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Manuel de vie à l’usage des survivants

À propos de : P. Zaoui, La Traversée des catastrophes, Seuil.


Comment bien vivre le mal, sans se hâter de le dépasser, ni en faire un tremplin vers une autre vie ? Dans un essai original, qui tente de sonder la « grande santé » jusque dans nos expériences les plus ravageuses, P. Zaoui entreprend de penser ce qui se donne ordinairement comme indicible et incompréhensible ; mais le peut-on sans se poser en consolateur ?

Recensé : Pierre Zaoui, La Traversée des catastrophes, Seuil 2010. 373 p., 23 €.

Pour une éthique athée

Dans cet ouvrage au titre porteur en ces temps de crises et d’incertitude, Pierre Zaoui nous met immédiatement en garde : son intention n’est pas de nous apprendre comment surmonter ou dépasser les catastrophes qui nous surviennent. Il ne s’agit pas en effet d’atteindre au plus vite l’autre rive, mais de continuer de vivre en traversant les événements douloureux, difficiles ou encore bouleversants que la vie nous réserve. Et continuer de vivre, ce n’est certes pas laisser s’y déliter la vie, mais ce n’est pas plus prétendre y découvrir la vraie vie, comme si ces catastrophes étaient une forme de rédemption, une antichambre de ce que serait une vie authentiquement humaine, caractérisée par la béatitude et la plénitude. Car l’objectif de cet ouvrage est exprimé dès le sous-titre de l’Introduction : proposer des « idées pour la constitution d’une éthique athée », à la fois sans consolation et s’appuyant sur la puissance affirmative de la vie elle-même, humaine – trop humaine.

Et ce n’est pas là le dernier des paradoxes que l’auteur se plaît à manier avec habileté, afin de débusquer les catégories trop bien pensées – et surtout trop rassurantes, pour être pertinentes face à la complexité de la vie – des philosophies traditionnelles. Il n’est pas question pour l’auteur de considérer comme illégitime toute philosophie, mais de s’appuyer sur une lignée choisie (Parménide, Nietzsche, Deleuze, entre autres), afin d’assigner un programme courageux et radical à ce que pourrait être une nouvelle philosophie de la vie : d’une part, « tenter de penser à égalité de traitement la vie et la mort, le plaisir et la souffrance, […] et aussi bien la merde et le kitsch […], le beau et le laid, le vil et le glorieux, le misérable et le riche » (p. 28) ; et d’autre part « philosopher ce qui [nous] entoure et ce qui [nous] tombe dessus » (p. 30). La question ne serait donc plus de se faire une idée vraie de toute chose, mais d’avoir une idée juste de tout ce que l’on rencontre, de tout ce qui nous survient sans que nous l’ayons choisi ni voulu.

Se donner ce programme comme tâche nous mène alors sur un parcours semé d’embûches et au terme par définition incertain ; comme nous le dit P. Zaoui, ce qui compte n’est pas de se représenter ce qui pourrait advenir après, mais de continuer de vivre pendant. En suit une série d’affirmations et de contre-affirmations, qui sonnent parfois comme des imprécations, bien que l’auteur se défende de vouloir donner des leçons de vie bonne ou de vie vraie : il faut y aller, mais seulement quand il le faut et parce qu’il le faut ; il ne faut pas renoncer à toute négativité existentielle, mais il ne faut pas non plus élever cette dernière au rang de moteur de l’existence ; il ne faut ni supporter patiemment son sort en attendant le paradis, ni jouer les héros en se complaisant à surmonter toutes les catastrophes. On ne peut nier que le programme soit convaincant lorsqu’il énonce les écueils à éviter, mais l’on ne peut non plus s’empêcher de se demander ce qu’il nous reste, une fois toutes ces illusions déconstruites ; et si traverser les catastrophes, c’était aussi s’aider des adjuvants de la vie réelle que sont le rêve, l’imaginaire, les croyances et autres consolations ?

La maladie, la mort, le deuil … la vie !

