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Mao par le haut

À propos de : Jean-Luc Domenach, Mao, sa cour, ses complots. Derrière les Murs rouges, Fayard


En retraçant les luttes de pouvoir au sein du sérail communiste, J.-L. Domenach tombe-t-il dans la petite histoire ? Non pas : il montre au contraire comment la cause de la tyrannie n’est pas à chercher dans la personnalité du tyran, mais dans le jeu des institutions et des factions, qui explique aussi le mouvement réformiste actuel.

Recensé : Jean-Luc Domenach, Mao, sa cour, ses complots. Derrière les Murs rouges, Paris, Fayard, 2012, 566 p., 25 €.

Une histoire par le haut

La grande question qui se pose aux Chinois d’aujourd’hui consiste à faire du pouvoir un sujet politique. L’historien cherche plus modestement à en faire son objet. Mao, sa cour, ses complots réalise ce projet à la lettre en égrenant une chronique du sérail comprise entre 1949 et le coup d’État d’octobre 1976 qui renverse la « Bande des Quatre » un mois après la mort du tyran. Zhongnanhai, le campus ceint de « murs rouges » à côté de la Cité Interdite où les dirigeants chinois s’installent en 1949, est un condensé du régime communiste. Mais, au-delà du pouvoir nu, les Murs rouges — qu’il nous soit permis d’élire le sous-titre du livre — sont avant tout l’histoire des liens internes à l’élite dirigeante que structure un lieu politique. Complétant d’excellents travaux récents [1], et loin de se ramener à un dossier d’histoires sensationnelles, le livre donne l’analyse la mieux informée à ce jour du pouvoir communiste sous Mao et met en lumière l’articulation pressentie mais encore peu étudiée qui unit les deux époques de la Chine populaire (avant et après 1976), en donnant à voir comment l’élite à laquelle Mao en vint à faire la guerre lui survécut pour fonder le régime réformé d’aujourd’hui.

Le livre exploite une mine documentaire récemment apparue avec la publication de souvenirs de témoins et d’acteurs, parfois de premier rang, plus souvent de celles et ceux qui formaient le petit monde des grands de ce monde disparu : épouses, enfants, parents, secrétaires, gardes, médecins, infirmières... auxquels s’ajoutent des biographies et des recueils de textes, le tout publié en Chine Populaire. Cette manne, qui permet à J.-L. Domenach d’observer « à la loupe » un habitus du pouvoir propre aux dirigeants du communisme chinois, renouvelle la base documentaire dont pouvaient disposer les spécialistes. Les témoignages directs et les mémoires, souvent sujets à caution, occupaient une place mineure dans un corpus dominé par les productions officielles. Les interviews de réfugiés furent ensuite la base d’un premier renouveau. J.-L. Domenach a montré dans ses ouvrages précédents le parti que l’on peut tirer de telles sources [2]. Sans son apparat critique (avec bibliographie, notices biographiques et cartes), le livre souffrirait du défaut qui entache la crédibilité et diminue fortement l’utilité de maints ouvrages chinois parus antérieurement sur le sujet [3]. L’effet est salutaire. Parce qu’elles ont suscité la polémique, le public connaît les révélations sur la vie intime du Timonier contenues dans les Mémoires du Dr Li Zhisui, l’un des médecins de Mao [4]. Elles se trouvent ici vérifiées. Les non-spécialistes peuvent mesurer sur cet exemple la nature, l’ampleur et le bénéfice du travail de bénédictin que s’est assigné J.-L. Domenach. Ce résultat suppose, en amont, des années de collecte assidue, à Pékin et dans toute la Chine, car ces publications, guettées par un public avide, ne restent pas longtemps en librairie.

