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Lire aujourd’hui

par Mariangela Roselli , le 21 mars 2013

Domaine(s) : Société

Mots-clés : livre | pratiques | numérique | lecture

Un livre collectif aborde, dans une perspective ouvertement conservatrice, les pratiques de lecture contemporaines. Modifié par une nouvelle donne technologique et scolaire, le rapport au texte change, et les manières de lire aujourd’hui révèlent non seulement de nouvelles formes d’appropriation mais aussi un rôle différent des prescripteurs.

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Recensé : Olivier Bessard-Banquy (dir.), Les mutations de la lecture, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, « Les cahiers du livre », 2012, 248 p., 20 euros.

Décrire et comprendre les pratiques de lecture à notre époque demeure un exercice laborieux tant ces pratiques ont maille à partir avec des contextes pluriels et articulés. Entre les effets d’une augmentation généralisée de la formation scolaire et les transformations historiques et technologiques du savoir qui ne cessent d’en modifier l’accès et la diffusion, les manières de lire sont modifiées par les changements structurels d’une société mais travaillent à leur tour la société en développant des formes d’appropriation singulières, spécifiques aux époques et aux situations. Se plonger dans la lecture contemporaine signifie non seulement s’interroger sur les raisons pour lesquelles on lit ou on ne lit pas, mais également sur la « façon de faire ». Comment s’y prend-on avec les textes, à l’heure où tout est accessible sur le web et qu’Amazon propose, avec succès et bonheur pour le grand public, une offre éditoriale bientôt extensible à la presse quotidienne et spécialisée ? Quelles sont les logiques qui nous poussent à développer des rapports de plus en plus subjectifs au texte ? Dans nos lectures utilitaires, exploratoires, récréatives à l’écran, le texte nous fournit-il simplement des données d’information qui se télescopent ou bien est-il, ce texte à onglets et à fonctionnalités multiples, capable, d’une autre manière, par d’autres voies, de nous tirer vers plus d’autonomie et de capacité de réflexion ?

La question est posée par Olivier Bessard-Banquy [1], à des éditeurs et des spécialistes de la lecture (François Gèze, François Laurent, Nicole Robine, Olivier Donnat, Bernard Lahire, Martine Poulain), puis soumise à l’épreuve de cinq études (le lectorat de France Loisirs par Bernadette Seibel, le poids des représentations sexuées dans les stratégies des libraires par Joanna Thibout-Calais, le témoignage d’un libraire à l’ère de Google par Jean-Pierre Ohl, la lecture sur readers par Hervé Bienvault et les caractéristiques de la littérature numérique par Alexandre Gefen). Ces échanges avec des éditeurs et des sociologues ainsi que les articles scientifiques permettent de discuter la thèse explicitement conservatrice du recueil qui considère que les nouvelles formes de lecture, de lectorat et de publication ont renoncé à toute ambition humaniste et littéraire. Ainsi soupçonné de haute trahison des belles lettres, le monde des livres est soumis à un interrogatoire serré destiné à prouver que les publications actuelles sont, dans leur grande majorité, une sous-culture commerciale, au style trash, sans exigences dans le contenu et la langue. Pourtant, au-delà de cette conviction, l’auteur se donne les moyens de recueillir des points de vue nuancés, argumentés, circonstanciés qui font de cet ouvrage une synthèse riche pour tous ceux qui s’intéressent aux tendances contemporaines de la lecture et des lecteurs : le livre peut être utilement lu par les prescripteurs (enseignants, bibliothécaires et libraires) et les responsables d’édition, les étudiants en sciences humaines et sociales, les futurs professeurs et les formateurs de jeunes et d’adultes.