Reprenant à son compte l’affirmation de D. Winnicott selon laquelle « l’absence de troubles psychiques, c’est peut-être la santé, mais ce n’est pas la vie » [1], P. Zaoui entame ensuite avec courage et détermination une grande traversée des catastrophes inséparables de la vie, qui sont à la fois les plus intimes et les plus signifiantes socialement, les plus singulières et les plus universelles. Fort de ses convictions existentielles et non doctrinaires, et dans un texte qui relève à la fois du roman, du journal, du manuel et de l’essai, il multiplie les perspectives et mêle les points de vue, amenant son lecteur à une sorte d’expérimentation immanente de ce que pourrait être vivre ces événements de différentes manières, indissociablement subjectives et communes. Cette traversée elle-même s’apparente à une véritable épopée, ponctuée de mots justes (« vivre en vérité, c’est vivre sans garantie », p. 65), d’affirmations politiquement incorrectes (la souffrance n’est pas la compagne de la création, bien plutôt, « le malheur est l’alambic ordinaire de la méchanceté », p. 89), de thèses fortes (« penser la mort du dedans de la vie est renoncer à expérimenter vraiment la vie comme la mort », p. 145), comme de slogans (« il n’y a que la mort qui existe ; la vie, elle, insiste  », note, p. 165).

Mais cet ouvrage confronte également, et sans concession, de grands courants philosophiques à l’expérience de la vie la plus commune, ni héroïque ni délabrée, la « vie tout court », avec son lot de joies et de souffrances. Ainsi, P. Zaoui s’interroge sur ce que serait vivre un événement inattendu à la mode épicurienne – devenir responsable de ses actes, même lorsqu’ils apparaissent comme des accidents –, à la mode stoïcienne – savoir être digne de ce qui nous tombe dessus et y jouer son rôle –, ou encore à la mode cynique – transformer ses mauvais penchants en force vitale, avec comme risques le ressentiment et la vanité. De même que, tout en montrant les apports de la notion de « pulsion de vie », il relève que certains de ses usages peuvent être éthiquement dévastateurs et politiquement réactionnaires, avant de proposer de lui substituer le couple « ligne de vie / ligne de mort » (p. 182-184). L’on oscille donc toujours entre concept et expérience, théorie et pratique, affirmations et restrictions, avec pour objectif affiché d’être au plus près des méandres de la vie, et avec comme danger sous-jacent de définitivement s’y perdre et de ne plus savoir qu’en penser.

On ne peut toutefois que louer la grande honnêteté avec laquelle P. Zaoui affronte les expériences de la vie dans leur singularité et leur complexité, la radicalité avec laquelle il tente d’esquisser une éthique sans jugement de valeur, et la patience avec laquelle il fait face à chaque affect, sans jamais éluder, y compris quand leur étude vient infirmer ses théories présentes. L’on comprend ainsi son recours fréquent aux images et métaphores parlantes, comme lorsqu’il parle du désespoir propre à l’expérience du deuil, qui est « en vérité plus maritime que fluvial, et fonctionne, non par engloutissement brutal et complet comme lors d’une crue, mais par vagues asynchrones », désespoir dans lequel « on se sent dès lors trop bouchon et trop ballot, toujours à contretemps » (p. 221-222). Et l’on ne peut qu’admirer la force vitale avec laquelle l’auteur affirme que le devoir dû aux morts doit être dans une juste articulation avec la nécessaire préservation des survivants, que l’on n’a pas à apprendre à mourir, puisque toute mort arrive toujours de l’extérieur, comme par effraction, ou encore qu’il s’agit de ne mourir qu’au moment où on meurt, et donc d’affirmer la vie jusqu’au bout. Finalement, tout pourrait se résumer en cette phrase : la maladie, le mourir, le deuil sont avant tout des « expériences vivantes » ; et les traverser, c’est aussi savoir les expérimenter le moment venu.

