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Les deux livres de l’ethnographe

À propos de : V. Debaene, L’adieu au voyage. L’ethnologie française entre science et littérature, Gallimard.


Pourquoi nombre d’ethnologues, une fois revenus de leur terrain, publient-ils un ouvrage littéraire en sus de leur monographie scientifique ? Dans L’adieu au voyage, Vincent Debaene retrace l’histoire des relations entre ethnologie et littérature qui, de l’après-guerre aux années 1970, ont conféré à l’anthropologie une place centrale au sein des sciences humaines et sociales.

Recensé : Vincent Debaene, L’adieu au voyage. L’ethnologie française entre science et littérature, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 2010, 521 p., 25 €.

Avec cet ambitieux et important ouvrage, passionnant de bout en bout autant par les questions qu’il soulève que par les réserves qu’il peut susciter, Vincent Debaene invite le lecteur à s’intéresser et décortiquer le « moment ethnologique de la culture française » (p. 11), ces cinquante années (des années 1920 aux années 1970) pendant lesquelles les ethnologues eurent une audience, un lectorat, qui dépassaient de loin le cercle de leurs pairs et des étudiants. Au delà d’un profond engouement pour l’art primitif, si de nombreux intellectuels, écrivains, poètes, artistes surréalistes (Georges Bataille, André Breton, Roger Caillois, Roland Barthes, Gilles Deleuze, Aimé Césaire, Maurice Blanchot, Simone de Beauvoir, etc.) lisent les travaux des ethnologues, les commentent, s’en inspirent ou s’en démarquent, c’est peut-être aussi parce que les ethnologues, une fois rentrés de leur terrain, n’écrivent pas uniquement une monographie académique mais aussi un second livre, publié chez un éditeur généraliste, qui constitue en quelque sorte le « supplément littéraire » (p. 40) au voyage scientifique de l’ethnographe. Ce « deuxième livre de l’ethnographe » (p. 14) est une fascinante singularité en même temps qu’une exception voire une tradition typiquement française qui perdure jusqu’à aujourd’hui, si l’on pense par exemple à la collection « Terre Humaine » fondée en 1954 par Jean Malaurie. Au delà des cas les plus fameux – comme L’Afrique fantôme (1934) de Michel Leiris ou bien encore Tristes Tropiques (1955) de Claude Lévi-Strauss, auxquels deux gros chapitres sont consacrés –, Vincent Debaene relève cette récurrence chez de nombreux ethnographes (il en cite une petite dizaine pour les seules années 1930 où ils ne sont pourtant pas très nombreux à faire profession d’ethnologue) ; ne citons pour exemplification que quelques titres, plus ou moins tombés dans l’oubli aujourd’hui : Les Flambeurs d’hommes (1934) de Marcel Griaule, couronné du Prix Gringoire, Mexique, terre indienne (1936) de Jacques Soustelle, Gens de la Grande Terre (1937) de Maurice Leenhardt, L’Île de Pâques (1941) d’Alfred Métraux, qualifié à raison par son ami Georges Bataille d’ « Un livre humain, un grand livre ».

