude à l’utopie, Presses Universitaires de France, coll. « Écriture », 1991.

Lorenzaccio d’Alfred de Musset, Paris, Nathan, coll. Balises, 1993.

« Télémaque / modernité. Désir / roman / utopie et langage de la Contre-Réforme » dans Lanavère Alain et Barberis Pierre, Télémaque : Je ne sais quoi de pur et de sublime, Orléans, Paradigme, 1994.

Pour citer cet article :

Gérard Gengembre, « Pierre Barbéris, lecteur militant », La Vie des idées , 8 mai 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Pierre-Barberis-lecteur-militant.html

Nota bene :

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par Gérard Gengembre , le 8 mai 2015

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Notes

[1Ibid., p. 107. Cette proposition fut formulée dans la leçon inaugurale prononcée l’université de Caen en 1976, reproduite dans l’ouvrage.

[2Tournier Isabelle et Vachon Stéphane, « Sociocritique. Bibliographie historique », dans La Politique du texte. Enjeux sociocritiques. Pour Claude Duchet, textes réunis et présentés par Jacques Neefs et Marie-Claire Ropars, Presses universitaires de Lille, 1992, p. 250.

[3« La sociocritique » dans Introduction aux méthodes critiques pour l’analyse littéraire, Bordas, 1990.

[4« À propos de S/Z de Roland Barthes : deux pas en avant, un pas en arrière ? », L’Année balzacienne, n° 12, 1971, 109-123). Même si l’on ne rangera pas cet ouvrage sur l’étagère « nouvelle critique », notons que P. Barbéris s’en prit également à L’Idiot de la famille de Jean-Paul Sartre, consacré à Flaubert (« Flaubert, pour quoi faire ? », page spéciale du Monde des livres, 2 juillet 1971).

[5François-Dominique de Reynaud, comte de Montlosier (1755-1838), théoricien contre-révolutionnaire. L’expression se trouve dès son ouvrage intitulé Vue sommaire sur les moyens de paix pour la France, pour l’Europe, pour les émigrés, 1796.

[6Le terme de « modernité » apparaît pour la première fois en 1822 chez Balzac, dont P. Barbéris fut un grand spécialiste. Avec d’autres, P. Barbéris distinguait « modernisation », le fait et les conséquences du progrès, comme l’aliénation, et « modernité » théorisée par Baudelaire, expression dans la littérature des sentiments et des réactions de ceux qui subissent la modernisation.

[7 Le Prince et le Marchand, op. cit., p. 372, p. 376-377, p. 14.

[8 Le Prince et le Marchand, op. cit., p. 7.

[9Mélanges offerts à Pierre Barbéris, textes réunis par Gérard Gengembre et Jean Goldzink, E.N.S Éditions, coll. « Hommages », 1995.



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