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Problèmes de merde

À propos de : D. Waltner-Toews, Merde... Ce que les excréments nous apprennent sur l’écologie, l’évolution et le développement durable, Piranha


Ne tournons pas autour du pot : cet essai sur les excréments est passionnant, parce qu’ils constituent un enjeu agricole, urbain et écologique. Le sujet est fumant : que faire de toute cette merde ? Et cela débouche sur un débat scientifique et démocratique.

Recensé : David Waltner-Toews, Merde... Ce que les excréments nous apprennent sur l’écologie, l’évolution et le développement durable, traduit de l’anglais (Canada) par Laurent Bury, Paris, Piranha, 2015, 256 p., 16, 50 €.

« Pouvons-nous admettre, librement et ouvertement, que notre façon de manger et notre façon de traiter notre merde sont des actes essentiels de civisme aussi importants que notre façon de voter ? Je pense que, dans tous les cas, la réponse est oui. »

C’est sans doute parce qu’ils savaient que je partageais ce postulat que La Vie des idées m’a distingué pour la recension d’un livre dont le titre constitue en lui-même un programme : Merde. Et ce n’est pas là une formule de rhétorique, puisque l’auteur peut affirmer : aborder les problèmes de santé « nous a conduits du tas de fumier près de la grange à une nouvelle façon de faire de la science, en passant par les systèmes socio-écologiques associés. L’heure est venue, je pense, d’envisager les solutions ».

La question de la merde recèle en effet, comme une mise en abyme, toute une série de défis techniques, sociaux et intellectuels qui, le premier malaise post-scatologique passé, devraient accrocher un lecteur curieux et de bonne volonté. Car le problème de la merde réside précisément dans notre appréhension à la penser et à la bien gérer.

Vous êtes flux

Un simple petit calcul. À raison de 600 à 800 grammes de nourriture par jour, auxquels il faut ajouter l’eau – nourriture et eau qui, sauf croissance de la masse corporelle, seront expulsées d’une manière ou d’une autre –, le corps humain est traversé par un flux de matières de plus d’une demie tonne par an. Et, si vous vous donnez une espérance de vie raisonnable de 70 ans, cela représente un peu plus de quarante tonnes pour une vie, soit, si votre poids est de 65 kg, environ 630 fois votre poids.

Autrement dit, votre corps ne représentera finalement qu’un 630e environ de la réalité matérielle de votre vie : avant d’être stock, vous êtes flux. Gérer votre vie, c’est avant tout gérer ces flux. Si vous étendez maintenant ce raisonnement à tous les hommes et aux animaux, le total annuel s’élève à 400 millions de tonnes pour les humains et à plus de 14 milliards de tonnes pour les autres animaux. Or ces quantités continuent à augmenter, alors que certains économistes affirment qu’il faut davantage d’individus pour maintenir l’économie à flot. Bref, « on n’est pas dans la merde ».

L’écrasante majorité des fumiers animaux provient de nos élevages. L’auteur estime qu’en 2010 la quantité produite par tout le bétail du monde (moutons, chèvres, porcs et poulets) s’approche des 14 milliards de tonnes, ce qui représente 35 341 235 000 millions de mètres cubes. Un montant très proche de l’évaluation du total des déjections des animaux terrestres (ver de terre exclu). On ne s’en étonnera pas, les animaux d’élevage représentant plus de 95 % des vertébrés terrestres. Leur merde est la nôtre.

Le lecteur l’aura compris, les masses en jeu sont proprement stupéfiantes, et il nous faut bien « parler caca » avec lucidité.

Ambivalence de la merde

La merde est richesse et menace.

Richesse, car inscrite dans les cycles naturels. Elle est ce que les animaux restituent au monde végétal, notamment par l’entremise d’organismes (insectes, champignons) coprophages, c’est-à-dire qui ont le bon goût de se nourrir de nos excréments et ainsi, de les rendre encore plus accessibles aux plantes. Ces excréments sont riches en nutriments. Sous certaines formes et dans des quantités raisonnables, ils stimulent puissamment la vie du sol et des plantes. On parlait jadis du fumier comme de l’or brun et le terme d’engrais (qui engraisse le sol) dit bien ce qu’il veut dire.

Mais, si la merde est une bénédiction pour les coprophages et les plantes, elle est une menace pour les organismes qui la produisent. Elle est vecteur de parasites et de maladies, la plus célèbre est sans doute le choléra. Belle leçon de la nature, qui nous interdit de nous suffire à nous-mêmes en mangeant notre propre merde, malgré sa richesse nutritive, mais qui nous oblige, pour prospérer, à entrer dans une sorte de contrat naturel qui nous lie aux autres organismes dans un système d’interdépendance.