L’étude de Vincent Debaene, solide et très érudite, servie par un style limpide, arpente le territoire d’une des frontières disciplinaires les moins explorées de l’histoire de l’institutionnalisation de l’ethnologie, celui qui sépare l’ethnologie de la littérature, selon une posture méthodologique qui n’est jamais soupçonneuse, ni dénonciatrice ni déconstructionniste, loin des lassantes mises à la question postmodernistes des spécialistes des études littéraires, traditionnellement hypercritiques à l’égard des écrits et du savoir produits par les ethnologues. Ici, aucune remise en question de la scientificité de cette discipline, mais bien au contraire une prise au sérieux de son originalité, de ses spécificités, l’une des plus fortes – soulignée par Marcel Griaule et Claude Lévi-Strauss – étant ce « corps de l’ethnographe », « lieu d’une transaction entre théorie et pratique : l’ethnographe est un savant qui puise dans son expérience propre les ressources de son savoir. » (p. 74) En mobilisant ses compétences dans le domaine de l’histoire littéraire, l’auteur propose donc une lecture de l’histoire de l’ethnologie qui vient compléter et enrichir les ouvrages existants, qui ont plutôt favorisé une histoire soit institutionnelle et/ou biographique, soit théorique soit sociopolitique en interrogeant ses liens avec la question coloniale, ou bien encore sa filiation avec l’histoire naturelle, l’anthropologie physique et la pensée racialiste [1]. Avec cet ouvrage-ci, on est plutôt dans le domaine de l’histoire des idées, de l’histoire des relations éminemment riches et complexes de l’ethnologie et de la littérature dans ces années 1930, tissée de malentendus, de fascination et de rejet, de désirs avortés d’union du cœur et de l’esprit, de « dépossession de l’artiste par le savant » (p. 350), de « querelles de propriété » selon la belle et forte expression de Ramon Fernandez dans un essai de 1935. Si, dans ce compte rendu, spécialité disciplinaire du recenseur oblige, il sera plutôt question du versant ethnologique de cette histoire, soulignons que Vincent Debaene aborde également la question de « la littérature au miroir de l’ethnologie » (troisième partie) – de la littérature de voyage en particulier et de ses métamorphoses –, en considérant « le désir de connaissance de l’homme qui, malgré les redéfinitions successives de la littérature, persiste sourdement chez les écrivains tout au long du siècle. » (p. 40) Il termine son étude par un chapitre très stimulant sur la « nouvelle donne » des années 1955-1970, caractérisée par une reconfiguration des rapports ethnologie/littérature ressaisis par le politique, bousculés par la lame de fond que constitua la décolonisation, mais aussi par une redéfinition épistémologique de l’ethnologie qui assume pleinement son statut de science sociale qui construit ses objets théoriques. Science de terrain, l’ethnologie française n’est pas pour autant une science empirique, elle a renoncé à l’objectif chimérique de décrire exhaustivement la réalité des sociétés étudiées, elle ne saurait brosser le portrait complet de la diversité des cultures humaines – auquel cas on pourrait à bon droit traiter les anthropologues de « charlatans », ainsi que le fait remarquer Claude Lévi-Strauss (cité p. 420).