Démocratisation scolaire et déclin de la lecture savante

L’ouvrage est d’un abord facile, alors que le thème traité ne l’est pas. Expliquant un paradoxe souvent compliqué à comprendre, nous est présentée la relation dialectique entre, d’un côté, massification scolaire et diffusion généralisée de la hiérarchie des valeurs culturelles via l’école et, de l’autre, affaiblissement de la reconnaissance de cette même hiérarchie dans les trajectoires de mobilité sociale et de déclassement. Alors que les années 1980-1990 sont celles qui voient le plus de moyens publics investis dans la lecture (prix, vulgarisation, circulation, multiplication et modernisation des bibliothèques) et que la démocratisation scolaire atteint des niveaux ambitieux, le lectorat ne semble pas suivre le même rythme, du moins si l’on regarde le nombre déclaré de livres lus [2]. Tout se passe comme si, rendu accessible par la scolarisation massive des nouvelles générations, le rapport au texte était devenu banal et, par la même occasion, avait perdu de son pouvoir distinctif. Non seulement la valeur distinctive émanant de la compétence littéraire est allée en s’affaiblissant au fur et à mesure que la compétence scolaire remplaçait les humanités (grec et latin) par les mathématiques et les technologies, mais de nouvelles compétences tout aussi littéraires et esthétiques ont émergé dans un rapport décomplexé et singulier à l’écriture, mettant en avant un style conversationnel, phonétique, intimiste. La littérature numérique, qui se nourrit de phénomènes aussi décriés que l’écriture et la lecture fragmentaire, diagonale et circulaire, montre les limites d’un ordre ancien du savoir lettré.

Toute l’organisation sociale et scolaire des XIXe et XXe siècles s’est construite sur une vision émancipatrice du savoir, sur une division sociale figée et élitiste du travail d’écriture et sur l’idée, tant de fois critiquée par Roger Chartier, de l’immuabilité et de l’universalité des manières d’utiliser l’écrit et le texte : aux hommes des élites lettrées la création, l’invention et la production littéraire ; aux femmes, la transmission et la diffusion du savoir simplifié aux masses scolarisées. Cette illusion est elle-même une forme de pouvoir : la fabrication et la transmission des goûts ainsi que la perpétuation de la rareté du savoir lettré s’enracinent dans la domination sociale entre hommes et femmes, lectores et profanes, clercs et manuels, adultes et jeunes.

Pratiques de lecture individualisées

C’est dans ce débat que s’inscrit la question de la légitimité (balbutiante, critiquée, militante) des nouvelles pratiques de lecture où l’on commence à mieux connaître les lecteurs et lectrices invisibles, honteux-ses de leurs lectures (romans Harlequin, littérature sentimentale « happy end », BD érotiques, policiers et thrillers, littérature de dragons et de vampires lue par des adultes). Ces publics méconnus ne sont pas nouveaux ; ils se dévoilent un peu plus à l’aide de blogs, de panels de lecteurs, d’ateliers de lecture, de rencontres-échanges thématiques, de séances de lecture en bibliothèque. Les libraires et les bibliothèques ne sont plus alors lieu de conseil, les professionnels du livre devant abandonner leur rôle de guide pour s’inventer une place dans la médiation culturelle : faire que tout un chacun trouve, parmi les 60 000 titres publiés en France par an, un texte qui lui soit adapté. Sans nécessairement se fixer comme objectif l’amélioration de l’esprit, l’approfondissement ou la réflexion, les voies et les logiques de l’appropriation des textes sont devenues plurielles grâce au passage de tous par l’école et à la possibilité de poser les préférences personnelles comme légitimes. L’individu est devenu sujet et, en effet, cette mutation se traduit par une capacité accrue de ce sujet à dire ses envies, à pratiquer des activités sans se cacher, ce que l’on nomme individualisation des pratiques.

Si la figure du gentilhomme du XVIe est délaissée, ce n’est pas uniquement à cause de sa posture humaniste face au savoir ; c’est aussi que son savoir était universel, sédimenté et incorporé comme une seconde peau. Aujourd’hui, les lectures, nourries d’images et de fonctionnalités multimédias, se prêtent davantage à un jeu avec les savoirs, dans une conscience de l’incertitude et non de la stabilité, de la création et non de la répétition, de l’invention et non du commentaire et de l’exégèse. Dans une étonnante prémonition du devenir du texte contemporain, Roland Barthes écrivait que les dissonances cognitives ouvrent sur l’alliance énigmatique du texte et du corps où l’irritation, l’hypersensibilité expriment la subjectivité d’un être profondément subversif. L’ironie, la dissonance, la discontinuité, la singularité des expériences circulant et s’enrichissant progressivement sur les blogs font la preuve que toute la littérature n’est pas marketing ; que, même dans l’ère libérale extrême, l’internet peut proposer des interstices où des fragments de pensée autonome sont possibles, bien qu’ils ne correspondent pas aux propriétés conventionnelles du texte littéraire. La lutte pour la reconnaissance est l’un des enjeux de la domination et, si un renversement des hiérarchies de la domination culturelle est à l’œuvre, n’est-il pas logique que les élites d’hier dénoncent l’amateurisme des nouvelles recrues ? N’est-il pas dans l’ordre des choses que la langue phonétique des SMS, jeune et transversale aux milieux sociaux, génère le dégoût de ceux qui étaient admirés pour leur maîtrise du bien parler ?

