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Passionnés par la Bourse

Une sociologie du courtage en ligne

par Pierre de Larminat , le 6 décembre 2012

Domaine(s) : Société

Mots-clés : marché du travail | passions | bourse

Peut-on faire une sociologie de la passion au travail qui refuse d’en faire l’indice de l’aliénation des salariés, sans pour autant céder à une description enchantée des relations de travail ? François Sarfati montre comment la passion des jeunes salariés du courtage pour la bourse permet de tirer parti des transformations intervenues sur le marché de l’emploi depuis trente ans.

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Recensé : François Sarfati, Du côté des vainqueurs. Une sociologie de l’incertitude sur les marchés du travail, Villeneuve d’Asq, Presses universitaires du Septentrion, 2012, 202p., 23€.

De l’engagement personnel à la passion

Alors que Du côté des vainqueurs s’annonce explicitement dès le sous-titre comme Une sociologie de l’incertitude sur les marchés du travail, l’illustration choisie pour la couverture du livre, qui représente la cohue d’une criée sur un marché boursier [1], indique que la Bourse constitue la toile de fond de la recherche dont l’ouvrage rend compte. François Sarfati étudie les représentations que les salariés investissent dans leur travail et l’engagement qui en découle, en prenant le cas des salariés de la relation clientèle du courtage en ligne. Le courtage en ligne est une activité récente qui s’est constituée grâce à la rencontre entre le développement des technologies de communication informatiques, une transformation de l’organisation des activités financières et une phase d’expansion boursière. Les sociétés de courtage en ligne font l’intermédiaire entre les marchés boursiers et des particuliers qui gèrent eux-mêmes leurs propres portefeuilles boursiers en transmettant par internet à ces sociétés leurs ordres d’achat et de vente de titres financiers.

Grâce à une enquête qui a combiné l’analyse de questionnaires remplis par une proportion élevée d’individus au sein de la population considérée, l’observation ethnographique et les entretiens approfondis avec certains salariés, répétés deux ans après, l’auteur dispose d’un matériau empirique appréciable qui comprend une dimension longitudinale. Il défend la thèse selon laquelle la condition de la réussite dans les métiers de la relation clientèle des courtiers en ligne repose sur un ensemble de ressources dont fait partie une forme d’engagement personnel que les salariés interprètent comme une passion : il s’agit de la passion pour la bourse.

Le premier chapitre campe le décor et montre que les salariés des entreprises de courtage en ligne travaillent dans des conditions qui rappellent objectivement l’organisation des centres d’appel. Néanmoins, ces salariés développent un rapport au travail fondé sur une représentation d’eux-mêmes qui insiste sur la proximité entre leur travail et celui des traders employés dans les salle de marchés des banques de financement et d’investissement ou par les sociétés de courtage établies qui s’adressent aux investisseurs professionnels. Généralement diplômés, mais faiblement, les salariés du courtage en ligne sont tenus à l’écart des métiers traditionnels et les plus rémunérateurs de la finance. Ils n’en ont pas moins le regard rivé vers ces derniers, auxquels ils s’identifient tandis que l’adoption de ce groupe de référence participe d’un effort de distinction par rapport aux salariés des centres d’appels. Ils développent ainsi une « identité de lisière », qui est soutenue par les libertés qu’ils prennent avec un règlement qui leur interdit de conseiller les opérations boursières de leurs clients. En principe sanctionnées, ces libertés sont tolérées par les employeurs qui y reconnaissent, outre un élément d’autonomie favorable à la satisfaction des salariés dans le travail et donc à une intensification de leur engagement productif, un potentiel d’amélioration du service fourni à la clientèle et donc un avantage concurrentiel.

