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Les papes et l’Église

À propos de : Olivier Bobineau, L’empire des papes. Une sociologie du pouvoir dans l’Église, CNRS


On se souvient de la question brutale de Staline : « Le pape, combien de divisions ? ». Il se demandait quel pouvoir peut avoir l’Église catholique. En revisitant une histoire de 2000 ans, les fractures au fil des siècles et des modes de fonctionnement actuels cinquante ans après Vatican II, un sociologue tente de répondre.

Recensé : Olivier Bobineau, L’empire des papes. Une sociologie du pouvoir dans l’Église, CNRS Editions, 2013.

On oppose depuis longtemps l’Église comme institution réglée par sa tradition et le Christ porteur d’une bonne nouvelle d’amour diffusée par son charisme. Mais alors, s’il y a une telle opposition, pourquoi l’Église dure-t-elle ? S’il y a un tel contraste, pourquoi des milliards de téléspectateurs attendent-ils la petite fumée blanche, qui s’élève place Saint-Pierre, lors de l’élection d’un pape ? Et pourquoi trois millions de jeunes entourent-ils le nouveau pape François, sur la plage de Copacabana, lors des JMJ, quelques mois après ?

La question fascine ; en particulier ceux qui se demandent pourquoi Lénine n’a pas été saint Paul et pourquoi le monde n’est pas devenu communiste, comme il a pu devenir chrétien. C’est peut-être pour répondre au militant trotskiste qui constate avec envie que l’Église catholique est « la dernière véritable Internationale opérationnelle et toujours en vie » (p. 13) qu’Olivier Bobineau aborde cette problématique. Le résultat est contrasté.

Histoire de l’Église

Alors que les histoires de l’Église font souvent plusieurs tomes et comportent des milliers de pages, Olivier Bobineau parvient à proposer des raccourcis stimulants à des étapes et des endroits clés. En première partie, on trouvera ainsi une généalogie : des communautés du premier siècle et de la triple influence juive, grecque et romaine. La troisième Partie invite à refaire des parcours historiques, mais plus segmentés, sur : l’élection du pape, la nomination des évêques, le statut des curés de paroisse, la messe, la confession et les canonisations. On voit ainsi une organisation se mettre en place à partir de la base initiale.

On peut s’étonner de l’insistance accordée à chaque fois aux premiers siècles de l’Église, sur tous ces thèmes. À cet égard, le deuxième millénaire passe beaucoup plus vite que le premier. En même temps, ce parti pris est en pleine cohérence avec la démonstration de l’auteur. D’une part, il cherche à voir si « l’appareil » a dérivé par rapport au message de départ. D’autre part, il semble considérer que l’ensemble est fixé depuis le pape Grégoire VII (1075). Depuis cette époque grégorienne, « l’empire des papes » serait installé et ceci jusqu’à nos jours. Cela aurait au passage provoqué les fractures avec les orthodoxes, puis avec les protestants.

Anthropologie du don

Pour décrypter cet apparent clivage entre un appareil puissant qui s’est constitué et un message d’amour qui lui sert de justification, l’auteur mobilise alors différentes grilles de lectures, issues de certains courants de la sociologie. En d’autres termes, ce qu’il propose alors, c’est une lecture de l’Église au risque des sciences sociales. En début de première partie, il réutilise le regretté Jacques Lagroye et sa lecture foucaldienne des régimes de vérité dans l’Église [1]. En deuxième partie, il tourne le dos à Luc Boltanski qu’il avait utilisé avec bonheur dans sa thèse [2] pour aller vers le Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences sociales (MAUSS) qui se réclame de l’anthropologie du don de Mauss. Enfin, il clôture cette partie en engageant un débat avec certains marxistes (Lourau ou Löwy principalement). À l’issue, il débouche sur l’idée que l’Église représente une « dialectique sans synthèse ». D’un côté, il y aurait le pôle de l’amour, de la grâce et du don. De l’autre côté, il y aurait l’Église. Entre les deux, la rencontre et le dépassement sembleraient impossibles.