Du reste, comme on l’aura compris en lisant ces dernières lignes, Vincent Debaene prend soin de ne pas essentialiser ces objets faussement intemporels que seraient « la » littérature ou « l’ » ethnologie. Il les historicise, les remet en situation, dans le questionnement qui alors est le leur, en un temps où la seconde acquiert enfin sa légitimation universitaire (avec la création de l’Institut d’Ethnologie en 1925) et une visibilité culturelle et sociale certaine (avec la réorganisation du musée du Trocadéro par Paul Rivet et Georges Henri Rivière, à partir de 1928), tandis que le champ de la première connaît une « reconfiguration sous l’effet d’un double mouvement : d’une part, l’affirmation des sciences de l’homme ; d’autre part, la “tentative de reconquête du domaine de la pensée par les lettres” autour de La Nouvelle Revue française, tentative marquée par l’essor de l’essai littéraire et de la prose d’idées » (p. 383). N’oublions pas que, science sociale autant que science morale, l’ethnologie « dispute à la littérature un domaine qui, jusqu’alors, lui avait toujours été réservé : la connaissance des mœurs » (p. 349), même s’il y a un très large consensus chez les ethnologues et écrivains français pour admettre sans difficulté le règne de la littérature, les premiers se réclamant volontiers de Montaigne ou de Montesquieu, ou de Rousseau. Somme toute, la « distinction entre science et littérature doit être abordée sous un point de vue anthropologique, comme un fait social et culturel » (p. 484), et c’est en questionnant la raison de l’existence de cette paire d’écrits (monographie académique/récit ethnographique) des ethnologues que Vincent Debaene construit sa démonstration et s’attache à penser le sens de cette répartition science/littérature, aux enjeux et paradoxes qu’elle recouvre, et qui révèle bien plus sur l’ethnologie des années 1930 que sur la littérature de la même époque. Cela permet aussi de mieux comprendre la fascination, le prestige conféré à l’ethnologie par les écrivains et les intellectuels, pour des raisons qui relèvent d’abord de l’imaginaire, dépassant de loin l’attrait qui s’attachait aux objets des primitifs ou aux longs voyages vers des contrées exotiques dont ils n’avaient d’ailleurs pas l’apanage. Ces raisons étaient sociales – au sens où elle révèle une sensibilité intellectuelle particulière – mais plus encore morales dans la mesure où l’ethnologie « constituait un “nouvel humanisme”, que tant d’écrivains et de philosophes appelaient de leurs vœux dès avant la Seconde Guerre mondiale. À la source de cette quête, il y avait une conviction : les sociétés européennes sont malades de la division du travail […] [du] cloisonnement de la vie moderne » (p. 76) qui morcelle l’homme et lui ôte tout espoir d’accomplissement véritable, qui préserve son intégrité. L’ethnologue réconcilierait dans sa personne l’expérience et le savoir, le savant et l’homme d’action, il répondrait à une vocation qui lui enjoint d’élargir son expérience, d’enrichir une sensibilité occidentale appauvrie en se confrontant à celles d’autres hommes à l’altérité radicale. « Occasion de “rachat” pour Leiris ou “planche de salut” pour Lévi-Strauss » (p. 85), l’anthropologie est investie d’aspirations qui feront long feu et, dans un geste salvateur pour la viabilité même de la démarche ethnologique, ce sont les ethnologues eux-mêmes qui en démontreront l’inanité, se caricaturant in fine en « bureaucrate de l’évasion » selon la formule désabusée et provocatrice de Lévi-Strauss.

Des querelles de propriété

Vincent Debaene rappelle fort justement que, depuis le début du XIXe siècle au moins, « le rapport de la science à la littérature est d’abord un rapport d’émancipation » (p. 28), que les savants pensent l’affirmation de leur discipline d’abord en la soustrayant à l’influence et à « la connaissance généraliste des hommes de lettres » (ibid.), en se démarquant des entreprises littéraires trop personnelles et subjectives. En un long mouvement pluriséculaire de dépossession, le magistère de l’homme de lettres a progressivement rétréci comme peau de chagrin : après les mathématiques et la physique, l’histoire naturelle, puis l’histoire et la géographie ont progressivement « échapp[é] à sa juridiction […]. Il lui restait cependant toujours un domaine sur lequel asseoir son empire : la « psychologie » et les « mœurs ». » (p. 474-475). Las, sociologie et ethnologie viennent mordre à pleines dents dans « l’inaliénable domaine des romanciers et des poètes » (Gustave Lanson, p. 475) ; ce sont « l’objet et les assises » mêmes de la littérature « comme lieu de connaissance » (ibid.) qui sont ébranlées par l’irruption des sciences sociales qui refusent de confier le régime de vérité aux séductions de la rhétorique. Il n’est donc pas étonnant de lire sous la plume de celui qui sera la cheville ouvrière de l’institutionnalisation de l’ethnologie française, Paul Rivet, et ce dès 1908, que la littérature, et en particulier la littérature de voyage, est une « détestable école d’ethnographie » [2].