Le gain le plus manifeste de cette démarche systématique est qu’il n’y ait pas de révélations déplaçant les grandes lignes. Le livre corrobore, vérifie, rectifie, consolide, comble des lacunes et, surtout, donne corps et insuffle la vie à des débats, à des décisions, à des réunions que nous n’abordions souvent que par déduction et au travers de l’idéologique [5]. Certains en déduiront que l’étude des mœurs n’apporte guère à celle du pouvoir. Ce serait se méprendre sur le sens du livre et méconnaître, quant aux faits, son acquis fondamental et le moins visible, qui est de l’ordre de la falsification. Quant au visible, les acquisitions factuelles ne concernent pas seulement les mœurs. Le récit des luttes de pouvoir fourmille d’indications souvent inédites qui précisent la perspective. Le « grand jeu » (1962-1965) qui solde la catastrophe de la famine (1959-1961) consécutive au Grand bond (1958-1959) et prépare la Révolution culturelle, est assez bien connu, de la reculade (en 1962) des dirigeants (Liu Shaoqi, Chen Yun, Deng Xiaoping...) qui prennent alors les commandes et inversent la politique maoïste, aux intrigues de Jiang Qing et de Kang Sheng, l’homme des basses œuvres. Mais ce bien connu comportait une part d’incertain. Les Murs rouges la dissipent notablement. Avec les coups d’État permanents de la Révolution culturelle — jusqu’à celui du 6 octobre 1976 qui ouvre la voie au régime réformé d’aujourd’hui (chap. XV) en passant par l’ « affaire Lin Biao » [6] —, le bien connu était encore moins connu. L’« histoire à la loupe » illustre le leitmotiv de la fin, qui est l’axe historique du livre : le tournant de l’après-Mao est l’œuvre d’une résurrection politique et sociale de la première élite de pouvoir, entamée dans la retombée de la Révolution culturelle, au début des années 1970 (chap. XIV).

Capitale également, la galerie des portraits qui fait défiler, à côté du tyran et des hauts barons, des « types » révélateurs du caractère inextricablement policier, idéologique, comploteur et normatif (plus encore que courtisan) du régime — le plus rare étant celui de l’ami. La « loupe » révèle des talents et du courage [7]. Autre révélation, elle met en évidence chez un Lin Biao des capacités d’intrigue qui le portent (presque) à la hauteur de son mentor dans le climat torride des mois qui précèdent sa fuite. Le Maréchal Peng Dehuai, seul à oser braver Mao en 1959 au plus fort de la crise du Grand bond, apparaît plus entier et maladroit que vertueux et héroïque [8]. Par la grâce de l’histoire, la vraie vedette revient cependant aux vaincus de la Révolution culturelle qui survivent au Timonier et qui deviennent ses vainqueurs post mortem.

Le livre apporte une pierre essentielle à la compréhension de ce qui apparait désormais comme la scansion majeure du communisme chinois au pouvoir — le passage d’une « première Chine populaire » à la seconde — celle d’aujourd’hui. Les témoignages et les mémoires privilégient les réprouvés de la première qui sont devenus les auteurs de la seconde. Ce renversement incite l’historien à redoubler de prudence dans la critique des sources ; il met en lumière la continuité des options, des liens, des normes, et des générations dont naîtra le régime de l’après-Mao. Les réformateurs du début des années 1980 sont des restaurateurs. Ils ont voulu rétablir la normalisation du pouvoir et l’étatisation du régime qui s’esquissaient trente ans plus tôt. Question de « ligne » dans les années 1950, puis, avec le Grand bond et la famine, œuvre de l’expérience, la rupture est devenue au fil du temps une affaire de factions, de réseaux et de police. Tout en récusant la tyrannie et l’utopie, elle ressemble dans sa genèse au régime dont les derniers temps sont dominés par le vrai grand homme de cette histoire, selon nous, l’insubmersible Zhou Enlai, qui opère le passage entre ces deux mondes. Parmi les réussites des Murs rouges s’impose le magnifique portrait en pied du « trop grand Premier ministre » (p. 167 sq.), nullement complaisant ni sentimental (il est question ailleurs de « servilité »), qui laisse paraître un organisateur supérieur, dévoué à la chose publique sinon à la cause, un praticien habile du tyran qui sait se rendre indispensable, là où Liu Shaoqi apparaît finalement (p. 473) comme un praticien de l’appareil, voué sans doute à l’étatisation du régime après la victoire, mais plus encore résolu à mettre les institutions au service de la « transformation socialiste », ce qui le place dans le sillage du Mao le plus extrême au moment du Grand bond. Ce cocktail fait de celui auquel son sort tragique vaut en général une réputation d’homme d’appareil sage et modéré l’ « idéologue dangereux » que J.-L. Domenach n’hésite pas à mettre dans le même sac... que Mao (p. 476), tout en soulignant l’aveuglement d’une certaine forme de la raison d’État trop sûre du bon droit de cette cause pour ne pas être dépassée par l’histoire [9]. Aussi sera-t-il l’artisan d’un premier passage de la révolution à l’État non assumé comme tel et voué à l’échec, quand Zhou sera celui de la survie de l’État au crépuscule du tyran et de son triomphe après sa mort.

