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Une biographie magistrale par Antoine Coppolani rend soigneusement compte du demi-siècle que Nixon a passé au cœur de la scène politique américaine. Le résultat est un livre convaincant qui nous en dit long sur les États-Unis dans les années après la Seconde Guerre mondiale ainsi que sur Nixon lui-même.

Recensé : Antoine Coppolani, Richard Nixon. Paris : Fayard, 2013, 1184 p., 32€.

Sur le plan intérieur et extérieur

« Je pense que la deuxième moitié du XXe siècle sera considérée comme l’Âge de Nixon ». Lors des obsèques de Richard Nixon en avril 1994, Bob Dole, alors chef de la minorité républicaine au Sénat, prononça un éloge funèbre louant tout ce que l’ancien président avait accompli et lançant par la même occasion un concept qui marquera ensuite l’étude historique de sa vie (concept habituellement employé pour décrire les trois décennies de sa carrière politique entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale et sa démission forcée par le scandale du Watergate). En explorant cet « Âge de Nixon », la biographie magistrale d’Antoine Coppolani rend soigneusement compte du demi-siècle que Nixon a passé au cœur de la scène politique américaine. Le résultat est un livre convaincant qui nous en dit long sur les États-Unis dans les années après la Seconde Guerre mondiale ainsi que sur Nixon lui-même.

Pour ses contemporains, aucun homme politique de premier plan ne fut plus controversé que Nixon, qui suscitait des avis forts partagés. Les points de vue historiques ne sont guère plus consensuels, ainsi que Coppolani le démontre de façon méticuleuse. Son livre fait appel à un éventail impressionnant de sources primaires, mais est également fondé sur une analyse lucide du vaste panel d’études scientifiques portant sur Nixon. Le livre de Joan Hoff, Nixon Reconsidered, figure parmi les contributions les plus importantes à cette masse critique. Publié l’année de la mort de Nixon, cet ouvrage a transformé l’interprétation historique des réussites du président tombé en disgrâce, soutenant que sa politique étrangère a eu moins de portée qu’on ne le suppose habituellement mais que ses réussites sur le plan national s’avèrent bien plus impressionnantes. Coppolani n’est pas du même avis. De façon persuasive et nuancée, ce livre défend l’idée que le programme présidentiel de Nixon était considérable et réfléchi, à la fois en politique interne et en politique externe. Coppolani fait remarquer que sous Nixon, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les dépenses sociales ont dépassé celles consacrées à la défense, ce qui en dit long sur les dispositions – somme toute, peu républicaines – du président à consacrer de l’argent aux problèmes sociaux, ainsi que sur le passage de la guerre vers la paix.

Le phénix

Au cœur de cette biographie, il y a la Guerre froide : il s’agit d’un protagoniste à peine moins central que Nixon lui-même. Comme Coppolani le démontre, l’anticommunisme américain du début de la Guerre froide – qui craignait la subversion, guettait toute tiédeur face à la menace soviétique et négligeait parfois les distinctions entre Démocrates libéraux, socialistes européens et communistes soviétiques – contribua à permettre à Nixon de s’imposer sur la scène politique. Si l’agressivité de ses attaques contre ses adversaires lui valut le surnom de « Tricky Dicky » (« Richard le roublard »), son anticommunisme intérieur était fermement ancré dans le courant politique dominant de l’époque. Puis, en tant que vice-président pendant les années Eisenhower, Nixon travailla avec acharnement pour justifier de sa crédibilité comme géant de la Guerre froide, conscient que dans l’après Seconde Guerre mondiale, la réussite politique sur la scène nationale des États-Unis passait par la politique étrangère, mais également profondément conscient qu’aucune question nationale ne semblait revêtir autant d’importance que les rivalités entre superpuissances. La Guerre froide demeura un facteur déterminant dans sa « traversée du désert » entre les élections présidentielles de 1960 et de 1968.

Dans un premier temps, John. F. Kennedy le dépassa en 1960 sur la question de la Guerre froide ; ensuite, lors de l’élection du gouverneur de l’état de Californie en 1962, l’accent placé par l’ancien vice-président sur la Guerre froide donna l’impression que son engagement envers les affaires internes de l’état était inégal et équivoque ; puis enfin, en 1968, le ciel orageux de la crise de politique étrangère au Vietnam créa un climat propice pour une candidature présidentielle de la part de Nixon. Le chapitre de Coppolani consacré à Nixon comme « phénix », réussissant un retour sur la scène politique que peu d’hommes politiques américains ont su égaler, offre un compte rendu particulièrement convaincant d’une histoire faite d’ambition, de calculs et de contingences, ainsi que de bonne et mauvaise chance.

Nixon remporta la présidence à une période d’agitation considérable. L’odyssée désastreuse de la guerre du Vietnam constitua le défi principal auquel il dut faire face et ce fut avant tout la quête de la paix qui domina son programme à la Maison Blanche. Selon Coppolani, la poursuite de cette quête à la fois cruciale et périlleuse fut couronnée de succès dans les limites définies par les circonstances. Il remet ainsi en cause l’affirmation selon laquelle Nixon aurait prolongé inutilement la guerre pour obtenir un accord peu satisfaisant qui aurait pu être obtenu au début plutôt qu’à la fin de son premier mandat.

