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De la fin du XIXe siècle à nos jours, le mouvement anarchiste n’a cessé d’alimenter les fantasmes sur l’existence d’une Internationale terroriste noire. Le livre de Vivien Bouhey est l’occasion de comprendre comment les autorités ont voulu réduire l’anarchisme des années 1890, fortement ancré dans la classe ouvrière, à la menace d’un complot contre la République.

Recensé : Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République. Contribution à l’histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, 496 p., 24 €.

À la fin du XIXe siècle, l’anarchisme français est en plein essor. Deux décennies après la répression de la Commune et la dissolution de la Première Internationale en 1876, il peut défier l’ordre républicain établi et affirmer son originalité contre les socialistes au sein du mouvement ouvrier. Au début des années 1890, plusieurs attentats à la bombe sont perpétrés en plein Paris par Ravachol puis par le jeune Émile Henry. Des anarchistes dits « individualistes » prônent la « propagande par le fait » pour démasquer les « ambitieux » qui trompent le peuple et la République qui le corrompt. Le vol, la production de fausse monnaie, les déménagements à la cloche de bois sont autant de pratiques « illégalistes » qui visent à détruire la propriété et à éduquer les dominés. Au moment même où le mouvement anarchiste se tourne progressivement vers l’action collective et syndicale, les « individualistes » lui lèguent sa légende héroïque et sacrificielle par des « actes » qui fascinent l’opinion.

L’anarchiste individualiste est-il pour autant seul ? Les historiens de l’anarchisme n’ont cessé de diverger sur cette question. En 1971, Jean Berthoud avait contesté la thèse dominante avancée par Jean Maitron, selon laquelle l’action terroriste anarchiste des années 1890 était résolument personnelle : toute action politique, et tout spécialement terroriste, réclamait en effet, selon Berthoud, un minimum de concertation et la mise en œuvre de réseaux militants pour espérer réussir. Dans l’intention de renouveler l’histoire de l’anarchisme sous la IIIe République, Vivien Bouhey reprend ce débat, dans l’impasse où il avait été laissé, afin d’y mettre un « point final » (p. 16).

La thèse de l’auteur est simple : les anarchistes sont plus et mieux « organisés » qu’ils ne veulent bien le dire. Cette problématique lui permet de rassembler toutes les traces archivistiques des liens, échanges, rencontres, groupes, ligues, comités et syndicats où apparaissent des anarchistes. Si le livre porte sur l’ensemble de l’histoire de la IIIe République jusqu’à la Grande Guerre, c’est en fait sur l’épisode terroriste des années 1890 qu’il concentre son attention et teste son hypothèse. Une telle approche possède un inconvénient majeur : elle condamne l’ouvrage à osciller entre la tentation de l’exhaustivité et la discussion fine d’un problème historique circonscrit. Le livre ne parvient pas à échapper à cette difficulté – et ce, bien qu’il apporte, grâce à une écriture claire et efficace, des éléments utiles à une réflexion plus générale sur la place de l’anarchisme dans le mouvement ouvrier français. L’ampleur des dépouillements effectués dans les dépôts d’archives départementaux l’a contraint semble-t-il à ignorer d’autres gisements, en particulier les très riches fonds de dossiers personnels de police du Centre d’Archives Contemporaines (CAC) de Fontainebleau. La bibliographie, même sous sa forme intégrale proposée en accès libre sur internet, ne comporte aucune référence en langue étrangère, ce qui est paradoxal pour un ouvrage qui entend démontrer l’existence – en fait discutable – de « bases arrières du terrorisme international » anarchiste (p. 54), et même d’un « exécutif anarchiste pour la France (voire pour l’Europe occidentale) » (p. 443).

Un débat historiographique dépassé

Dans les années 1960, l’historien Jean Maitron avait jeté les fondements d’une histoire ouvriériste du mouvement ouvrier. Convaincu de la nécessité de doter les méprisés des cultures officielles d’une histoire et d’une dignité propres, Maitron avait entrepris son grand œuvre, toujours continué : un dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Des origines sociales populaires et des actes de « sacrifice » à la cause prolétarienne étaient les critères d’une biographie militante idéale. Maitron partageait autrement dit avec les militants du mouvement ouvrier une culture aujourd’hui démantelée.

Dans ses travaux, Maitron avait pris position contre l’anarchisme individualiste. L’illégalisme était un « mal » qui rongeait l’anarchisme et le détournait de l’action syndicale. Il portait ainsi un jugement moins scientifique que politique et moral sur une expérience à la fois traumatique et exceptionnelle. L’entrée progressive des anarchistes dans le mouvement syndical avait pour lui une portée militante plus décisive que la fièvre terroriste sans lendemain des années 1890. Un tel jugement, quoique discutable sous cette forme, n’est pas tout à fait faux. Maitron, par ailleurs, avait conscience du fait que conclure que l’anarchisme était « organisé » revenait à accréditer les accusations de « complot » que les services de police se sont toujours efforcés d’établir. Cela, d’ailleurs, n’est pas nouveau. Lorsque l’ouvrier sellier Pierre-Louis Louvel avait poignardé le duc de Berry en 1820, les Chambres réunies en Haute Cour avaient tenté sans succès de démontrer la thèse du complot. L’accusation devait avouer la même impuissance lors du procès d’Émile Henry en 1894.

