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Mythologies du désert

À propos de : Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageurs aux XVIIIe et XIXe siècles, Presses de l’Université Paris-Sorbonne.


Pour les écrivains des XVIIIe et XIXe siècles, le désert ne se résume plus à une étendue solitaire ; ses habitants commencent à aiguiser la curiosité. Longtemps objet de terreur dans l’imaginaire européen, les Bédouins arabes deviennent progressivement de « bons sauvages ». Sans que ce nouveau mythe permette réellement de les connaître.

Recensé : Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageurs aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2016, 298 p., 22 €.

Ce n’est pas d’un mythe à la manière de Lévi-Strauss dont il est question ici, un de ces récits héroïques venus des âges obscurs que les sociétés se racontent pour tenter de penser leur monde. Il s’agirait plutôt d’une de ces productions imaginaires qui s’accrochent à un référent lointain, pour le reconstruire, et peut-être même un peu le faire advenir. Les travaux en matière de littérature de voyage nous ont habitués à ces mises en perspective d’objets extérieurs qui sont construits et reconstruits « à la mode de chez nous » avec des adaptations qui les rendent familières et utiles.

Qu’en est-il des « Bédouins », ces pasteurs nomades arabes, ces « habitants des déserts » (car tel est le sens étymologique du terme) du Moyen-Orient et plus tard du Sahara ? Avant le XVIIIe siècle, on ne dispose à leur propos que de quelques récits terrifiants, comme s’ils ne sortaient de leurs marges que pour piller les caravanes et dépouiller les pèlerins. Peu à peu néanmoins, l’image se précise avec la multiplication des relations, aiguisées par une curiosité nouvelle pour la différence, avec l’émotion romantique qui s’installe en littérature. Et ce sont quelques-uns des plus grands écrivains de ce temps qui s’attachent à visiter l’Orient ou, du moins, à évoquer les lieux et les hommes qui les peuplent. Voltaire et Rousseau, Chateaubriand et Lamartine, Nerval et Flaubert, et bientôt, sortant légèrement du cadre, Daudet et Maupassant. Sur les Bédouins, c’est donc une belle bibliothèque que l’on peut consulter pour tracer des lignes comme l’histoire littéraire, suivant en cela l’histoire des idées, aime à en construire.

Un bon sauvage ?

Le mérite du livre de Sarga Moussa est pourtant de ne pas se limiter, comme on l’a trop souvent fait, à ces grands auteurs et de prendre le risque de convoquer toute une légion d’observateurs moins connus mais autrement compétents, qu’il s’est attaché à analyser et sur lesquels il a produit des textes ici utilement rassemblés et complétés. On retrouvera donc, outre des analyses des contributeurs de L’Exploration de l’Égypte comme Du Bois Aymé ou Jomard, des pionniers comme Tavernier ou le chevalier d’Arvieux, ou comme l’immense Volney, des figures curieuses et originales : tel ce Dom Raphaël de Monachis, drogman copte de l’armée d’Égypte rapatrié en France où il va enseigner l’arabe vulgaire (autrement dit dialectal) au Collège de France ; ou encore ces aventuriers qui se sont portés vers le désert, comme ce comte Waclav Rzewuski parti en Syrie chercher des chevaux arabes qu’il devait rapporter en Pologne – son texte, rédigé en français, mais connu des seuls hippologues, est resté à l’état de manuscrit jusqu’à l’édition que Bernadette Lizet en a donnée aux éditions Corti – ; ou ce Jean-Louis Burckhardt, le premier à offrir au monde une description détaillée des Lieux saints de l’islam, qui a produit une somme sur les Bédouins publiée en anglais après sa mort et traduite en français dès 1835.

Sans se limiter à ces contributions, toutes importantes bien qu’inégales et inégalement connues, Sarga Moussa a élargi son enquête à un nombre impressionnant de textes français et traduits dans notre langue où apparaissait le terme « bédouin ». Par là cependant, il prenait, comme on va le voir, le risque d’amalgamer des productions hétéroclites, s’inscrivant dans des registres bien différents.

