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Vies de cloître

À propos de : D. Hervieu-Léger, Le temps des moines. Clôture et hospitalité, PUF


Reclus dans des lieux centenaires, recevant parfois la visite de touristes et d’amateurs de produits monastiques qui les observent avec curiosité, comment vivent vraiment les moines ? Une sociologue s’intéresse à ces vies, passéistes ou futuristes, qui prétendent anticiper l’éternité.

Recensé : Danièle Hervieu-Léger, Le temps des moines. Clôture et hospitalité, Paris, Presses universitaires de France, 2017, 712 p., 27 €.

L’idée de départ s’avère féconde : l’étude de ces communautés de moines, qui se disent hors du temps, dont l’histoire traverse les siècles, peut révéler beaucoup sur notre monde moderne. C’est en observant ces vies, clôturées, mais hospitalières, qu’on peut tirer des enseignements sur leur fonctionnement interne, mais aussi sur leur environnement, qui est celui de nos sociétés sécularisées.

Le temps des moines comme révélateur du temps du monde, tel est le fil conducteur déroulé par Danièle Hervieu-Léger. On ne pouvait rêver mieux. L’auteur a réalisé une œuvre importante, consacrée à la sociologie de la religion. Ses thèmes récurrents sont la mémoire, le mouvement et le déclin [1]. À cet égard, ce livre représente une occasion de synthèse, sur un terrain original. Elle choisit d’étudier la vie des moines, entre le XIXe et le XXIe siècle, en France, chez les bénédictins et les cisterciens, dans les communautés masculines. Son choix a des raisons objectives : ces ordres sont parmi les plus anciens et les plus classiques. Il a aussi des raisons plus subjectives : elle ne se voyait pas enquêter, en tant que femme, auprès de communautés de femmes.

Le livre, volumineux et passionnant, se compose de 11 chapitres où alternent études de cas, portraits de figures emblématiques et résultats d’entretiens, toujours mis en perspective historique. Quand les deux premiers reviennent sur la refondation des ordres bénédictins et cisterciens au XIXe siècle, les chapitres suivants portent sur 4 objets de tension au XXe siècle : l’autorité, l’ascèse, la liturgie et l’œcuménisme. Un point d’étape permet d’aborder la clôture et les grandes réformes monastiques au tournant des années 1960. Enfin, les trois derniers chapitres sont plus prospectifs : les moines sont-ils promis à disparaître ? Comment expliquer le succès relatif des traditionnalistes ?

Dans le monde, mais pas du monde

L’analyse permet de comprendre en finesse la vie dans ces communautés et de mieux cerner le paradoxe de départ. Qui sont ces gens qui sont dans l’histoire tout en visant déjà l’éternité ? Comment vivent ces personnes qui affrontent un quotidien de prières, mais aussi d’études, de travail, dans une perspective qui peut paraître utopique : celle de la préfiguration du Royaume à venir [2] ?

Il est impossible de résumer tous les résultats, d’une moisson d’autant plus abondante qu’elle s’opère sur un terrain laissé largement en friche par les sociologues [3]. On apprend en particulier que ces ordres clôturés savent en même temps se montrer très hospitaliers, allant jusqu’à héberger celui qui frappe à la porte sans véritable contrepartie, si ce dernier est démuni. Cette hospitalité revêt des formes variées, mais vaut sans exception. Il en va de la fidélité à la Règle de Saint Benoît et à l’Évangile.

On pourrait penser que ces ordres, qui peinent à susciter de nouvelles vocations et dont la survie est parfois menacée (chapitre 9), pourraient se montrer plus laxistes dans leur recrutement. En fait, c’est tout le contraire. Plus les temps sont durs, plus il convient d’être sélectif, en n’admettant que les plus solides, après de longues périodes de discernement.

On imagine bien qu’il n’est plus question de vivre en 2017 comme au Moyen Âge. Pour autant, les développements sur l’autorité (chapitre 3) montrent que les communautés se dotent de supérieurs qui encouragent la participation, mais exigent aussi l’obéissance. Surtout, les considérations sur l’ascèse (chapitre 4) montrent que les évolutions, réelles, s’accompagnent du maintien de fortes exigences.

Sans entrer dans les polémiques sur la liturgie [4], célébrée en français ou en latin, chantée en grégorien ou avec de nouvelles musiques (chapitre 5), il est frappant de voir que ce sont les « traditionnalistes » en matière de liturgie qui manient par ailleurs le mieux Internet et qui communiquent sur la Toile avec le plus de dynamisme. Un moine un peu ironique fait remarquer que, si les visiteurs réels ou virtuels n’y comprennent de toute façon plus grand-chose, alors : « c’est plus beau en latin » [5] !

Une enquête sur la clôture qui ouvre des pistes

Le sujet s’avère tellement vaste et riche qu’il donne envie d’en savoir plus. L’auteure privilégie des cas prestigieux, des figures charismatiques, des dates constituant des tournants, afin de bâtir des typologies. Cela a le mérite d’établir des contrastes. On aimerait cependant lire plus de verbatim des entretiens. On voudrait aussi voir développés des cas esquissés ici, comme celui d’un couvent qui ferme, d’un autre repris par une communauté charismatique, de deux communautés qui fusionnent. Mais le livre fait déjà plus de 700 pages.