À un niveau plus profond, l’échec de l’intervention des États-Unis au Vietnam interrogea la nature de la mission que s’était donné le pays pendant la Guerre froide et la manière de la réaliser. Coppolani voit d’un œil positif la révision de la politique étrangère des États-Unis mise en œuvre par Nixon : l’ouverture à la Chine, la mise en place de négociations avec l’Union soviétique, la poursuite de la réduction de l’armement… En somme, la détente fut une réponse forte aux nouveaux impératifs de la Guerre froide : c’est avec perspicacité et prévoyance que Nixon œuvra pour reconceptualiser les termes bipolaires du conflit imposés par la Guerre froide dans le cadre d’un contexte multipolaire impliquant la Chine, l’Europe, et le Japon, ainsi que les États-Unis et l’Union soviétique. Coppolani souscrit néanmoins à la critique selon laquelle l’accent placé par Nixon sur la Guerre froide dans le cadre des relations entre superpuissances l’a poussé à mal comprendre et à mal gérer plusieurs exemples de conflits régionaux dans le monde. Pourtant, dans la région critique du Moyen-Orient, Nixon a jeté les bases pour des avancées dans les négociations de paix.

Si le Nixon de Coppolani est, avant tout, un homme politique de la Guerre froide, ses réussites sur le plan intérieur ne sont pas minimisées pour autant. Tout comme la politique étrangère, elles se sont déroulées dans un contexte de changements considérables : les efforts du mouvement pour les droits civiques étaient en train de transformer les relations raciales ; la « Grande société » de Lyndon Johnson avait intensifié l’engagement des libéraux américains envers le progrès social, non sans problèmes ; l’économie des États-Unis commençait à perdre l’éclat des années qui avaient succédé à la Deuxième Guerre mondiale et à souffrir de la maladie de « stagflation » des années 1970.

Au centre

Le GOP de l’époque de Nixon était déchiré par des conflits opposant d’une part les Républicains conservateurs, et d’autre part les Républicains modérés voire progressistes. Coppolani montre comment des principes politiques et des motifs électoraux ont poussé Nixon vers le centre, un terrain qui avait apparemment le potentiel non seulement de gagner des voix mais aussi de proposer des politiques innovantes. En 1993, Nixon déclara à son assistante personnelle Monica Crowley : « Je resterai connu dans l’Histoire pour deux choses. Le Watergate et l’ouverture à la Chine » (554).

Pourtant des historiens depuis Hoff ont souvent loué le gouvernement de Nixon pour ses initiatives nationales – concernant l’environnement, la santé, la réorganisation du gouvernement, la réforme de la protection sociale – même si beaucoup de ses propositions n’ont pas réussi à se traduire en actes législatifs. Coppolani souligne que Nixon, le guerrier froid, s’est investi bien davantage dans la politique étrangère que dans la politique intérieure, mais il conclut néanmoins que le bilan fut solide. Des propositions telles que le Family Assistance Plan, pour réformer la protection sociale, faisaient preuve d’un équilibre réfléchi entre l’impulsion progressiste vers l’aide aux défavorisés et l’intérêt conservateur d’éviter la dépendance à l’aide sociale par des obligations de travail. La priorité accordée à la Guerre froide par Nixon n’est pas la seule explication pour les limitations de ce bilan ; durant tout son mandat, il dut affronter un Congrès hostile, fermement entre les mains des Démocrates et cherchant à faire avancer des propositions plus à gauche que celles de Nixon ainsi qu’à priver le gouvernement de toute réussite législative. Par ailleurs, au sein du Parti républicain beaucoup n’avaient pas le même enthousiasme pour les réformes que Nixon. Coppolani montre que des considérations électorales ont contribué à façonner le programme intérieur de Nixon : la réélection était un objectif essentiel qui a mené aux crimes de Watergate. Mais l’approche de Nixon dans des domaines tels que la gestion économique montre que les facteurs économiques étaient loin d’être pleinement déterminants : illustrant une philosophie centriste qui était bien plus progressiste que le courant dominant dans son parti, Nixon répondit aux défis auxquels son pays était confronté sur le plan national et à l’étranger de manière perspicace, créative et pragmatique.