Frappé par l’enthousiasme caractéristique du rapport au travail des salariés du courtage en ligne, Sarfati remarque dans le second chapitre qu’un tel enthousiasme ne peut provenir uniquement de la contrepartie pécuniaire de l’engagement intense qui leur est demandé car ils ne sont pas rémunérés à la mesure des « working rich [2] » qu’ils prennent pour modèle. En outre, l’enjeu de l’accroissement des profits (ce qu’on pourrait appeler en employant le terme d’Aristote la dimension chrématistique de leur travail) est chargé moralement de valeurs négatives, ce que Sarfati interprète, en croisant Durkheim et Simmel [3], comme une manifestation de la face impure du caractère sacré de l’argent (la face pure étant représentée par le fait que l’argent soit le medium universel des échanges). Pour se soustraire à la désapprobation morale à laquelle les expose leur métier, les salariés du courtage en ligne s’efforcent de mettre à distance le caractère sacré de l’argent et proposent une interprétation de leur travail caractérisée par la promotion de ses dimensions ludique et intellectuelle. En effet, leur travail met ces individus aux prises avec la traduction financière des événements dont est fait le monde qui les entoure [4].

Un rapport au travail enchanté

Univers de référence chargé des représentations du succès dont les golden boys des années 1980-1990 sont l’image mythique, et lieu d’engagements ludiques et intellectuels, la Bourse est pour les salariés du courtage en ligne l’objet d’une passion. Sarfati montre alors dans le troisième chapitre qu’il est possible d’étendre le concept de « passion au travail » au-delà des professions nobles (art, science et politique) où une telle forme d’engagement intense a été identifiée. Les indices de la passion boursière se trouvent dans la pratique personnelle d’une activité boursière en dehors, ou au détriment, du temps de travail. Ainsi, les salariés du courtage en ligne ont une propension à gérer un portefeuille personnel que des variables comme leur âge, leur catégorie socio-professionnelle ou leur niveau de revenu ne permettent pas d’expliquer, et qui ne dépend pas de leur niveau de rémunération. Ils recherchent assidûment les informations financières, y compris hors du travail.

Pour rendre compte de la passion boursière qui sous-tend le rapport au travail enchanté des salariés du courtage en ligne, Sarfati montre dans le quatrième chapitre qu’elle s’inscrit dans un système de relations sociales entre individu et société, fondé sur les conditions du marché de l’emploi. En effet, les carrières des salariés du courtage en ligne reflètent les transformations du marché de l’emploi. Depuis 1973, le changement fréquent de poste y est devenu la norme, qu’il soit causé par les stratégies de promotion individuelle ou bien, surtout, dû au fait que les entreprises qui considèrent le travail comme un facteur de production n’hésitent plus à se débarrasser des travailleurs superflus. Elles se réservent cette possibilité en recourant à des formes de relations d’emploi spécifiques comme les stages, les emplois intérimaires ou les contrats à durée déterminée. Faites d’une succession de positions d’emploi précaires et de ruptures d’emploi imposées ou négociées, les carrières des salariés du courtage en ligne traduisent la labilité et l’incertitude caractéristiques de telles relations d’emploi.

Dans de telles conditions, la passion boursière correspond à une expression de la culture managériale caractéristique du « nouvel esprit du capitalisme », à laquelle adhèrent les salariés du courtage en ligne. Cette adhésion s’ajoute aux ressources traditionnellement nécessaires pour tirer son épingle du jeu et rester « du côté des vainqueurs » sur le marché de l’emploi (diplôme, expériences professionnelles, âge, sexe ou origine ethnique). Le cinquième et dernier chapitre montre donc que la passion boursière constitue une manière d’être par laquelle de jeunes salariés qui n’ont jamais connu le plein emploi et qui n’envisagent pas comme une possibilité crédible une carrière qui ne se déroulerait que dans une seule entreprise, activent les ressources dont ils disposent. Elle est la condition de leur succès sur le marché du travail et de la reproduction de ces ressources. Ensemble, ces ressources et cette disposition entrent dans un cycle reproducteur auto-entretenu.

