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Depuis 1999, le pianiste et chef d’orchestre Daniel Barenboïm anime le Western-Eastern Divan Orchestra, composé de musiciens israéliens et palestiniens. Dans son dernier livre, il médite en humaniste sur la manière dont la musique permet de sensibiliser les peuples les uns aux autres. La démarche est cohérente et politiquement souhaitable, mais débouche-t-elle pour autant sur une véritable philosophie de la musique ?

Recensé : Daniel Barenboïm, La Musique éveille le temps, Fayard, Paris, 2008. 216 p., 18€.

Troisième ouvrage en date du pianiste et chef d’orchestre Daniel Barenboïm, La Musique éveille le temps peut apparaître comme une synthèse et un prolongement de ses deux derniers livres. Une vie en musique (1992) s’approchait de l’autobiographie ; Parallèles et Paradoxes, écrit en 2003 avec son ami Edward Saïd, proposait une réflexion sur les rapports entre musique et société. Ce nouveau livre, qui se présente comme un aller-retour constant entre expériences musicales et événements biographiques, les fait entrer en résonance.

Les nombreux sujets abordés, parmi lesquels le conflit israélo-palestinien, la musique contemporaine, l’interprétation, l’enfance de l’auteur, pour n’en citer que quelques-uns, pourront dérouter les lecteurs habitués aux essais rigoureusement construits développant une idée de manière approfondie. Et, de fait, certains passages sur le temps musical, sur la forme sonate, ou encore sur l’histoire d’Israël ressortissent plus de la bonne vulgarisation que d’une réflexion authentiquement originale. Les spécialistes n’y trouveront sans doute pas leur compte. Il n’en reste pas moins que sous cet apparent foisonnement apparaissent les idées fondamentales et très personnelles de Daniel Barenboïm sur la musique. Retenons par exemple le beau parallèle dressé entre le processus d’interprétation de l’œuvre et ce passage de l’Éthique de Spinoza qui définit les trois régimes de connaissance – empirique, rationnelle et intuitive –, la troisième étant à la fois une synthèse et un dépassement des deux premières. La raison et les sens, opposées depuis des siècles par les théoriciens de la musique se nourrissent mutuellement. Il ressort de ce parallèle que la vraie liberté de l’interprète, et donc son originalité, ne s’acquiert qu’après une analyse approfondie et une intériorisation de la partition à jouer. Le mythe romantique de la spontanéité est justement mis à mal.

Tout au long de son essai, Daniel Barenboïm défend cette idée que l’on ne peut rien dire sur la musique elle-même (ce qui fera hurler certains musicologues), mais bien plutôt sur notre façon de la recevoir. L’activité musicale, tant du point de vue du compositeur que de celui de l’interprète, est pour l’auteur beaucoup plus qu’une métaphore des rapports humains et politiques. Si la musique éveille le temps, c’est parce qu’elle permet de comprendre ces rapports et de les faire évoluer : « L’acceptation de la liberté et l’individualité de l’autre est l’une des leçons les plus importantes de la musique. » L’exemple le plus longuement développé concerne le conflit israélo-palestinien. Lucide, la réflexion ne tombe jamais dans l’utopie platonicienne d’une musique qui permettrait de contrôler les rapports entre les hommes. Une fois démontrée l’absurdité d’un règlement de ce drame par les armes, une fois expliquées les difficultés insurmontables d’un dialogue entre les autorités presque sans effet sur les populations, la musique apparaît comme un exemple d’une troisième voie indispensable à la pacification des rapports entre les deux peuples : la sensibilisation à l’autre des individus palestiniens et israéliens. Sans dialogue entre les personnes, l’impasse est inexorable. La musique ne résoudra pas le conflit, mais jouer ensemble est l’un des moyens qui permettent de le surmonter. C’est là toute la signification politique et éthique du Western-Eastern Divan Orchestra dont l’histoire fait l’objet de longs développements au cours desquels l’auteur se laisse parfois aller au plaisir de l’anecdote. La musique change-t-elle notre vision du monde ? Généraliser une telle proposition peut sans doute paraître abusif, mais force est de reconnaître la cohérence de la démarche de Daniel Barenboïm et de son orchestre israélo-palestinien.

Cela posé, la musique peut aussi devenir un véritable opium du peuple ; c’est là l’enjeu de tous les passages concernant l’instrumentalisation de la musique wagnérienne par la propagande nazie. La musique peut éveiller le temps, mais aussi endormir les gens qui l’écoutent en la consommant. Ainsi décrite par Daniel Barenboïm, cette opposition pose problème en ce qu’elle tend à disqualifier toute écoute musicale ne se voulant pas réflexive. N’est-il pas possible d’imaginer à notre tour une troisième voie, moins élitiste que la première et moins abrutissante que la seconde, consistant à écouter la musique simplement pour se faire plaisir, tout en restant lucide sur la manière dont on la reçoit ? La musique doit-elle nécessairement être écoutée en tant que manifestation d’une profondeur incitant à la réflexion politique, philosophique ou éthique sur le monde ? Si Daniel Barenboïm a disqualifié une certaine conception romantique de l’interprétation d’une œuvre, ce même romantisme resurgit dans ses propres idées sur la manière dont il faudrait l’écouter. Plus qu’un simple livre de musicien, La Musique éveille le temps est avant tout le livre d’un humaniste – un ouvrage intéressant jusque dans les problèmes qu’il pose, en ce qu’il incite le lecteur à réenvisager son propre rapport à la musique.

Pour citer cet article :

Martin Guerpin, « Musique et politique », La Vie des idées , 27 novembre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Musique-et-politique.html

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par Martin Guerpin , le 27 novembre 2008

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