La question raciale figure parmi les aspects les plus paradoxaux et controversés du bilan de Nixon au niveau national. Selon Coppolani, Nixon était plus énigmatique à ce sujet que dans n’importe quel autre domaine, alliant élans positifs et négatifs. Même si la ségrégation raciale fut abolie dans plus d’écoles sous son gouvernement, avec les décisions Brown de 1954 et 1955, Nixon prit ses distances de cette mesure soulignant le rôle de la magistrature plutôt que celui de l’exécutif. Par ailleurs, il dénonça bruyamment le « busing », c’est-à-dire l’utilisation de bus pour transporter des enfants entre leur lieu d’habitation et leur école, comme remède aux écoles séparées. Il fit peu d’efforts pour solliciter le soutien électoral des Afro-Américains tout en tendant la main aux conservateurs Blancs du Sud. Pourtant, son gouvernement promut de nouvelles opportunités économiques pour les Afro-Américains, mettant en place la discrimination positive (affirmative action) dans le secteur de la construction grâce au « Philadelphia Plan  » et proposant un soutien aux entreprises appartenant à des personnes issues des minorités.

Quel héritage ?

Bob Dole passa une partie de « l’Âge de Nixon » au service du président à la tête du Comité national républicain (entre 1971 et 1973). Ce fut une tâche difficile, car Nixon centralisa les opérations politiques à la Maison Blanche et en écarta le Parti ; cela participait d’un projet pour mobiliser une « nouvelle majorité » soutenant sa réélection, mais aussi, paradoxalement, pour redonner de la vitalité au GOP. Si Nixon remporta une victoire écrasante en 1972 contre son adversaire démocrate George McGovern, il ne réussit pas à transformer son parti qui, au contraire, continua à s’éloigner de son centrisme.

Le scandale du Watergate mit fin à la carrière de Nixon. Coppolani parle de l’impact durable qu’a eu cette affaire, moins en remettant en cause ce que Arthur Schlesinger appelle la « présidence impériale » qu’en minant le développement des initiatives positives de Nixon. Son centrisme particulier entra dans une phase de déclin, avec la montée du conservatisme de Reagan dans un premier temps, et du néo-conservatisme républicain dans un deuxième temps, deux courants mobilisés contre une politique étrangère où l’accent était mis sur la détente, si chère à Nixon. Navré par le chemin pris par le GOP actuel, Bob Dole a récemment remarqué que le climat du Parti serait maintenant hostile à beaucoup des Républicains phares de la génération précédente. « Il est sûr que Nixon n’aurait pas pu réussir parce qu’il avait des idées », dit Dole en mai 2013. La biographie de Coppolani démontre la richesse de ces idées, tout en esquissant quelques raisons pour lesquelles, malgré leur potentiel, elles n’ont su s’installer avec permanence.

D’autres ont davantage mis l’accent sur la soif qu’avait Nixon pour la division, la confrontation et même la diabolisation de ses ennemis dans sa quête de la réussite politique. Rick Perlstein, par exemple, écrit que « Nixonland  » représente l’héritage durable de Nixon : une culture politique de contestation acharnée, de polarisation partisane et hostile au compromis. Coppolani écrit de manière convaincante sur Nixon à la fois en tant qu’homme et en tant qu’homme politique, et sur l’entrelacement des deux figures. Il décrit, par exemple, la méfiance populiste de Nixon envers « l’establishment » et sa tendance à faire son chemin seul, ce qui a inévitablement entraîné des complications dans une vie vécue de manière si publique. L’approche pugnace adoptée par Nixon en politique le plaça au centre de polémiques, même si, comme Coppolani l’observe de manière perspicace, il a réussi à unir les Américains (en obtenant leur soutien électoral à travers plusieurs décennies) tout en étant une figure qui polarisait et divisait l’opinion.

Coppolani explore jusqu’aux excentricités de Nixon. Par exemple, les historiens ont loué les innovations de son gouvernement en matière de politique environnementale, mais Nixon avait une prédilection – fort douteuse sur le plan écologique – pour les feux de cheminée à la maison même en plein été à Washington (grâce à la climatisation) et pour les piscines découvertes même au plus profond de l’hiver à Camp David. Or les particularités de Nixon influencent peu la manière dont Coppolani explore sa carrière politique ; il s’agit d’un Nixon dont le poids des politiques l’emporte sur ses défauts personnels et dont la vision politique transcende son goût pour la confrontation politique.

Antoine Coppolani nous rappelle les complexités inhérentes à toute tentative de comprendre la carrière de Richard Nixon, des sommets de ses réussites aux tréfonds de sa disgrâce. Il conclut que ni Norman Rockwell ni Andy Warhol, qui ont tous deux peint des portraits célèbres de Nixon, n’ont pu pleinement capturer sa personnalité paradoxale. Le Caravage, avec sa technique du clair-obscur, en aurait peut-être été capable. L’exploit réalisé par Coppolani, c’est bien d’avoir su tenir compte de toutes les contradictions entourant cette politique américaine si controversée et d’avoir proposé une biographie rendant compte de manière aussi convaincante et subtile de Nixon et de son époque.

Aller plus loin

Antoine Coppolani, « Décrypter le « cas Nixon » », La Vie des idées, 1st February 2010. http://www.laviedesidees.fr/Decrypter-le-cas-Nixon.html

Pour citer cet article :

Robert Mason, « Nixon en clair-obscur », La Vie des idées , 14 janvier 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Nixon-en-clair-obscur.html

Nota bene :

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par Robert Mason , le 14 janvier 2015

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