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Les lettres du Printemps arabe

À propos de : Elena Chiti et al. (dir.), Écrire l’inattendu : Les « Printemps arabes » entre fictions et histoire, L’Harmattan


Comment s’écrivent les Printemps arabes ? Entre textes de fiction, témoignages et analyses littéraires et artistiques, un recueil cherche à penser l’inattendu des révolutions. Au risque, peut-être, d’ignorer les disparités politiques et socioculturelles des pays où fleurirent ces printemps.

Recensé : Elena Chiti, Touriya Fili-Tullon et Blandine Valfort (dir.), Écrire l’inattendu : Les « Printemps arabes » entre fictions et histoire, Paris, L’Harmattan, 2015, 340 p., 34 €.

Comment penser et écrire l’inattendu ? Cette question, d’emblée problématique, devient encore plus complexe une fois projetée dans l’espace historique et fictionnel associé aux « Printemps arabes ». Issues d’horizons disciplinaires aussi variés que l’histoire, la linguistique, ou encore l’analyse littéraire et artistique, les 19 contributions regroupées dans Écrire l’inattendu s’attachent à y répondre en partant des discours et récits autour des Printemps arabes.

Le volume propose une approche en 4 parties, de la définition de la notion même d’inattendu en tant que retour et rupture, à l’écoute des voix singulières qui l’ont forgée dans l’esprit collectif. Il éclaire la façon dont l’espace littéraire arabe contemporain se renouvelle et intègre l’inattendu comme un élément structurant. Enfin, le volume propose des contributions loin du discours strictement académique, à l’image du texte d’ouverture, « à l’allure d’autobiographie intellectuelle ou d’essai d’égo-histoire » (p. 38), de Charles Bonn, universitaire reconnu dans le champ de la littérature maghrébine francophone, ou des contributions de la dernière partie qui mobilisent la réécriture parodique, politique ou poétique de l’appellation « Printemps arabes ».

L’inattendu et le défi de l’écriture

La vague de contestation populaire qui traverse plusieurs pays arabes dès décembre 2010 remet en cause les pouvoirs politiques en place et appelle à des réformes sociales et économiques d’envergure. Si l’appellation – au pluriel – de « Printemps arabes » s’appuie sur des références historiques, telles que le « Printemps des peuples » qui suit en Europe l’élan révolutionnaire de 1848, et le « Printemps de Prague » de 1968, qui marque une volonté d’assouplissement du soviétisme, elle pose néanmoins la question des continuités et des divergences entre les différents soulèvements.

À l’image de l’auto-immolation du vendeur ambulant tunisien Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, événement communément retenu comme l’élément déclencheur des révoltes et le symbole puissant de la colère populaire, les Printemps arabes ont su articuler les manifestations de la rue et prolonger un élan littéraire et artistique amorcé bien avant les soulèvements. Aux œuvres souvent désignées comme prémonitoires, telles que L’Immeuble Yacoubian d’Alaa Al-Aswany, pour ne citer qu’un exemple phare du cas égyptien, succède une abondante production qui va du témoignage à la réécriture fictionnelle, avec des œuvres aussi diverses que Les jours d’al-Tahrir de l’égyptien Ibrahim Abdel Majid, Les Chevaliers des rêves assassinés du libyen Ibrahim Al-Kuni, Par le feu du marocain Tahar Ben Jelloun, Les Intranquilles de la tunisienne Azza Filali, ou encore Les Tambours de l’Amour de la syrienne Maha Hassan. En outre, à l’image des créations graphiques produites pendant et après les soulèvements, cette dynamique créative cherche à s’approprier d’autres canaux d’expression, comme s’il s’agissait d’opposer à l’inattendu des Printemps arabes l’extension inévitable des domaines de la création.