Que ressort-il d’abord de la mise en perspective de cette documentation ainsi analysée ? Une constatation, indiscutable mais malgré tout assez prévisible : au cours de ce premier XIXe siècle, avec la multiplication des occurrences et des descriptions, on laisse les évocations assez schématiques et passablement terrifiantes pour envisager de façon plus positive ces habitants du désert. Un progrès ? Ce n’est pas si simple : plutôt qu’un passage de l’ignorance au savoir, de l’hostilité à la sympathie, c’est une construction ambivalente qui se met en place, et Sarga Moussa se voit contraint, pour en rendre compte, d’opposer au mythe négatif qui souligne les caractères redoutables d’une société, un « contre-mythe » (p. 109 et passim), positif celui-là, développant la présentation d’un monde à part, à sa manière civilisée, et conçu à l’ombre idéologique du « bon sauvage » de Rousseau ‒ sous l’égide de Diderot aussi, puisque de « méchant » il devient « bon » : un peu sauvage sans doute, mais bon.

Une question de terrain ?

La perplexité dans laquelle nous laisse l’auteur concernant le concept de Bédouin tient évidemment à son approche littéraire ou plutôt nominale de ces questions. Si l’on est impressionné par le nombre des références, on voit vite qu’elles sont glanées dans les textes appartenant à des registres fort divers : pour être le plus souvent présentes dans des textes de voyageurs où elles apparaissent souvent de façon subreptice, superficielle et lointaine, elles sont parfois élaborées dans le cadre de développements plus sérieux, produits à la suite de séjours d’enquête… Si les stéréotypes, les préjugés, les opinions vagues, favorables ou hostiles, sont déployés sans contrôle et d’ailleurs dans le plus grand désordre chez la plupart, les choses n’en vont pas de même pour des voyageurs qui, comme Carsten Niebuhr ou Jean-Louis Burckhardt, produisent de véritables sommes sur la région, à partir de séjours prolongés, d’une bonne maîtrise de la langue et d’expériences directes des rapports avec les groupes. Pour des observateurs de cette qualité, on ne saurait juger comme négative une caractérisation telle que l’agressivité guerrière ou la médiocre religiosité, alors que d’autres vont imputer avec quelque légèreté aux Bédouins des vertus parfaitement imaginaires.

Mais dans tout cela se fait jour un autre registre, propice au développement d’autres stéréotypes. Car les faits sociaux ne parlent pas, pour ainsi dire, d’eux-mêmes et les farouches Bédouins ne se confient pas facilement, ni ne se donnent en spectacle. On en prend connaissance moins par l’observation directe et les échanges que par le truchement d’informateurs locaux : interprètes plurilingues plus ou moins lettrés, souvent issus d’ethnies minoritaires ‒ chrétiens arabes ou Juifs indigènes ‒, commerçants ou agents du pouvoir ottoman basés en ville, qui ont donc tous à leur manière une bonne connaissance des réalités sociales bédouines mais qui charrient une information située et inscrite dans des rapports sociaux, avec des préventions assez nettes à l’encontre des Bédouins, que leurs auditeurs prennent pour argent comptant. L’image qui est construite de la sorte, pour sonner parfois comme du racisme vulgaire, s’appuie souvent sur un contact concret.

Même si la limite entre ces registres est souvent poreuse, même si, sans que l’on puisse toujours établir que ces auteurs se soient lus les uns les autres, certaines idées sont manifestement dans l’air du temps, il est évident que ces registres devraient être traités séparément, et que leurs affirmations ne peuvent pas être mises sur le même plan. Certaines, qui d’ailleurs sont produites et circulent bien loin des faits qu’ils évoquent pour en faire un usage assez désinvolte, ne sont que des considérations abracadabrantesques, qui ont d’ailleurs tendance à le rester – à l’image, par exemple, du terme Bachibouzouk, qui, pour désigner originellement des supplétifs bien réels de l’armée ottomane, finissent comme des injures du capitaine Haddock. D’autres serrent les faits de plus près, et doivent être pris avec plus de sérieux. Mettre tout cela dans le même sac introduit de la confusion et rend difficile, sinon impossible, l’émergence d’une définition claire et distincte du Bédouin.