Jean Berthoud, en 1971, avait critiqué cette interprétation de Maitron, trop conforme aux dires des acteurs eux-mêmes. Il voulait démontrer que les anarchistes s’étaient organisés pour assassiner le président Sadi Carnot, le 24 juin 1894. Cet acte n’était pas, contrairement à ce qu’affirmait Maitron, un « acte pensé, élaboré, exécuté par un seul individu ». Jusqu’au renouvellement historiographique de l’histoire de l’anarchisme engagé dans les années 1990, le débat en était resté là. Fallait-il le rouvrir tel qu’il s’était fermé au début des années 1970 ? Il est en fait profondément tributaire d’une époque désormais révolue, marquée par la toute-puissance du modèle du parti de masse, du militant et du principe de l’organisation.

Une définition imprécise de l’organisation

Tout au long de sa démonstration, Vivien Bouhey recourt à une définition imprécise de l’« organisation », qui est pourtant un instrument heuristique doté d’une histoire complexe. L’auteur rassemble sous ce terme des phénomènes très différents en réalité – aussi bien l’existence de réseaux épistolaires, que les organisations partisanes et syndicales ou les phénomènes de « bandes » et de banditisme. En fait, être un « organisé » à la fin du XIXe siècle, c’est d’abord appartenir à des structures permanentes, dont le caractère public apparaît contradictoire avec leur vocation révolutionnaire. C’est pourquoi l’engagement progressif des anarchistes dans le mouvement syndical est un tournant majeur de leur histoire. Mais l’existence de réseaux épistolaires ou même de relations personnelles entre les anarchistes ne saurait être tenue pour de l’« organisation ». À l’inverse, les « bandes » célèbres de Bonnot ou de Jacob – singulièrement absentes du livre – sont des formes de banditisme social [1] étrangères au militantisme politique organisé. C’est pourquoi d’ailleurs elles révulsaient Maitron.

Qu’est-ce que l’anarchisme ?

Le mouvement ouvrier a largement débattu, dans le dernier tiers du XIXe siècle, de la nécessité et de la forme de son organisation politique. Les anarchistes ont pris une part à la fois active et originale à ce débat, au moment même où le mouvement ouvrier se dote de structures partisanes et syndicales permanentes. Vivien Bouhey montre très bien comment l’anarchisme, issu du socialisme anti-autoritaire, peine d’abord à se distinguer du socialisme dans les années 1880. Ces controverses vont lui permettre de dégager et d’affirmer une part de son originalité. Les anarchistes, au fond, se dressent moins contre toute organisation que contre toute autorité, même s’ils ont conscience que toute organisation secrète de l’autorité.

Il ne s’agit donc pas vraiment de savoir si l’anarchisme est ou non « organisé » : là-dessus, l’auteur apporte suffisamment d’éléments pour conclure qu’il l’est en effet bien plus qu’il n’a pu le prétendre. Mais sa démarche le contraint, malgré lui, à décréter l’impossibilité a priori de la démarche anarchiste : il ne serait pas possible d’échapper à l’organisation. L’anarchisme se serait donc bâti sur un contresens d’une évidence flagrante. En quoi peut-il dès lors consister ? L’identité anarchiste ne tient pas qu’au refus du principe de hiérarchie. Elle découle aussi de la revendication d’un mode de vie « en-dehors », de la confiance dans la toute-puissance de l’intériorité contre la détermination sociale par le « milieu ».

Existe-t-il une Internationale terroriste noire ?

La thèse de Vivien Bouhey se durcit lorsqu’il aborde l’épisode terroriste des années 1890. L’auteur rappelle que la série d’attentats anarchistes parisiens des années 1891-1894 n’est pas un accident dans l’histoire anarchiste. Elle est préparée par le bouillonnement idéologique des décennies précédentes. Il montre aussi comment les « anarchistes individualistes » qui se sacrifient alors pour la « cause » se forment, se préparent, et passent à l’action, aidés, puis cachés par des compagnons. C’est dans cette perspective qu’il affirme l’existence de « bases arrières du terrorisme international » anarchiste en Europe occidentale (p. 213) qui auraient permis aux compagnons de planifier et d’exécuter leurs attentats.