Nous comprenons sur cet exemple comment l’élite des Murs rouges, société homogène, n’est pas politiquement uniforme, ni même soudée face au tyran : elle ne s’unira qu’au travers des épreuves et des éliminations qui changeront son profil politique en faisant tomber la branche du radicalisme idéologique. C’est pourquoi l’histoire par le haut que nous présente J.-L. Domenach se présente avec pertinence. Elle n’en suscite pas moins une question de méthode. Peut-on renouveler au niveau de la direction et de sa vie politique l’approche d’un régime que l’on croit connaître suffisamment sous cet angle, alors que depuis les années 1980 la recherche a progressé à partir du terrain social et de l’échelle locale ? Comment nous résigner à une démarche qui semble regarder la Chine par le plus petit bout de la lorgnette, en se dispensant des verres grossissants (comme ceux du paradigme totalitaire) qui pouvaient justifier le fait que l’on s’intéresse au pouvoir en tant qu’il est le pouvoir ?

La réponse du livre est qu’on le doit — à la sollicitation documentaire — et qu’on le peut. Aux origines du Grand bond en avant et l’Archipel oublié éclairaient sous l’angle social et local la dynamique et l’ « érosion » du système, autrement dit la facticité historique d’un totalitarisme. Quittant les soutes pour la passerelle, les Murs rouges complètent aujourd’hui l’enquête en montrant que dans l’historicité du communisme chinois après 1949, cause première des réformes et de leur réussite après 1978, celle du pouvoir est au centre de celle du régime. Que faut-il entendre par là ? L’histoire des normes et des pratiques de pouvoir au sein de la direction maoïste fait apparaître deux évolutions concordantes : celle des mœurs politiques et celle des luttes de pouvoir. Au lieu d’opposer Mao à ses collègues et de faire de lui, d’emblée, un chef de faction, J.-L. Domenach le montre se détachant de l’univers normatif qu’il partage avec eux et transformant les clivages du pouvoir en guerre factionnelle. Le livre démontre ainsi, à sa façon, ce que l’étude de la « vie », entendue au sens d’Orlando Figes, peut apporter à la compréhension politique des dictatures [10]. Les innombrables notations et analyses relatives au lieu et aux liens montrent comment le pouvoir s’exerce sur ses détenteurs comme un langage politique structurant leur vie privée à l’égal de leur vie publique. Donner la parole à des sources centrées sur l’intime et le passionnel, sur le personnel et sur le factionnel, ce n’est pas réduire la grande histoire à la petite, le pouvoir aux factions, les factions aux personnes, les passions à l’intimité, et ce n’est pas s’en tenir à la description d’une sociabilité. Quantité d’ « histoires » flottant jusqu’alors dans les marges de la « grande » histoire prennent tout leur sens et produisent un véritable effet d’intelligibilité.