Des événements et des mots

Terminer ce parcours des petites et grandes catastrophes de la vie par un chapitre sur le bonheur peut sembler paradoxal : ne s’agit-il pas de tenter de conjurer le mauvais sort, ou encore de faire d’une vie de souffrance un passage obligé afin de conquérir douloureusement et de mériter son paradis ? On ne peut affirmer que P. Zaoui échappe pleinement à cet écueil, dans sa volonté effrénée de trouver la meilleure part de nous-mêmes jusque dans le douloureux et l’obscur. Mais l’on comprend mieux son projet en prêtant attention à la caractérisation qu’il donne de son « petit bonheur juif » : rude, difficile, imparfait, mais réel (p. 277). Il ne s’agit pas en effet de rechercher la vérité théologique ou historique du bonheur juif, mais de relever ce qu’il peut avoir de concret, de charnel, de quotidien, sans attendre une quelconque plénitude. On lit ainsi que ce bonheur « n’est qu’à s’éclater, se fêler, se fendre, et ainsi se transfigurer sans cesse » (p. 301). Telle est la condition pour penser le bonheur sans y renoncer, y compris au milieu des catastrophes. En d’autres termes, il s’agit de concilier bonheur et événement.

Et c’est bien là, finalement, l’enjeu de tout cet ouvrage : nous amener à déplacer les catégories morales et logiques qui nous sont familières, afin d’accueillir au cœur de cette pensée fêlée l’événement, comme ce qui échappe aux répétitions coutumières, et est indicible et incompréhensible dans les formes antérieures de discursivité et de rationalité. Ainsi, par exemple, ce qui compte selon P. Zaoui, ce ne sont pas les grands bouleversements bruyants et manifestes, mais les toutes petites catastrophes, qui sont l’écho d’un bouleversement plus profond, continu et irréductible. Ou encore : la grande santé n’est pas la santé robuste, mais la « capacité plus essentielle à extraire de ses souffrances et de ses cassures une puissance d’affirmation supérieure de la vie » (p. 344). On pourrait craindre, dans cette dernière affirmation, un retour à l’exaltation du surgissement du meilleur au sein du pire, mais on est reconnaissant à l’auteur de ne pas donner une version embaumée de la vie, de ne pas prôner le pire pour le pire, et d’avoir le courage d’abandonner toute doctrine préétablie afin de faire face à la vie dans toute sa complexité et dans toute son ambiguïté.

Reste toutefois à s’interroger sur le statut du langage dans cette entreprise, sur la place accordée au discours porté sur ces catastrophes, qui devraient avant tout se vivre et s’expérimenter. Encore une fois, P. Zaoui nous dit tout ce que ce discours ne doit pas être : une conceptualisation abstraite, un pur expérientiel, une exorcisation qui transmue « le poil, la crasse, la boue » au lieu de les penser dans ce qu’ils sont. Mais paradoxalement, le refus de qualifier se traduit par un trop plein de qualifications, le caractère indicible de ces expériences donne lieu à un trop-plein de mots ; à tel point que l’on peut se demander si l’auteur ne finit pas, à force de bons mots et de jeux de mots, par se laisser enivrer par son propre discours. Les interminables énumérations qui disent une chose puis son contraire sont probablement destinées à mettre en scène le fait que les catastrophes de la vie ne sont ni unilatérales ni univoques ; mais l’on finit par craindre que l’auteur ne se paie de mots, à force de les manier trop bien.

L’on est bien, toutefois, dans l’ordre de l’expérimental, de l’indéterminé qui cherche quand même à se dire, et surtout à se penser, parce que « penser n’est pas s’arrêter de vivre, mais s’arrêter pour vivre, c’est reculer d’un pas dans l’espoir de pouvoir sauter deux pas plus loin » (p. 51). Et il n’en reste pas moins que les référence littéraires sont précieuses, les mentions philosophiques souvent iconoclastes, et le rendu des affects parlant et signifiant, même si l’on soupçonne l’auteur d’avoir souhaité que chacun puisse s’y reconnaître, se montrant ainsi plus consolant et rassurant qu’il n’était souhaité dans le projet initial ; comme si les paroles, quoique à rebours des discours habituels, constituaient tout de même des onguents acceptables pour nos plaies trop vives – et donc fondamentalement vivantes.

Pour citer cet article :

Julie Henry, « Manuel de vie à l’usage des survivants », La Vie des idées , 23 juin 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Manuel-de-vie-a-l-usage-des.html

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par Julie Henry , le 23 juin 2011

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Notes

[1D. Winnicott, Jeu et réalité, trad. C. Monod et J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, 1975, chapitre II.



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