Dans l’introduction du volume, les éditrices – Elena Chiti de l’Université d’Oslo, Touriya Fili-Tullon et Blandine Valfort de l’Université Lumière Lyon 2 – rappellent à juste titre « l’immense circulation discursive » et « l’inflation nominative, surtout médiatique » (p. 33) qui accompagnent les révoltes arabes depuis décembre 2010. À ce foisonnement du commentaire vient s’ajouter un paradoxe inscrit dans la notion même d’ « inattendu », définie comme « ce qui exorcise la fin inévitable, soustrait à l’enchaînement d’une causalité linéaire et surgit comme une déviance, une nouveauté, un inédit » (p. 36). Penser et écrire l’inattendu revient donc à ramener une notion éminemment irréductible à une certaine construction rétrospective, qu’elle soit narrative, descriptive, artistique ou réflexive. Écrire l’inattendu suppose une démarche à rebours qui met le critique face au risque inhérent des rapprochements hâtifs et des explications a posteriori. Dans le cas des Printemps arabes, le risque est d’autant plus élevé que les intellectuels de tous bords n’ont su ni prévoir la nature et les résultats des soulèvements ni penser le temps de l’après-révolte, avec son lot de questions mises en suspens, reportées ou radicalement bouleversées par le mouvement des peuples et la réponse des régimes.

L’inattendu dans le champ du langage

Comme prévu, la question linguistique est au centre de l’ouvrage. Comment analyser le terme ambivalent de « l’inattendu » à la lumière de l’appellation non moins problématique des « Printemps arabes » ? Khalid Zekri de l’Université Moulay Ismaïl de Meknès, aborde l’inattendu dans le sillage des lectures derridiennes de la notion d’ « événement ». Pour lui, l’appellation « Printemps arabes » participe d’ « un pouvoir de recouvrement » (p. 79) à travers sa recherche d’une analogie avec d’autres « printemps ». Par ailleurs, le rapport entre littérature et soulèvement populaire arabes ne serait pas « un lien de causalité, mais de reconfiguration » (p. 83) de ce que Jacques Rancière nomme « le partage du sensible » [1], à savoir la répartition des unités spatiales et temporelles qui délimite à la fois un espace commun et la capacité des individus à y accéder.

Dans une contribution originale, la linguiste et sémiologue Mariem Guellouz de l’Université Paris Descartes analyse l’apparition de nouveaux termes après les Printemps arabes. Issus d’une arabisation de mots français, ces termes tantôt inscrivent l’inattendu « dans une double tension entre créativité et négativité » (p. 102), comme le « digage » (« dégage ») adressé à la figure du dirigeant, tantôt s’appuient sur la rhétorique pour développer « des formes de stigmatisation discursive » (p. 105), comme « laiqui » (« laïque ») ou « francoufouni » (« francophone »), créations qui détournent l’appartenance du destinataire en insultes.

Comme en réponse au défi linguistique que posent les soulèvements, Benamar Médiène, de l’Université d’Aix-en-Provence, livre une prose incisive pour déconstruire les terminologies, à commencer par celle de « Printemps arabes » :

Aucune insurrection n’est apparue au printemps, dans les pays dits arabes. Tout s’est passé en hiver, entre décembre et mars. (p. 305)

Face à l’inattendu des révoltes, il s’agit de se méfier des désignations réductrices qui tentent de contourner ou de simplifier la complexité des événements.

Variations disciplinaires

Par-delà la question de la désignation linguistique, la notion d’inattendu pose aussi le défi de l’outil d’approche disciplinaire. Qui est le plus à même de saisir et de retranscrire l’inattendu des Printemps arabes ? D’emblée, l’historienne Kmar Bendana de l’Université de la Manouba note que « l’historien n’est pas le mieux placé pour parler de l’imprévu » (p. 47), car son travail suppose un décalage temporel, un choix de traces et de repères qui contredisent l’esprit même de l’inattendu. Dépassant cette difficulté, elle montre que le recours à l’histoire tunisienne, notamment la convocation, après la révolte, des figures du président Habib Bourguiba ou du leader syndicaliste Farhat Hached, entraîne « une sourde guerre des mémoires » (p. 55) et appelle d’urgence une réécriture critique et actualisée de l’histoire. De son côté, à partir de l’espace syrien, Elena Chiti voit dans l’inattendu une « composante de rupture » (p. 62) qui reconfigure le statut de la fiction, rapproche les formes d’écriture et offre une nouvelle dimension à la figure de l’écrivain-témoin.