La sociologie propose bien d’autres grilles de lecture des tensions au sein du catholicisme (Béraud, Gugelot et Saint-Martin, 2012). Les théologiens s’y mettent aussi, y compris en terme de pouvoir interne (Lorent, 2013). Le livre d’Olivier Bobineau a le mérite d’une cohérence. En revanche, on est souvent gêné par ses approximations et amalgames sur des notions clé comme « agapè » ou « grâce » [3]. Il a certes le courage de chercher à cerner avec précision le contenu du message chrétien, afin de mieux voir si l’Église lui est fidèle. C’est effectivement indispensable pour sa recherche. Mais la source du malentendu réside peut-être justement dans la compréhension parfois approximative du message en question, sur des points essentiels comme : amour, liberté, vérité, autorité.

Sociologie de la direction

En définitive, la conclusion attendue est celle d’une Église pilotée d’ « en haut », centralisée et dominatrice. Le pape est alors présenté comme un souverain pontife qui règne sans partage en empereur de la foi et de la loi. Un milliard d’âmes semble lui devoir obéissance, puisqu’il est le représentant de Dieu sur Terre.

En toute logique, il faudrait au moins à un moment tester l’hypothèse adverse, celle d’une Eglise d’ « en bas ». Ne serait-ce que pour s’assurer de la solidité d’une vision, autrement systématiquement unilatérale. Olivier Bobineau suit cette démarche à deux ou trois endroits. Lorsqu’il étudie le fonctionnement des premières communautés chrétiennes, lorsqu’il fait un point sur la notion d’Église « corps mystique » (p 127) ou lorsqu’il cite la grande constitution de Vatican II « Lumen Gentium » (p 183). On le constate alors : au Ier, comme au XIe, comme au XXe siècle, c’est la doctrine de l’Église elle-même qui met en valeur un peuple libre en marche vers Dieu et non une armée inféodée à un chef terrestre.

Bien sûr, il ne faut pas se contenter de ces intentions, en matière d’histoire et de sociologie. Aussi faudrait-il relire l’histoire de l’Église et de son fonctionnement en adoptant à un moment cet autre regard, orienté vers des fidèles qui chemineraient à la fois en liberté et en communion. Bref il faudrait envisager l’hypothèse suivant laquelle la tradition de l’Église se constitue aussi, voire surtout, à travers les expériences de chacun et les épreuves historiques d’un peuple en marche. C’était la tentative, vite oubliée, d’un Michel Clévenot [4].

Pour prendre deux exemples emblématiques d’une telle approche, par « le bas » :

-  Est-ce l’empereur Constantin qui a fait devenir le monde chrétien en rendant cette religion officielle (thèse de Veyne) ou a-t-il rendu cette religion officielle parce que le peuple était déjà largement devenu chrétien (thèse de Baslez) [5] ?
-  Est-ce Benoit XVI qui était pressé de béatifier son vénéré prédécesseur ou est-ce le peuple qui s’est écrié « Santo subito ! » (« Saint tout de suite ! ») dès la mort de Jean-Paul II ?

Le proverbe « Vox Populi, Vos Dei » semble ici rejoindre l’intuition profonde d’une Eglise qui se construit aussi d’en bas et au quotidien, au-delà des prétendus sommets du pouvoir. On est alors loin de la version proposée d’un appareil hégémonique, avec un pape dominant.

Dans sa conclusion, Olivier Bobineau affirme que « l’appareil institué romain ne peut être à la mode, ni tributaire d’un événement, ni dépendant de personnes » (p 205). Cette formule définitive s’avère très extérieure. Dans une perspective plus compréhensive, en s’efforçant de reconstituer de l’intérieur le système de croyances ainsi restitué, un catholique préciserait que c’est tout le contraire. L’affirmation devient plutôt que : l’Église est à la mode de l’éternité de Dieu, tributaire de l’événement de la venue du Christ et dépendante des personnes de la Trinité. La synthèse, réputée impossible selon l’auteur, entre l’axe vertical du pouvoir et l’axe horizontal des relations humaines est alors non seulement possible mais réalisée. C’est ce que symbolise la Croix.