Dans les années 1920, les ethnologues s’emploient vigoureusement à distinguer la pratique et l’écriture ethnographiques des – forcément pittoresques – récits de voyage des grandes figures de globe-trotters qui ont la faveur des grands journaux leur ouvrant largement leurs colonnes, quand ils ne financent pas en partie ces périples. L’écriture ethnologique scientifique se construit en effet sciemment dans un refus de la rhétorique, elle impose comme canon de la monographie académique « le modèle du recueil de documents en bannissant du texte savant non seulement les fleurs du style, mais aussi le récit » (p. 111), ce qui va poser un problème épistémologique et déontologique important aux ethnologues en même temps qu’un problème de vulgarisation de la connaissance ethnologique auprès du plus grand nombre, étant donné la mission éducatrice que la discipline s’est impartie en entrant au musée en même temps qu’à l’université. N’oublions pas que c’est l’époque qui voit s’ouvrir « l’âge des masses » (p. 58), et si Paul Rivet et Georges Henri Rivière (à la tête du musée d’ethnographie du Trocadéro, vitrine de l’ethnologie jusque dans les années 1950) profitent indéniablement de cette vogue populaire de l’exotisme, de la faveur de l’art nègre auprès des artistes, ils s’emploient néanmoins à combattre avec fermeté les préjugés colportés par les journaux et les récits sensationnalistes, leur ambition affichée étant d’éduquer et édifier le peuple d’une nation impériale et coloniale riche d’une population de plusieurs dizaines de millions d’indigènes.

La position centrale du musée du Trocadéro dans le champ anthropologique pèse considérablement sur les orientations scientifiques de l’ethnologie que l’on peut résumer par une ethnographie d’urgence et le double impératif du terrain et de la collecte : il s’agit de partir sur le terrain pour documenter la vie en société des populations exotiques, donc de ramener des collections d’objets que le musée déploiera dans ses salles d’expositions et entreposera dans ses magasins. Mais le musée, justement parce qu’il assume un discours anti-esthétique, et refuse de cantonner les objets qu’il expose aux provinces de l’art, occupe aussi une position centrale dans le paysage culturel et artistique parisien. C’est un endroit très mondain, fréquenté par le monde des lettres et les artistes d’avant-garde, les surréalistes, qui prônent une coupure radicale avec l’esthétique bourgeoise, figurative, qui appellent l’avènement d’un art moderne en rupture avec les représentations conventionnelles de l’homme et de la nature. Vincent Debaene note que

« de façon peut-être plus fondamentale, les premières années de l’ethnologie coïncidèrent avec l’épanouissement de cette idéologie littéraire post-romantique que Jean Paulhan qualifiait de « terreur » et qui, rejetant la rhétorique, assignait à la littérature de sortir des livres pour retrouver la vie. Or c’est précisément en cet espace problématique où s’articulent expérience vécue et savoir livresque que s’établit l’ethnologie, ce qui fait son originalité au sein des sciences de l’homme en même temps que sa radicale nouveauté. De là la circulation de formules comme « document humain », « document vivant », « musée vivant » que l’on trouve aussi bien chez les ethnologues que chez les écrivains. Les mêmes angoisses et les mêmes désirs s’y expriment : le souhait de sortir du monde des livres et des jeux de langage, la volonté de trouver ou retrouver la « vie », l’espoir aussi de restituer dans son intégralité une réalité « humaine » dont on craint toujours qu’elle soit trahie par les mots et les phrases. » (p. 101-102)

Une conception « archaïque » de la littérature

Ce modèle documentaire et muséal n’est cependant pas sans poser problème aux ethnologues quand ils s’assoient à leur table d’écriture. Certaines recommandations de Marcel Mauss, prodiguées dans ses Instructions d’ethnographie descriptive aux étudiants de l’Institut d’Ethnologie, selon lesquelles il importe aussi et d’abord de restituer l’atmosphère morale dans laquelle baigne une société car elle rend raison des faits sociaux qui lui sont particuliers [3], s’accommodent difficilement du canon de la monographie ethnographique comme un recueil documentaire brut. Autant par son objet, l’étude du fait social total, que par l’impératif du terrain ethnographique dont les enseignements ne prennent corps et sens que dans la personne de l’ethnographe, qui apprend à articuler son affectivité avec son bagage scientifique, l’ethnologie déborde de toute part le cadre strict du « paradigme documentaire appliqué aux faits moraux » (p. 124), aux représentations collectives des hommes en société. Comment donc alors rendre la tonalité morale d’une société ? Comment « pallier les insuffisances du document et faire sentir les façons de sentir » (p. 134) ? « C’est dans ce contexte d’inadéquation du modèle « positiviste » pour des sciences inséparablement sociales et morales que nous pouvons comprendre l’éclatement générique et éditorial des écrits des ethnologues, et tout particulièrement cette récurrence curieuse d’un deuxième livre […]. Pour la plupart des auteurs, le récit littéraire est ce que nos pourrions appeler le retour du refoulé rhétorique. » (p. 128) La situation a alors ceci de paradoxal que, écarté au nom de la science, le service de la littérature est requis de façon toute instrumentale, au nom de son plus petit dénominateur commun : sa capacité d’évocation.