En déplaçant la perspective vers le champ de la réappropriation sociale et fictionnelle, Jędrzej Pawlicki de l’Université Adam-Mickiewicz de Poznań s’intéresse à la représentation des « héros contemporains » (p. 255) que sont Mohamed Bouazizi en Tunisie et le célèbre supporter de football Hocine Dehimi en Algérie, plus connu sous le surnom « Yamaha ». Dans La Vie à l’endroit de Rachid Boudjedra et Par le feu de Tahar ben Jelloun, le traitement fictionnel de ces héros sert la construction d’un mythe autour du corps et de l’enquête narrative. Ce même intérêt pour les manifestations sociales de l’inattendu trouve un écho dans la contribution de Ridha Boulaâbi de l’Université Stendhal-Grenoble 3, qui interroge le phénomène des marches citoyennes, ou « caravanes de la reconnaissance » (p. 145), organisées en Tunisie pour rallier les régions héroïques pendant les soulèvements, et reconstruire ainsi l’unité collective. Partant de l’exemple de la petite ville tunisienne de Thala et sa fontaine, R. Boulaâbi dévoile les multiples facettes d’un inattendu socioculturel qui reconfigure la géographie locale mais reste sans suite au niveau national.

D’autres contributions choisissent d’éclairer les manifestations iconographiques des Printemps arabes. Ainsi, dans sa lecture de l’espace public égyptien, Jacqueline Jondot de l’Université Toulouse Le Mirail, analyse l’appropriation des murs du Caire par les manifestants et l’apparition d’un art de rue qui combine registres linguistiques, figures historiques et signes symboliques dans un véritable « foisonnement créatif » (p. 135). Le graffiti, explique de son côté la journaliste Sarra Grira, est un outil de réappropriation de l’espace-temps. Pendant et après les soulèvements, la rue s’impose en tant que lieu d’expression et de création où le graffiti agit en « médiateur » (p. 140) de la parole collective, et où le graffeur porte cette conscience sociale qui déplace sans cesse le pouvoir.

Faut-il pour autant, dans la dynamique de ces variations disciplinaires, rester prisonnier du discours purement académique ? Les deux dernières contributions plaident, bien au contraire, pour une appropriation critique et créative de l’inattendu. En Tunisie, l’émergence de la voix individuelle soulignée par l’écrivaine Rabâa Ben Achour-Abdelkéfi trouve écho dans le poème final de R. Boulaâbi, texte qui réveille les échos de Thala, ville « berbère rebelle » (p. 333) appelant les citoyens à une célébration de la mémoire.

L’inattendu et l’espace littéraire

Et si la littérature pouvait servir d’espace créatif pour explorer l’inattendu et saisir ses multiples facettes ? De l’Égypte à l’Algérie et de la Tunisie au Maroc, l’ouvrage tient à démontrer que l’inattendu des Printemps arabes se conjugue aux couleurs de chaque pays. Ainsi, 3 articles explorent l’inattendu algérien sous diverses perspectives. Blandine Valfort revient sur la « nouvelle poésie algérienne », organisée autour de Jean Sénac dans l’Algérie des années 1970, qui vise à promouvoir « un discours prospectif et un inattendu esthétique » (p. 225) en opérant sur la mémoire individuelle plutôt qu’à travers la commémoration collective de la lutte d’indépendance. Partant de l’œuvre romanesque des auteurs Mourad Djebel et El Mahdi Acherchour, Lynda Nawel Tebbani, de l’Université Lumière Lyon-2, étudie l’inattendu dans le nouveau roman algérien qui, selon elle, propose « une écriture-surgissement » (p. 244) et cherche à inscrire le pays dans une utopie créatrice, faisant de l’Algérie pour la première fois « la métonymie d’une réalité à recréer » (p. 254).

Deux autres articles abordent l’inattendu dans le contexte marocain, à partir d’une lecture rétrospective de la littérature carcérale. Abdellah Baïda, de l’Université Mohammed V de Rabat, explore les prémices poétiques et littéraires des soulèvements dans les écrits de prison du poète Abdellatif Laâbi où se mêlent représentation du combat, dimension pédagogique et leçons d’une épreuve entre l’expérience individuelle et le destin collectif. De son côté, Jeanne Fouet-Fauvernier, présidente de la Coordination Internationale des Chercheurs sur les Littératures Maghrébines (CICLIM), identifie des énoncés inattendus dans les écrits des survivants du bagne de Tazmamart, qui prennent la forme d’ « insertions historicisées » (p. 295) et de références textuelles à d’autres expériences concentrationnaires, révélant ainsi la portée universelle de ces textes.