Mais pour rester dans une perspective purement sociologique ou historique, il convient de constater à quel point le fonctionnement de l’Église peut paraître déroutant, voire littéralement renversant quand il est relu en terme de pouvoir. Il n’est question que de : subsidiarité, préférence pour les pauvres, destination universelle des biens. On ne parle que d’élever les humbles, de renverser les puissants, avec des premiers qui seront les derniers [6].

Quant à la figure du pape, il faut se souvenir que Pierre, le premier pape, est celui qui refuse que Jésus lui lave les pieds, avant de comprendre qu’il devra en faire autant avec les premiers chrétiens. Il est aussi celui qui renie son Maître trois fois, avant de comprendre qu’il n’a pas à avoir peur. Ses successeurs récents donnent l’exemple de deux libertés pour une même vérité : Jean-Paul II qui reste jusqu’à la vieillesse, la maladie et la mort ; Benoit XVI qui part en douceur pour laisser un autre continuer. Les deux ne montrent-ils pas, chacun à sa manière, que le pouvoir exercé ici-bas ne vaut que s’il est un service ?

Aller plus loin

-  Céline Béraud, Frédéric Gugelot et Isabelle Saint-Martin (dir.), Catholicisme en tensions, Editions EHESS, Paris, 2012 (surtout la dizaine d’enquêtes de terrain sur : les chants paraliturgiques lors de funérailles, les servantes d’autel, les diacres mariés, les paroissiens homosexuels, l’hôtellerie des monastères, le culte populaire des saints).
-  Albert Lorent, Management et structures d’Église, Lumen Vitae, Bruxelles, 2013 (surtout la partie III sur le « sens pastoral de la gestion », selon un jésuite-sociologue).

Pour citer cet article :

Jean-Michel Morin, « Les papes et l’Église », La Vie des idées , 24 novembre 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-papes-et-l-Eglise.html

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par Jean-Michel Morin , le 24 novembre 2014

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Notes

[1Jacques Lagroye (1936-2009), La vérité dans l’Eglise catholique. Contestations et restauration d’un régime d’autorité, Belin, 2006. L’analyse, inspirée de Foucault, réduit l’évolution de ce dernier. Sur ce sujet : cf. Philippe Chevallier, Michel Foucault et le christianisme, ENS Editions, 2011.

[2Dans sa thèse, Olivier Bobineau, Dieu change en paroisse. Une comparaison franco-allemande, Presses Universitaires de Rennes, 2005, utilise les analyses de Luc Boltanski. Or, on doit à ce dernier : L’amour et la justice comme compétences. Trois essais de sociologie de l’action, Gallimard, « Folio essais », 2011 [1990]. La IIème Partie, sur « l’agapè », p 161 à 295, aurait pu être utilisable ici.

[3Sur l’approfondissement de la notion de grâce durant presque deux millénaires, cf. Bernard Quilliet, L’acharnement théologique. Histoire de la grâce en Occident. IIIème –XXIème siècle, Fayard, 2007.

[4Michel Clévenot, Les hommes de la fraternité, 12 tomes, Nathan, puis Golias, puis Retz, entre 1981 et 1993.

[5Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien (312-394), Albin Michel, « Idées », 2007 ; Marie-Françoise Baslez, Comment notre monde est devenu chrétien, CLD Editons, « Points », 2008.

[6Ce fonctionnement renversant est en particulier bien restitué par l’historien Jacques Dalarun, dans : Gouverner, c’est servir. Essai de démocratie médiévale, Alma éditeur, 2012.



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