Malgré leur proximité objective, active, avec les écrivains d’avant-garde, les surréalistes, les ethnologues des années 1930 nourriraient ainsi une conception « archaïque » de la littérature (p. 124) voire « naïve » (p. 38), prémoderne, sur ce qui fait un écrivain contemporain. Les ethnologues auraient la nostalgie du temps des Belles-Lettres et « des temps heureux où littérature et savoir pouvaient marcher main dans la main » (p. 171). Pourtant, ils ne franchissent pas le Rubicon sans prendre moult précautions et justifications dans l’inévitable préface qui accompagne cet exercice de style. Et c’est l’éducation des masses qui « autoris[er]ait la rhétorique là où elle était habituellement interdite ; elle rend[r]ait pensable une exigence de littérature dans un contexte qui était à la fois celui du positivisme et celui de concurrence avec les médias. » (p. 132) Le souci de la vulgarisation est donc la justification toute trouvée à ce supplément littéraire, qui serait « la traduction en langue naturelle d’un savoir constitué et hermétique » (p. 131). Or, il n’en est rien. A les lire, L’Île de Pâques, d’Alfred Métraux, n’est pas le décalque grand public d’Ethnology of Easter Island, ni Mexique, terre indienne, de Jacques Soustelle, celui de La Culture matérielle des Indiens lacandons. Pour autant, il faut bien se garder de penser le deuxième livre comme plus vrai que le premier [4] parce que l’auteur y serait plus présent, y ferait preuve de plus de sensibilité, ou comme une soupape pour évacuer les tensions vécues sur le terrain. Ce n’est pas le cas, loin de là. Que révèle donc ce deuxième livre sur l’état du champ anthropologique des années 1930 ? Que l’ethnologie de cette époque, fédération disciplinaire alliant l’histoire naturelle de l’homme du Muséum à la sociologie maussienne (qui fait du symbolique l’opérateur permettant le passage de l’individuel au social) et la philosophie lévy-bruhlienne, chevauche plusieurs montures à la fois, et que l’attelage tire à hue et à dia, que la tension générée par la coexistence du paradigme documentaire et l’exigence de restituer, de faire sentir, l’atmosphère morale d’une société, s’avère parfois insoluble. « Sur le plan épistémologique, la coupure entre le document et l’atmosphère est un aveu d’échec, a fortiori pour une discipline qui prétend traiter des faits sociaux totaux. » (p. 171) L’ambition du deuxième livre serait donc de compenser les insuffisances de ce modèle documentaire en recourant à la rhétorique, au récit, pour décrire les réalités sociales et l’atmosphère dans laquelle elles prennent sens pour les autochtones.