Dans les premières années du régime, l’unité normative règle les rapports de pouvoir dans le sens d’une tyrannie-cum-collégialité. Compte tenu de la structure politique du Parti-État, ces rapports mettent Mao en situation de despotisme, mais l’obligent aussi à compter avec des groupes dont l’existence et la force tiennent à la formation territoriale et militaire du système. Deux facteurs compromettent l’équilibre. À côté de la catastrophe du Grand bond, J.-L. Domenach met en avant le caractère non conforme de la vie (familiale, conjugale et sexuelle) de Mao, qui le met en porte-à-faux avec le « mode de vie politique » de la direction. S’il en vient à faire la guerre à ses coéquipiers et au régime qu’ensemble ils ont fondé, c’est qu’aux rivalités de pouvoir, aux divergences politiques, s’ajoute, selon une thèse centrale des Murs rouges, cette contrainte qui lui devient insupportable. En enfreignant la collégialité et, finalement, en donnant un autre sens aux « mots de la tribu », Mao se libèrerait personnellement en même temps qu’il pousserait la lutte des factions à son paroxysme. La « petite » histoire rejoint alors la « grande » pour provoquer le cataclysme (p. 475).

Tout en croquant les situations et les personnages avec un bonheur de plume qui révèle un observateur au regard aigu, les Murs rouges tiennent à distance le psychologisme, le culturalisme et le jugement moral en centrant le propos sur le mécanisme des luttes de pouvoir et sur leur normativité. Là où l’écriture sommitale pourrait faire craindre une conclusion non historique centrée sur le Tyran ou bien une réflexion indexée sur une nature du totalitarisme, voire de la Chine, c’est au contraire l’historicité qui est gagnante. La chronique de faits politiques fondée sur des témoignages ne peut sembler surannée qu’au regard d’une histoire d’hier ou d’avant-hier. Les Murs rouges arrivent à point nommé pour renforcer les recherches sur la Chine contemporaine qui renouvellent l’approche du politique. En observant avec J.-L. Domenach comment le maître subit la férule, et comment il est conduit à renverser le temple, nous comprenons l’oxymore qui, peut-être, définit le mieux son emprise sur le régime et sur l’époque : la relativité d’un pouvoir absolu qui tient à l’éclatement factionnel s’explique par l’autonomisation de la politique maoïste au regard du social ainsi que des institutions du régime. Face au tyran, les projecteurs braqués sur ceux qui tournent le dos à l’utopie éclairent, comme nous l’avons remarqué, le retour à la normalisation du pouvoir et à l’étatisation du régime qui fonde, après 1978, la deuxième Chine populaire. La réussite du livre est qu’en s’attachant de si près à son objet il contribue d’une manière décisive à l’intelligence d’un vaste mouvement historique : il ne peut y avoir de querelle de méthode entre le bas et le haut ! C’est une autre question qui est posée : comment une histoire du pouvoir peut-elle être porteuse d’une histoire du politique ?

Les régimes politiques du pouvoir

Traditionnellement, cette question s’adresse à la consistance d’un projet propre à Mao en dehors de la maximisation de son pouvoir. J.-L. Domenach ne concède rien à l’idéologique (la « voie chinoise », le modèle de développement, l’anti-bureaucratie, la démocratie « de masse »...), ni aux désillusions du gouvernement ou aux illusions prométhéennes, voire au nationalisme (p. 159, note 1 et p. 270-272). À ses yeux, tout l’espace politique revient aux luttes de pouvoir (années 1950) qui finissent par verser dans la guerre des factions (années 1960 et 70). C’est, avec l’effondrement normatif, l’autre évolution que le livre place en pleine lumière. Tout en validant la thèse classique sur la Révolution culturelle — Mao fomente et exécute un coup d’État qu’il habille du costume trompeur d’une lutte entre la révolution et la reproduction sociale d’une caste de pouvoir —, le livre montre comment la lutte factionnelle devient le mode d’être du politique maoïste : non pas au revers d’une guerre sociale, ni sous l’effet d’un déclin, mais sous celui d’une autonomisation du politique par division du régime en son sein même. On peut préciser à partir de cette remarque dans le pouvoir lui-même (et non pas en dépit de lui, à côté, au-dessus, ou au-dessous), deux régimes politiques.