L’individualisation poussée des goûts dérange, alors que l’école a tout fait pour établir le sujet en individu pensant. D’une manière toute à fait originale, les adhérents de France Loisirs et le public féminin des librairies rappellent avec force l’émergence de profils de lecteurs – surtout lectrices – peu lettrés qui s’affranchissent du jugement social et plient l’offre de collections à leur goût sentimental, leur souci autodidactique et leur rôle éducatif auprès des enfants. On voit alors que ce lectorat « moyen » ou « faible » à capital culturel modeste, à budget économique sensible aux crises, est pleinement socialisé aux stratégies éditoriales et acculturé aux auteurs, aux formats stylisés et aux supports combinés. Les nouvelles formes de lecture, imprévisibles, aléatoires, volatiles (les acheteurs de livres en supermarché, en maison de presse, sur Amazon), mais aussi hyperspécialisées et fébriles (pratiques juvéniles et adultes de la BD, mangas, de la science-fiction) et axées sur l’échange et les sociabilités (lectrices quadragénaires adultes, actives, mères de famille, alliant goût esthétique des couleurs et des formes typographiques au contenu et au choix d’un auteur) font écho à de nouvelles pratiques littéraires où s’exprime un rapport au texte plus libre, et donc plus proche de ce que vivent les gens, tant au niveau relationnel que psychologique (sphère familiale, professionnelle, amicale, amoureuse).

À la fin de cette immersion dans la lecture contemporaine, on sait que sa définition doit prendre en compte trois niveaux complémentaires : acte intime, enjeu social de (faible) distinction et appropriation symbolique de contenus et de formes, de supports et de manières de faire. Car si lire signifie entrer en résonance avec soi-même, quel que soit le but de la pratique, cette relation demeure aussi une relation sociale en ce qu’elle inclut ou exclut, complète ou met en opposition, des supports dont la valeur n’est pas identique selon les époques. Aujourd’hui la perception antagoniste de l’imprimé et de l’écran, dont Martine Poulain souligne à la fois la complémentarité et l’extrême hétérodoxie par rapport aux routines et aux habitudes des lectores, traduit les tensions générées par les révolutions technologiques (informatique, numérique) au même titre que les tensions entre noblesse et bourgeoisie, culture lettrée et culture populaire avaient autrefois exprimé les bouleversements dans les valeurs sociales et les croyances partagées. Pierre Bourdieu rappelait d’ailleurs la dimension instable des hiérarchies des valeurs culturelles : c’est la rareté d’un bien à un moment qui fait sa valeur ainsi que le contrôle strict de sa distribution sociale. Sans ce contrôle, le marché et le bien se trouvent profondément modifiés par l’entrée de nouveaux acteurs, ce qu’a fait précisément la diffusion scolaire des œuvres littéraires. Les biens culturels ont toujours une valeur (sociale, sexuée, générationnelle) différentielle dans l’espace social mais cette valeur change selon leurs usages sociaux : l’individu contemporain se conforme peu aux prescriptions et préfère mettre en concurrence canaux marchands et institutions scolaires, littéraires, culturelles. Sans doute parce que, pendant longtemps, ces institutions, et en premier lieu l’école, ont exclu les formes populaires, grégaires, orales et festives de la lecture pour les enfermer, les discipliner et les purifier.

par Mariangela Roselli , le 21 mars 2013


Pour citer cet article :

Mariangela Roselli, « Lire aujourd’hui », La Vie des idées, 21 mars 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Lire-aujourd-hui.html

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Notes

[1Après avoir travaillé dans l’édition parisienne, Olivier Bessard-Banquy a choisi la voie de l’enseignement et de la recherche au sein du Pôle des métiers du livre de l’IUT Michel de Montaigne (Université de Bordeaux III). Il est professeur des universités, spécialiste de l’édition contemporaine.

[2O. Donnat, Les pratiques culturelles des Français à l’heure du numérique. Enquête 2008, Paris, La Découverte/Ministère de la culture et de la communication, 2009.


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