Á partir des années 1950, la dimension empiriste de l’anthropologie cède du terrain, les liens avec le musée se distendent considérablement, l’anthropologie devient sociale et culturelle, en même temps qu’une discipline universitaire à part entière. « Mais dès lors que l’anthropologie admet qu’elle doit construire des objets théoriques et non décrire des objets réels [des sociétés], alors ce lien qui l’unissait si profondément à la littérature – ou plus exactement à la rhétorique – disparaît. » (p.422) La tradition du deuxième livre persiste pourtant fortement chez les anthropologues français : Afrique ambiguë (1957) de Georges Balandier, Nous avons mangé la forêt (1957) de Georges Condominas, ou encore, plus récemment, Les lances du crépuscule (1993) de Philippe Descola ou Les enfants des nuages (1993) de Sophie Caratini. Mais elle ne remplit plus la même fonction, elle ne vient plus combler les insuffisances d’un modèle scientifique, elle n’est plus l’expression d’un refoulé, mais plutôt « le récit de l’expérience subjective qui l’a rendue possible, ou le récit de la construction de l’objet théorique, ou une combinaison des résidus que toute entreprise savante laisse derrière elle. » (p. 489) Et si la tradition du deuxième livre reste vivace, c’est peut-être aussi, comme le souligne Vincent Debaene, parce que « la narration remplit de toute évidence une fonction psychologique » (p. 488) : elle permet la décantation de l’expérience ethnographique, sa mise en ordre. Après l’immersion plus ou moins longue, plus ou moins heureuse, plus ou moins douloureuse, sur le terrain, pendant laquelle l’ethnographe tenta de pénétrer une autre vision du monde, il doit revenir vers sa propre société, et rendre pensable son expérience de terrain « dans les termes de la société qu’[il] retrouve après l’avoir quittée. » (p. 489) C’est aussi cela qu’est le supplément au voyage de l’ethnographe : un « fait de culture », « un tribut payé par lui pour cette violence d’avoir voulu constituer d’autres hommes en objets » (p. 491).

Anthropologie et littérature

Vincent Debaene a trouvé avec cette paire de publications une clé d’analyse qui permet de penser avec pertinence l’articulation des rapports entre anthropologie et littérature à un moment de leur histoire, et qui ne se réduit pas à la rapide synthèse présentée ici. Sa démonstration est convaincante, bien construite, et on y souscrit sans réticence dans les grandes lignes. On pourrait y apporter toutefois certains compléments, exprimer certains regrets – le diable est dans les détails, c’est bien connu.

Le lecteur reste parfois sur sa faim quand on entre au cœur du sujet, c’est-à-dire au cœur du deuxième livre. Pour intéressant que soit le chapitre qui lui est consacré, la présentation habile et inspirée, on ne saurait qualifier L’Afrique fantôme de « deuxième livre » – ce serait plutôt tout le contraire –, et ce pour deux raisons. La première est chronologique, puisque Michel Leiris publie d’abord L’Afrique fantôme en 1934 (Vincent Debaene le note pourtant p. 271), bien avant de publier ses travaux universitaires à partir des matériaux récoltés lors de la mission Dakar-Djibouti. La seconde, plus fondamentale, tient à la cohérence interne de l’œuvre littéraire même de Michel Leiris, dans la mesure où L’Afrique fantôme, loin de déboucher sur les travaux académiques tel La Langue secrète des Dogons de Sanga (1948), ouvre plutôt sur L’Âge d’homme (1939), un essai autobiographique, avant de se poursuivre avec les quatre volumes de La Règle du Jeu (et Vincent Debaene le fait lui-même remarquer p. 490). Leiris compartimentait soigneusement – et même physiquement, comme l’a rappelé Jean Jamin [5] – ces deux registres d’écriture, l’un littéraire, l’autre scientifique, et que le journal ait été tenu en Afrique pendant une mission ethnographique, que l’on puisse y percevoir une lecture anthropologique sur la pratique ethnographique, ne change rien à l’affaire.