Le premier, celui de l’étatisation révolutionnaire, introduit par l’alliance initiale de Mao avec Liu Shaoqi, est porté par une dynamique de party-state building qui situe les années 1950 dans la lancée des années 1940. Avant les clivages idéologiques sur la « transition au socialisme », le caractère improvisé et territorialisé du Parti-État en formation à son sommet même crée des groupes et des réseaux de pouvoir (les shantou), que l’institutionnalisation tend à consolider autour des « concurrents » que sont Liu Shaoqi (Parti) et Zhou Enlai (gouvernement). Dès lors, Mao manœuvre afin que l’étatisation de la révolution n’entame pas son pouvoir. Il sait s’appuyer en particulier sur les dirigeants provinciaux [11]. Cette dynamique soutient dans la seconde partie des années 1950 une politique des luttes dont l’activisme agonique passe dans les années 1960 à la lutte des factions dans le camp même du maoïsme. Au palmarès des complots « fratricides » s’ajoute, après la chute de Lin Biao (1971) une nouvelle guérilla de la « gauche » contre Zhou Enlai qui rappelle l’élite des Murs rouges, Deng Xiaoping en tête.

En apparence, le pouvoir absolu est absolument nu ; en réalité, la bataille pour le pouvoir met en œuvre un pouvoir-bataille. Les exigences tactiques vont de pair avec une stratégie de lutte : Mao fait la guerre à ceux que Staline eût fait fusiller. D’un bout à l’autre, sa toute-puissance est relative à des alliances conflictuelles. Il faut en conclure non pas que son pouvoir soit moindre, mais qu’il le construit et le reconstruit d’une manière spécifique, essentiellement politique, jusqu’à l’extrême que nous avons dit : l’autonomisation par division d’une politique folle. Mao règne par la révolution plutôt que sur elle.

Axée sur la violence, la politique de l’agôn n’est pas la chose exclusive ni le propre du noyau dirigeant : elle essaime dans le corps politique et dans la société. Du noyau dirigeant à l’essaimage social, le pouvoir est factionnel, la politique est conflictuelle, tout en restant dirigée, cadrée — au moyen, s’il le faut, de la répression [12]. Il n’y a pas une politique maoïste en dépit du pouvoir tyrannique, évincée et vaincue par lui : c’est le positionnement politique de Mao qui efface par essence les frontières des institutions comme celles du réalisme — ce que l’auteur finit par appeler « la raison » à la toute dernière ligne d’un ouvrage consacré à la déraison politique. Face à lui, ses adversaires, une fois élaguée l’idéologie radicale d’un Liu Shaoqi, sont rapprochés par l’enjeu sous-jacent aux positionnements idéologiques et politiques qu’est l’étatisation du régime. Mao l’a bousculée dès 1955, mais sans déclencher le factionnalisme à outrance qui caractérise la Révolution culturelle. En d’autres termes, le partage des années soixante se fait entre l’étatisation du régime et la factionnalisation du pouvoir — parce que Mao en vient à combattre la première. En parallèle, nous voyons comment le langage politique commun des dirigeants cesse d’être le véhicule de leur modus vivendi pour devenir un enjeu et un marqueur de leur lutte. Liu Shaoqi s’y fie jusqu’au bout tandis que Mao le fait voler en éclat. Après l’oxymore de la tyrannie-cum-collégialité, l’ouvrage montre page après page comment le pouvoir de Mao se renforce tout en éclatant — en étant relatif aux luttes qui déchirent son propre camp.