La fabrique de l’habitus économique

Du côté des vainqueurs propose un exemple de la « fabrique de l’habitus économique [5] ». Les manières d’être, de penser et d’agir des paysans kabyles étudiés par Bourdieu ont été forgées dans des conditions sociales d’existence auxquelles ils ont été brutalement soustraits et elles entrent en conflit avec les structures objectives de leurs nouvelles conditions d’existence. La contradiction entre l’habitus incorporé et le nouveau cadre social empêche ces individus de former les anticipations qui leur permettraient de raisonner dans la durée et d’adopter le comportement que ce nouveau cadre exige d’eux. Au contraire, les salariés du courtage en ligne, nés après l’ère du plein-emploi possèdent les ressources institutionnelles et incorporées qui leur permettent d’être, sinon les vainqueurs absolus d’une compétition sociale qui se joue sur le marché du travail, au moins « à la lisière », ou « du côté » des vainqueurs. Peut-être Sarfati aurait-il pu toutefois mieux souligner les sacrifices que les salariés du courtage en ligne doivent consentir pour cela, notamment en renonçant, ne serait-ce que temporairement, à d’autres dimensions de l’entrée dans l’âge adulte que l’emploi, comme la fondation d’une famille, qui ne sont qu’évoquées rapidement.

En mobilisant les catégories classiques de Hirschman (défection, prise de parole et loyauté), l’ouvrage propose des analyses intéressantes des manifestations concrètes que l’incertitude relative à l’emploi prend dans le secteur professionnel étudié et quelles stratégies les individus mettent en œuvre pour lutter contre les coups du sort ou pour progresser dans leur carrière. Elles n’ont cependant pas fait l’objet du même effort de rassemblement que celles qui concernent le lien entre « passion au travail » et incertitude sur le marché de l’emploi. Pourtant, elles constituent un matériau riche pour l’étude de l’individualisation des rapports salariaux et des conditions du recours à l’action collective dans les relations de travail. Les mobilisations collectives sont relativement rares et, s’il arrive aux salariés de former des coalitions afin d’instaurer un rapport de forces favorable contre leur employeur, celles-ci sont éphémères et dissoutes dès lors que sont obtenus des avantages individuels. Un tel phénomène pourrait s’expliquer par le fait que l’individualisation des carrières de salariés mobiles (par stratégie ou par la force des choses) sape les bases sur lesquelles pourrait se fonder une solidarité entre salariés. Consacré aux transformations de la relation salariale, Du côté des vainqueurs ouvre donc par ces analyses éparses à une étude de la transformation des solidarités entre travailleurs.

par Pierre de Larminat , le 6 décembre 2012


Pour citer cet article :

Pierre de Larminat, « Passionnés par la Bourse. Une sociologie du courtage en ligne », La Vie des idées, 6 décembre 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Passionnes-par-la-Bourse.html

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Notes

[1Max Weber, La Bourse, Paris, Allia 2010 [1894–1896], p.84–87.

[2Olivier Godechot, Working rich. Salaires, bonus et appropriation du profit dans l’industrie financière, Paris, La Découverte, 2007.

[3Émile Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie, Paris, PUF , 2008 [1912] ; Georg Simmel, Philosophie de l’argent, Paris, Presses universitaires de France, Paris, 1999 [1900].

[4En mettant en avant de telles sources de satisfaction, les salariés du courtage en ligne s’apparentent aux investisseurs amateurs. Voir : Vincent-Antonin Lépinay et Fabrice Rousseau, 2000, « Les trolls sont-ils incompétents ? Enquête sur les financiers amateurs », Politix, vol.13, n°52, p.73–97 ; Brooke Harrington, Pop Finance : Investment clubs and the new investor populism, 2008, Princeton, Princeton University Press.

[5Pierre Bourdieu, 2003, « La fabrique de l’habitus économique », Actes de la recherche en sciences sociales, n°150, p.79–90.


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