Une image contradictoire

Observe-t-on un progrès de la connaissance sur ce monde lointain ? À vrai dire, par sa richesse même, mais aussi par ses disparités, la récolte des données que réalise Sarga Moussa rend difficile le repérage de tendances séculaires concernant ces représentations. D’abord parce que l’approche nominale de sa documentation n’est pas sans laisser passer beaucoup de choses et cela pour une raison simple : c’est que si le terme « Bédouin » est bien dérivé de l’arabe, les informateurs utilisent plus fréquemment, pour désigner les nomades des déserts qui vivent de l’élevage itinérant et occasionnellement de pillages, le terme « Arabes ». Cette incohérence linguistique ne facilite pas les tentatives pour cerner une identité, et complique la tâche de l’auteur.

Est-ce pour cette raison que les qualifications appliquées aux Bédouins restent incertaines, flottent entre un mythe évanescent et un « contre-mythe » ? On pousserait plutôt l’hypothèse que cela ne fait que refléter une réalité qui est par elle-même essentiellement contradictoire. D’ailleurs, que l’on regarde les Bédouins de près ou de loin, du monde arabe ou d’Europe, le résultat sera toujours approximativement le même : car cela tient à la structure de cette société qui, en raison même des variations du milieu où elle se déplace, des ensembles politiques où elle s’inscrit, se trouve confrontée aux situations les plus contrastées dont elle doit bien, pour survivre, se sortir de différentes manières. Beaucoup d’observateurs ont signalé cet oxymore anthropologique, précocement souligné par un sieur Turpin, contributeur de l’Encyclopédie (cité ici p. 94) :

Jamais peuple ne réunit tant de contraires. Comment concilier la générosité avec les rapines, l’humanité avec l’habitude de répandre le sang sans remords, le respect pour le contrat social avec le sentiment de férocité qu’inspire la vengeance, la soumission aux lois et aux usages avec l’amour effrénée de l’indépendance ?

On a dit l’ampleur remarquable de l’échantillon de textes dépouillé dans l’ouvrage. Pourtant, malgré un chapitre final sur le prolongement du mythe au delà du milieu du XIXe siècle – date du voyage de Flaubert en Égypte –, on se dit qu’il faudrait certainement regarder ces tendances sur une plus longue durée, car au fond dans ce premier XIXe siècle, aucun bouleversement clair ne se produit dans l’image du Bédouin, comme il en est, par exemple, de la vision de la plage dans le grand livre d’Alain Corbin, Le Territoire du vide (1988). On se dit qu’il s’agit d’un jeu d’échelles et qu’il manque à l’analyse les prolongements que l’on devrait aller chercher chez d’autres auteurs plus tardifs, anglais notamment – les noms de Doughty ou de T. E. Lawrence émergent d’une cohorte d’observateurs restant en France bien ignorés – qui ont nourri l’information sur cette société marginale. La chaîne en est beaucoup plus longue et concernerait d’autres régions (le Sahara des Touaregs notamment) et d’autres genres (la peinture en particulier, qui n’est que fort peu évoquée ici) où se font sentir l’écho arrivés jusqu’à nous de ces habitants des marges lointaines – ce livre pourrait d’ailleurs en être un ultime avatar. Mais, pour en revenir au problème soulevé par le titre de l’ouvrage, il ne semble pas que ces enrichissements de l’information aient fait disparaître les idées diablement négatives que les pouvoirs coloniaux et postcoloniaux ont d’ailleurs continué d’entretenir à l’égard des Bédouins : ils se seraient même attachés, tous autant qu’ils sont, à les faire disparaître comme groupe social. Et quant aux représentations dont nos métropoles modernes et civilisées sont capables à l’égard des nomades, on a vu ce qu’il en était avec les discours politiques dont les Roms ou les migrants sortis tout récemment des déserts d’Afrique et du Moyen-Orient font aujourd’hui l’objet.

Pour citer cet article :

François Pouillon, « Mythologies du désert », La Vie des idées , 28 juillet 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Mythologies-du-desert.html

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par François Pouillon , le 28 juillet

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