Évacuer la merde, ce n’est pas la traiter

Il a fallu, en Angleterre, attendre le XIXe siècle et John Snow pour que le lien entre pollution de l’eau et épidémie soit reconnu. Sous le Second Empire, Eugène Belgrand faisait construire les égouts de Paris. Ceci dit, Rome avait déjà organisé l’assainissement urbain, avec la cloaca maxima (grand égout).

Bonnes mesures d’assainissement urbain que d’évacuer la merde, si l’on a ensuite un endroit pour la rejeter. Mais cela ne fait que reporter le problème à l’endroit même de l’évacuation, ce qui, avec la croissance urbaine actuelle, devient un problème colossal. Que faire de toute cette merde ?

« Les Chinois, qui possédaient l’un des systèmes agricoles les plus intensifs et, jusqu’à récemment, les plus durables, collectent et commercialisent les selles humaines depuis 3 000 ou 4 000 ans. Des chercheurs estiment que 90 % de toutes les déjections humaines produites en Chine au fil de l’histoire ont ainsi été recyclées et ont fourni environ un tiers de tout l’engrais utilisé dans ce pays. »

Mais ce qui vaut pour des civilisations encore très majoritairement rurales et quasi végétariennes est plus délicat pour des sociétés urbaines à l’alimentation carnée. Nous pourrions vivre avec cette quantité de fumier si, au moins, elle était utilisée pour régénérer des sols épuisés. Mais le fumier s’entasse, se concentre, s’accumule en quelques endroits, qui souffrent plutôt qu’ils ne bénéficient de la présence de selles, malgré tous leurs nutriments et bactéries. C’est aussi l’hyper-urbanisation, question politique et économique, comme les modes alimentaires et la consommation de produits carnés – et, derrière cela, le modèle agricole – qui sont donc à reprendre.

Certes, l’auteur concède quelques techniques comme la méthanisation, mais il met le lecteur en garde contre tout excès d’optimisme technolâtre. « En technique comme en science, ceux qui prétendent à l’innovation radicale sont souvent des menteurs. [...] Au cœur du problème pernicieux de la merde, de la nourriture et de la durabilité écologique, il y a un défi théorique. » On peut élaborer des solutions ad hoc, selon une vision linéaire de la nature. Ces théories fonctionnent peut-être dans des usines ou des laboratoires, mais elles sont catastrophiques dans le monde extérieur. Alors, peut-on « sauver » la science ?

La question merdique

La réponse est oui, si nous adoptons une vision plus large de la science, comme moyen d’engendrer un savoir ancré dans le monde réel. Considérant les différentes facettes de la question merdique, liant comportements, cultures, techniques, représentations du monde, il est vain d’espérer que les grandes installations techniques donneront la solution. La participation des citoyens est un élément essentiel, notamment pour comprendre les fondements culturels du rapport à la merde et trouver des solutions acceptables pour sa gestion décentralisée (séparation des selles et des urines, toilettes sèches, compostage local, etc.). Bref, pour émerger du tas de fumier.

De même est essentielle l’implication publique dans la détection des problèmes et des foyers de risques, tant notre savoir est fragile, les décisions urgentes et les enjeux élevés. Dès lors qu’il ne s’agit pas seulement de l’évacuer vers de grandes stations d’épuration, gérer intelligemment la merde devient une affaire diffuse et commune, et non plus seulement l’affaire d’un corps d’ingénieurs spécialisées, d’entreprises et d’experts. L’auteur, David Waltner-Toews, reprend à son compte les réflexions de Silvio Funtowicz et Jerry Ravetz, philosophes des sciences, qui parlent de science « post-normale » : il ne s’agit pas de renverser les paradigmes actuels – la science progressant de révolution en révolution –, mais de s’accommoder d’une série de paradigmes. En l’occurrence, il n’y pas un seul point de vue sur la merde, mais plusieurs, celui du médecin, de l’anthropologue, du jardinier, de l’écologue, du maire, du technicien et de chacun d’entre nous, qu’il faut bien articuler pour parvenir à une gestion durable.

Le problème de la merde, question démocratique, facteur de science, catalyseur d’une révolution épistémologique : qui l’eût cru ? Les ruses de la raison sont définitivement impénétrables.

Cet ouvrage vient donc conforter ceux qui pensent que le défi écologique appelle un changement en profondeur de nos modes de pensée et d’être. Si l’enchaînement des premiers chapitres donne le sentiment d’une approche impressionniste, juxtaposant les informations et les anecdotes, ce défaut est rattrapé dans la seconde partie de l’ouvrage, où le raisonnement de l’auteur se déploie agréablement. Un livre utile à laisser, donc, dans cette petite pièce où la plupart d’entre nous, forcés d’être assis, prennent le temps de lire un peu...

Pour citer cet article :

Matthieu Calame, « Problèmes de merde », La Vie des idées , 22 juin 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-selles-de-la-terre.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais : redaction@laviedesidees.fr.

par Matthieu Calame , le 22 juin 2015

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