L’hypothèse, cependant, nous semble assez faiblement étayée. L’auteur ne lui consacre vraiment qu’une page, où il n’apporte guère de preuve documentaire de ce qu’il avance. L’étranger – Genève, puis Londres et la Belgique – est plutôt un refuge qu’une base arrière pour les anarchistes poursuivis par la police française. L’argument est plus convaincant lorsque Vivien Bouhey montre comment un groupe d’anarchistes espagnols, soutenus par quelques anarchistes français, tente d’assassiner le roi Alphonse XIII, rue de Rohan à Paris, en 1905, ou comment un « commando » anarchiste opère en Belgique en 1908. Mais, là encore, s’agit-il au fond d’une « organisation » au sens où l’historien du mouvement ouvrier l’entend ? Les « bandes » illégalistes des années 1900 sont organisées sur un mode étranger à l’univers politique ou syndical. C’est leur caractère alternatif qui séduit ceux qui s’y engagent. L’amalgame entre vocabulaires policier et ouvrier, compliqué par l’usage de terminologies marquées par le terrorisme international contemporain, interdit finalement à l’auteur d’opérer les distinctions méthodologiques nécessaires à son analyse.

Les « en-dehors »

Vivien Bouhey montre très bien, il est vrai, qu’au-delà de sa diversité, le mouvement anarchiste est fortement ancré dans la classe ouvrière. Il restitue également de manière convaincante les fluctuations des effectifs et les ruptures générationnelles. Loin de l’image du jeune militant célibataire et déraciné, le compagnon anarchiste est souvent « du coin », doté d’un métier, voire d’une famille – en somme, mieux enraciné que la légende anarchiste ne veut le reconnaître. C’est là un acquis du livre. L’anarchisme est bien, à n’en pas douter, une branche distincte du mouvement ouvrier, doté d’une solide base ouvrière, malgré la présence à sa tête d’intellectuels ou même d’aristocrates, comme le russe Pierre Kropotkine. Cette caractéristique permet de mieux comprendre certaines lignes de force de l’histoire anarchiste avant 1914 – sa proximité problématique avec les frères ennemis socialistes, la séduction du syndicalisme qui s’exerce sur lui, son attitude pendant l’affaire Dreyfus.

Cependant, lorsque l’auteur évoque les trajectoires individuelles des anarchistes passés à l’acte terroriste, les caractéristiques de l’idéal-type anarchiste resurgissent : célibat parfois contraint par le militantisme, marginalité sociale subie et/ou choisie, radicalité individualiste. Le cas de l’anarchiste belge Joseph Pauwels, tué par l’explosion accidentelle de la bombe qu’il portait dans l’église de La Madeleine à Paris, le 15 mars 1894, est très significatif à cet égard : né en 1864, marié en 1886, il s’est séparé de sa femme du fait de ses activités militantes qu’il pousse à l’extrémité de leur logique. Il y aurait ainsi une sorte de tension interne à l’anarchisme – entre sa base ouvrière qui le pousserait à l’organisation revendicative radicale, et une frange de marginaux qui en constituerait le versant individualiste spectaculaire. Sans doute faut-il se garder de prendre au mot les catégories d’« individus douteux » dressées par la police. Le terme « anarchiste » est aussi une étiquette placée sur des formes de déviance sociale violente dont le degré de conscience politique est inégal. L’auteur ne se confronte jamais vraiment aux difficultés évidentes que comporte cette assignation constante d’identité opérée par les services de police français. L’anarchiste offre un personnage idéal à l’esprit public, habitué par le XIXe siècle à penser les déviances sociales et identitaires les moins conformes au travers du schème de l’enquête.

L’effondrement presque complet du mouvement anarchiste en 1914 est constaté, sans être vraiment interprété par Vivien Bouhey. En 1894-1895, le mouvement anarchiste s’était redéployé sous l’effet de la répression. Mais en 1914 ? En quoi le constat d’un « minimum » d’organisation anarchiste permet-il de comprendre l’effondrement anarchiste du début de la guerre ? Faut-il conclure avec l’auteur que le mouvement anarchiste a fait « beaucoup de bruit pour rien » (p. 432) ? Sur l’insoumission ouvrière et la sociologie des insoumis, qui nous fait toujours défaut pour comprendre tout à fait le moment 1914, le livre n’apporte malheureusement que peu d’éléments. Malgré la qualité de certains de ses développements et la clarté de sa démarche, l’ouvrage de Vivien Bouhey laisse bien des interrogations en suspens.

Aller plus loin

- Le site Recherches sur l’anarchisme : on y trouvera, outre un bref compte rendu du même livre par Ronald Creagh, la réponse de l’auteur à la critique de Romain Ducoulombier.

Pour citer cet article :

Romain Ducoulombier, « Ni Dieu, ni maître, ni organisation ? . Les anarchistes et la République, 1880-1914 », La Vie des idées , 11 mai 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Ni-Dieu-ni-maitre-ni-organisation.html

Nota bene :

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par Romain Ducoulombier , le 11 mai 2009

Notes

[1Voir la réédition du livre d’Eric Hobsbawm, Les Bandits, Paris, La Découverte, 2008. Vivien Bouhey ne fait pas allusion à ces travaux importants.


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