L’auteure a eu raison de limiter les thèmes : le travail des moines et leur activité économique ont déjà été étudiés par Isabelle Jonveaux. Elle a eu aussi raison de limiter son terrain aux seuls hommes, dans deux ordres monastiques classiques. Elle ouvre ce faisant des pistes pour aller vers d’autres thèmes (l’étude chez les moines, par exemple), vers d’autres terrains aussi : des ordres qui sortent davantage dans le monde, comme les franciscains ou les dominicains. À cet égard, la comparaison avec les moines « urbains et sans clôture » de la Fraternité monastique de Jérusalem s’avère éclairante. On voudrait découvrir également la vie des femmes religieuses, et sortir de France, ne serait-ce que parce que ces ordres monastiques sont internationaux.

Traditionnels et progressistes : des étiquettes périmées ?

Danièle Hervieu-Léger enquête sur ces moines, constitue des dossiers, est en lien avec des personnes et des lieux depuis 40 ans, même si l’enquête plus intense s’est déroulée sur 5 ans. Cela est pour beaucoup dans la compréhension et la réflexivité qui en résultent. Cela entraîne une analyse très documentée, mêlée aussi d’engagements personnels forts.

Dans ce dernier registre, elle ne fait pas mystère au lecteur de sa sympathie pour les réformistes des années 1960, qu’elle côtoie depuis les années 1970. Ces derniers voulaient assouplir les règles, rendre la liturgie plus simple, entrer en dialogue avec le monde. En revanche, elle émet des réserves à l’encontre de ceux qu’elle nomme les « traditionnalistes ». Ceux-ci connaissent actuellement un relatif succès, alors qu’ils appliquent les règles avec plus de rigueur, qu’ils promeuvent une liturgie complexe et qu’ils semblent plus orientés vers le ciel que la terre. Elle décrit l’œcuménisme de Taizé, même s’il ne s’agit pas de bénédictins ou de cisterciens. Elle va jusqu’à Maredsous. Son enthousiasme reste fort pour l’expérience tendue de Boquen, louant le tumultueux réformateur de l’époque qui s’est converti depuis au taoïsme. Dans le même temps, elle regardera avec une certaine méfiance Fontgombault, Barroux ou Sept-Fons. Même si elle admet que les gens épris de latin peuvent également être généreux.

Cherchant à dépasser les clivages dans son dernier chapitre, l’auteure trouve une sorte de synthèse dans le cas d’En-Calcat. Cette communauté offrirait une voie assez équilibrée, entre tradition et modernité. Ces moines écologistes, frugaux, épris de lenteur et partisans de modes de partage alternatifs sont, pour elle, à la fois des héritiers authentiques et des précurseurs intéressants.

Cette manière de mettre à plat des clivages et des ruptures ne nuit pas à la lecture. Après tout, c’est peut-être le propre de l’analyse sociologique que d’établir des distinctions et des classements, en y mettant le minimum de subjectivité. Certains des lecteurs visés par l’auteure sont sans doute peu habitués à la façon de travailler des sociologues, qui construisent des typologies, au risque de faire moins ressortir l’unité. Ces lecteurs pourront tout aussi bien trouver au fil des pages la trace d’une « herméneutique de continuité et de communion » (expression du cardinal Joseph Ratzinger, à propos de Vatican II, avant de devenir Pape). En fait, l’ouvrage se prête à plusieurs interprétations, tant le travail accompli ici par Danièle Hervieu-Léger est dense et complet.

La subtilité de ses analyses et les nuances que lui dicte son terrain dépassent de loin ses quelques prismes personnels en faveur des moines réformistes ou écologistes. Autrement dit, ses multiples explications font plutôt exploser les étiquettes convenues entre « traditionnalistes » et « progressistes », entre « conformistes » et « rebelles », etc. Avec ce livre incontournable, l’auteure se montre définitivement pour qui elle est : la grande dame de la sociologie de la religion en France.

Pour citer cet article :

Jean-Michel Morin, « Vies de cloître », La Vie des idées , 12 octobre 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-moines-dans-le-monde-moderne.html

Nota bene :

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par Jean-Michel Morin , le 12 octobre

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Notes

[1Danièle Hervieu-Léger, La religion pour mémoire, Paris, Cerf, 1993 ; Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement, Paris, Flammarion, 1999 ; Catholicisme, la fin d’un monde, Paris, Bayard, 2003. Pour ne citer que quelques titres, qui jalonnent une œuvre de plus de 40 ans de publications.

[2La référence de départ de l’auteure est un article ancien de Jean Séguy, « Une sociologie des sociétés imaginées. Monachisme et utopie », Annales, mars-avril 1972, p. 328-354.

[3À l’exception d’Isabelle Jonveaux, Le monastère au travail. Le Royaume de Dieu au défi de l’économie, Paris, Bayard, 2011 ; ou de Yann Raison du Cleuziou, De la contemplation à la contestation. La politisation des dominicains de la province de France (1940-1970), Paris, Belin, 2016.

[4Sur la liturgie, plus largement, voir Nicolas de Brémond d’Ars, La liturgie catholique. Quarante ans de pratiques en France, Paris, Presses universitaires de Rennes, 2015, avec une préface de Danièle Hervieu-Léger.

[5Remarque que l’auteure rapproche à juste titre de la démonstration d’Olivier Roy dans La sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture, Paris, Seuil, 2008.



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