Dans ce même espace littéraire qui s’écrit entre l’écho de la rue et le discours de l’œuvre, d’autres dialogues prennent forme : Sonia Zlitni Fitouri, de l’Université de Tunis, analyse l’émergence en Tunisie d’une « littérature de témoignage » (p. 162) ; Mohamed Bahi, de l’Université Sultan Moulay Slimane de Beni Mellal, éclaire les signes avant-coureurs de la crise sociopolitique dans J’aurais voulu être égyptien d’Alaa Al-Aswany et Leïla ou la Femme de l’aube de Sonia Chamkhi ; Ahmed Galal de l’INALCO analyse le langage déployé par le romancier égyptien Hicham Al-Khechen pour écrire l’émotion de la révolution dans un jeu de références inter- et métatextuelles. Enfin, Touriya Fili-Tullon s’appuie sur un autre ouvrage collectif dirigé par Wassyla Tamzali et publié sous le titre évocateur Histoires minuscules des révolutions arabes (Éditions Chèvre-feuille étoilée, 2012) pour souligner le pouvoir de la fiction dans le « déploiement de la poétologie d’une identité neuve » (p. 202) qui interroge le rôle de l’intellectuel arabe et la viabilité de son discours.

Pour une critique

Dans quelle mesure les contributeurs ont-ils réussi à saisir une notion aussi évasive que « l’inattendu » et, à rebours, la mettre en dialogue avec la dynamique hétérogène des Printemps arabes ? La tentative louable de ce volume semble se heurter non seulement au mouvement de l’Histoire qui ne cesse de réinventer la notion de l’inattendu, mais encore aux disparités politiques et socioculturelles d’un monde arabe fragmenté et en quête d’unité. Charles Bonn a certainement raison quand il voit dans l’auto-immolation de Mohamed Bouazizi une séquence qui met en cause « les pouvoirs du langage et l’efficacité du sens » (p. 29). Si le volume s’attache à interroger ces deux pôles, il se trouve néanmoins confronté à la question des écarts de formes et de modes d’expression d’un pays à l’autre, avant et après les soulèvements. En d’autres termes, il y a certainement dans le monde arabe autant d’inattendus que de moments historiques et de contextes sociopolitiques, et faute d’une synthèse comparée et approfondie, cette profusion des inattendus reste hors de portée des œuvres et des créations étudiées par les contributeurs.

On peut également s’interroger sur la place prééminente allouée à l’écriture au détriment des autres formes de création associées aux Printemps arabes. Pourquoi ne pas avoir intégré le cinéma et le théâtre à la perspective de lecture, déjà élargie par les contributions consacrées à l’art de rue et aux graffitis ? Est-ce à dire que l’inattendu des Printemps arabes est destiné à être lu dans le domaine de l’écriture et du commentaire écrit ? À cette question légitime vient s’ajouter le fait que l’ouvrage, rédigé en français et publié en Europe, mériterait d’être porté à la connaissance du lectorat du monde arabe. Ce retour est d’autant plus nécessaire que les contributeurs, écrivant de part et d’autre de la Méditerranée, gagneront à être lus et commentés par-delà les frontières géographiques et académiques qu’ils se sont attachés à déconstruire et à dépasser.

Ceci étant, le grand mérite de cet ouvrage demeure d’avoir réussi à porter un regard neuf et interdisciplinaire sur l’épisode fondateur des Printemps arabes. En explorant une notion aussi complexe que celle de l’inattendu, le volume a su montrer que l’écriture des Printemps arabes est non seulement dynamique et plurielle, mais qu’elle interroge aussi avec acuité le rapport à la langue, et dévoile en filigrane une tension inévitable entre lectures rétrospective et prospective. Dans la pensée et la création arabes, il y a là une déchirure profonde entre le discours de la fiction prémonitoire et le devoir du témoignage historique. Cette déchirure n’a rien d’inattendu car elle traduit toute la complexité des attentes qui animent les sociétés arabes, et que l’écriture, sous toutes ses formes, tente obstinément d’anticiper, de suivre ou de transcender.

Pour citer cet article :

Khalid Lyamlahy, « Les lettres du Printemps arabe », La Vie des idées , 15 juin 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-lettres-du-Printemps-arabe.html

Nota bene :

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par Khalid Lyamlahy , le 15 juin

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Notes

[1Voir Jaques Rancière, Le Partage du sensible : Esthétique et politique, La Fabrique, 2000.



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