Les régimes du pouvoir ne seraient pas politiques s’ils n’étaient en même temps normatifs. L’un des points forts du livre consiste à montrer comment le gouvernement des corps, mis en œuvre dès l’époque de Yan’an (1936-1948), devient, par l’effet du rassemblement des dirigeants « derrière les Murs rouges », la norme supérieure ritualisée de la révolution dans le moment où celle-ci passe à l’État. Le gain est visible au regard de l’interprétation classique (la révolution s’englue dans les rites), et le rôle de Liu Shaoqi, véritable inventeur des « Murs rouges » fait sens avec son projet de consolidation étatique : « Grâce à lui, la politique de rigueur mise en pratique à Zhongnanhai a donné l’impression que la direction collective du Parti s’appliquait sans dommage au cœur même des Murs rouges, et par là réduisait chacun des membres de la direction — dont Mao — à la loi générale » (p. 473). Ce passage doit être rapproché de celui qui fait de Liu l’apôtre — et finalement la victime — d’une foi inébranlable dans la légalité du système (p. 259).

Cette analyse repose sur la mise en évidence du paradoxe de la politique maoïste : Mao appartient normativement et sociologiquement à la « caste » qu’il attaque politiquement. Il se coule dans le moule et joue des normes avant de le briser. Ce jeu subtil est depuis longtemps exploré. Les Murs rouges interdisent de le situer du côté d’une « pureté » révolutionnaire (apprise, exercée à Yan’an, la capitale de guerre) que d’autres trahiraient en agençant le passage à l’État. Il n’y a aucune déchéance, les communistes ne sont pas chassés du paradis (démocratique et éthique) de Yan’an pour être soumis au sang et à la sueur de l’histoire. Voilà qui relativise l’opposition devenue classique entre le « sauvage » et les « civilisés », en attendant les « pragmatiques » des lendemains du Grand bond. Avant la rupture des années soixante, les polarités du régime et la division du pouvoir s’expliquent et s’expriment par sa normativité autant sinon plus que contre elle. Au lieu d’une culture politique contre laquelle Mao lancerait sa « stratégie subversive » (p. 260), on voit apparaître à l’horizon d’un biopouvoir une « civilisation des mœurs ». On ne peut comprendre autrement ce que l’on a appelé, faute de mieux, le « patriotisme de parti » de ceux qui restent attachés au code des Murs rouges quand Mao entreprend de le détruire : il est au cœur de leur politique, alors que l’idiome violent de la Révolution culturelle est un dialecte sectaire qui ne correspond plus à un vivre-ensemble. La Cité de la Révolution cesse d’exister derrière les Murs rouges quand Mao veut l’étendre à la Chine. L’essentiel apparaît ainsi : le bios politikos issu de la révolution échoue à se transformer en un éthos d’institutionnalisation ; le pouvoir de Mao n’est pas relatif à la diminution de sa toute-puissance, mais à son augmentation. Sans le détour par l’historicité du politique, l’animal politique qu’est Mao apparaîtrait déséquilibré dans sa monstruosité même.

Le livre n’a pas à disputer à l’idéologie la place qu’il accorde au sérail, même si le palais et ses intrigues ne rendent pas compte de toute l’histoire politique du régime. La réflexion sur le cas chinois peut ainsi rejoindre ce que l’on pourrait appeler un tournant des études sur les systèmes et les sociétés totalitaires. Sans remettre en question le nivellement et l’écrasement, on entrevoit qu’il n’est plus possible d’en faire des machineries répondant aux commandes des chefs. La subjectivation du politique y trouve sa place à côté de l’assujettissement. On évite du même coup les questions sans réponses (sinon morales ou culturelles) sur la participation des dominés, et l’on conçoit comment l’activisme de Mao est un « cas » qui peut devenir paradigme, parce qu’il véhicule ce que ne ferait pas un système de terreur policier : un langage universel de l’action.

La clé n’est plus tant le passage du réalisme à l’utopie, ou du modèle soviétique à la « voie chinoise », ou la dégénérescence du régime dans la folie des factions et de Mao, que les deux faces d’une histoire reconçue : dans le pays, l’alternative entre l’étatisation de la révolution et la révolution dans l’État ; dans le pouvoir, la reconstruction permanente de sa puissance par Mao et, au revers de cette trajectoire, celle du rassemblement de dirigeants, d’idées, de programmes, de forces — et de normes — dispersés dans les appareils civils et militaires qui sont directement à l’origine du tournant des années 1980 : rien moins que la semence et la racine de la réforme et de l’ouverture qui ont jeté les bases de ce qui est la réalité politique de la Chine d’aujourd’hui — non plus une étatisation révolutionnaire mais une institutionnalisation étatique.

Quantité de facteurs expliquent l’enracinement du régime chinois réformé face à l’échec de la réforme soviétique. Le moins important n’est pas l’existence d’une direction historique contre-maoïste, dont la survie, la reproduction sociale (avec l’émergence de descendants que l’on appellera plus tard la génération des « fils de princes » : chap. XV), et l’évolution politique (à distance du passage à l’État non assumé de Liu Shaoqi) « épargnent à la Chine un intermède de type brejnévien » (ibid.). On ne peut que souscrire à ces analyses, jusqu’à la « raison » qu’invoque la dernière phrase du livre. Que serait-il advenu de la perestroïka sous N. Boukharine — le Boukharine devenu apte à la « raison » de la néo-NEP qui fut écrasée par Staline ? Il y a de la raison, en effet, dans l’œuvre historique des survivants des Murs rouges, non pas tout entière orientée vers le développement économique, mais axée sur la pacification politique et le progrès matériel de la société : tout l’inverse du projet maoïste.

Pouvons-nous exprimer un regret ? Le nationalisme qu’invoque J.-L. Domenach, après d’autres, explique-t-il l’histoire contemporaine du pays, alors qu’en bonne méthode l’histoire devrait expliquer le nationalisme, en montrant qu’il fut inconstant lui aussi ? Qu’il soit permis d’observer qu’il ne devient une catégorie pertinente qu’au cours des années 1990-2000, quand la sortie du maoïsme est relayée par une sortie de révolution dont l’État-nation est l’horizon. Ce que l’on appelle parfois la « nationalisation » du régime est alors l’aboutissement du processus de son étatisation, parvenu au stade ou l’État exerce un monopole (presque) sans partage (il faut encore compléter l’étatisation du Parti...) sur l’horizon historique et politique.

Historicité de l’entrée en tyrannie, historicité de la sortie du maoïsme : bien des indices, bien des fragments, bien des biographies laissaient pressentir le tableau politique d’ensemble, mais rien ne faisait apparaître comme un tout placé en pleine lumière les deux histoires si étroitement liées dans la destinée au présent de l’État chinois. Ces deux aspects réunis confortent l’idée suivant laquelle, sans être auto-explicatives, les tyrannies demandent à être vues et expliquées par le haut : c’est tout le sens de ce grand livre.

Pour citer cet article :

Yves Chevrier, « Mao par le haut », La Vie des idées , 24 février 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Mao-par-le-haut.html

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par Yves Chevrier , le 24 février 2014

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Notes

[1Alain Roux, Le Singe et le tigre, Mao, un destin chinois, Paris, Larousse, 2009 ; Roderick Mac Farquhar et Michael Schoenhals, La Dernière révolution de Mao, Paris, Gallimard, 2009 ; R. Mac Farquhar, The Origins of the Cultural Revolution, 3 vol., Londres-New York, Oxford University Press/Columbia University Press, 1974, 1983 et 1995 ; Andrew Walder, Fractured Rebellion : The Beijing Red Guards Movement, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2010.

[2J.-L. Domenach, Aux origines du Grand bond en avant, le cas d’une province chinoise, Paris, Presses de la FNSP et Editions de l’EHESS, 1982 ; Chine, l’archipel oublié, Paris, Fayard, 1992.

[3Panorama complet, questions techniques et heuristiques dans : J.-L. Domenach et Xiaohong Xiao-Planes, « De nouvelles sources pour l’histoire politique de la « première Chine populaire » (1949-1976) », Vingtième siècle, revue d’Histoire, n° 116, décembre 2012.

[4Li Zhisui, La vie privée du Président Mao, Paris, Plon, 1994.

[5Ainsi Frederick Teiwes (Politics at Mao’s Court. Gao Gang and Party Factionalism in the Early 1950s, Armonk (New York)/ Londres, Sharpe, 1990) insiste davantage sur les contenus idéologiques, dont sont déduits des éléments politiques ; les nouvelles sources introduisent directement à cet élément.

[6Le scénario le plus vraisemblable est confirmé : face au chaos de la Révolution culturelle, Mao obtient l’aide de l’armée (1968-69) ; Lin Biao, qui en est le chef fidèle à Mao depuis 1959, obtient d’être promu n° 2 et exerce une sorte de « protectorat » ; Mao et les factions (surtout celle de Jiang Qing, sa dernière épouse) cherchent alors à l’amoindrir et à se défaire de lui ; ses contre-manœuvres le dévoilent ; il s’affole, s’enfuit ; son avion s’écrase au-dessus de la Mongolie (13 septembre 1971).

[7Ainsi Deng Zihui, la « bête noire » de Mao, adversaire tenace de ses politiques agricoles, véritable père des contrats familiaux qui ont conduit à l‘abandon des Communes populaires au début des années 1980.

[8Peng meurt en détention en 1974 après avoir été torturé (en présence de Lin Biao) durant la Révolution culturelle, sans (avant ?) que Zhou Enlai ait pu modifier son sort. Sa réhabilitation posthume (décembre 1978) fut l’une des clés du « cours nouveau ». Une autobiographie assez fade y a fait suite (Peng Dehuai zishu, Pékin, Renmin chubanshe, 1981), assortie de la fameuse « Lettre » (à Mao) dans laquelle le ministre de la Défense (ex-commandant en chef en Corée) avait dénoncé le Bond en juillet 1959. Jürgen Domes (Peng Te-huai, The Man and the Image, Londres, Hurst, 1985), tout en se tenant loin de l’hagiographie, insiste davantage — à juste titre — sur la rectitude morale et le courage du personnage. En 1956, lorsqu’il s’étonne auprès de Mikoyan de la longue absence de réaction des hiérarques soviétiques face à Staline, et celui-ci ayant avoué qu’ils avaient craint pour leur vie, Peng s’écrie : « Quelle sorte de communiste est celui qui craint la mort ? (Domes, op. cit., p. 134).

[9En 1965 il sait les manœuvres de Mao mais ne fait rien, « certain qu’il est d’avoir pour lui la légalité du parti, et aussi de l’État » (p. 259).

[10Orlando Figes, Les Chuchoteurs, vivre et survivre sous Staline, Paris, Denoël, 2009.

[11L’énigmatique « affaire Gao Gang » (la promotion de ce dirigeant du Nord-est suivie de son élimination en 1953) trouve une explication convaincante dans cette perspective.

[12Cette politique a donc pour principe et pour tâche de définir et de cibler des ennemis en même temps que d’orchestrer des luttes sans viser le moins du monde le « centralisme démocratique ». « Qui sont nos amis, qui sont nos ennemis ? » : on a relevé la résonnance schmittienne de la politique maoïste, sans qu’il y ait la moindre influence. Le régime agonique du pouvoir induit dans le corps social une conflictualité qui se traduit, à la fin du règne, par des troubles urbains récurrents et par ce que Marie-Claire Bergère appelle le « factionnalisme à la base ».



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