Si l’art de la citation bien choisie et qui fait mouche est parfaitement maîtrisée, sa capacité de signification est parfois limitée hors contexte si l’on n’est pas déjà un lecteur averti, initié ; on risque alors d’errer un peu trop dans la stratosphère des idées et du commentaire de texte. Dans l’idéal, il eût fallu procéder à un travail de contextualisation plus fin, plus circonstancié, qui aurait resitué l’ethnographe dans sa mission, sur son terrain, dans les enjeux disciplinaires et théoriques à l’œuvre, mais qui aurait également envisagé l’ouvrage dans les autres travaux écrits dudit ethnographe sur la même mission. Cela aurait permis d’enrichir la signification de ce « supplément littéraire », de mieux en caractériser l’originalité et d’illustrer le sens de la partition anthropologie/littérature qui semble passer aussi par les frontières entre l’objectivité et la subjectivité, l’ethnographie et l’autobiographie – autobiographie intellectuelle comme chez Lévi-Strauss, intime comme chez Leiris.

Notons aussi que ce schéma du « deuxième livre » de l’ethnographe ne fonctionne pas chez les ethnologues femmes, alors que l’ethnologie est la seule discipline en sciences humaines et sociales à être autant féminisée dès son inscription universitaire à La Sorbonne. Denise Paulme, Deborah Lifchitz, Germaine Tillion, Thérèse Rivière, Jeanne Cuisenier, Georgette Soustelle, Lucienne Delmas, Solange de Ganay, Germaine Dieterlen, font partie de cette cohorte de femmes qui partent sur le terrain, à deux ou avec leur mari, et qui publient articles et ouvrages à partir des résultats de leurs missions. Dans un bel article, Marianne Lemaire montre combien ces femmes, dans ce qu’elle appelle une prudente « attitude de repli » et dans un souci de légitimation de leur position, s’abstenaient d’écrire un supplément littéraire, fuyaient toute allusion personnelle, de peur d’être taxée d’amateurisme et de manquer de rigueur scientifique. Plus tôt que leurs confrères, plus rigoureusement sans nul doute, ces « petites sœurs de Lévi-Strauss », ainsi qu’elle les nomme, ont parfois accompli un travail d’écriture proprement scientifique sans succomber aux sirènes de la rhétorique [6].

Pour citer cet article :

Christine Laurière, « Les deux livres de l’ethnographe », La Vie des idées , 27 octobre 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-deux-livres-de-l-ethnographe.html

Nota bene :

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par Christine Laurière , le 27 octobre 2011

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Notes

[1Pour le seul domaine français, n’en citons que quelques-uns qui concernent essentiellement le XXe siècle, dans l’ordre chronologique de leur parution : Filippo Zerilli, Il lato oscuro dell’etnologia, Rome, CISU, 1998 ; Emmanuelle Sibeud, Une science impériale pour l’Afrique ? La construction des savoirs africanistes en France 1878-1930, Paris, EHESS, 2002 ; Carole Reynaud-Paligot, La République raciale 1860-1930, Paris, PUF, 2006 et Races, racisme et antiracisme dans les années 1930, Paris, PUF, 2007 ; Benoît de l’Estoile, Le goût des autres de l’exposition coloniale aux arts premiers, Paris, Flammarion, 2007 ; Christine Laurière, Paul Rivet, le savant et le politique, Paris, Publications scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle, 2008 ; Régis Meyran, Le mythe de l’identité nationale, Paris, Berg International, 2009 ; Li-Chuan Tai, L’anthropologie française entre sciences coloniales et décolonisation (1880-1960), Paris, Publications de la SFHOM, 2010.

[2Christine Laurière, « “Détestables écoles d’ethnographie”. Littérature interdite, poésie censurée », L’Homme, 200, octobre 2011.

[3« […] on pourra définir la tonalité morale de la société observée, en s’efforçant de rester dans l’atmosphère de cette société : il est bien d’exercer la vendetta, il est bien de pouvoir offrir une tête humaine à sa fiancée » (Marcel Mauss, Manuel d’Ethnographie, Paris, Payot, 1967 [1947], p. 201)

[4Cf. en cela le contraste bien mis en lumière avec le Journal de Malinowski, p. 110.

[5Lequel souligne dans sa présentation de L’Afrique fantôme (Paris, Gallimard, 1996, p. 75) que « Leiris ne s’est fait ethnographe qu’après avoir subi l’épreuve de l’ethnographie, mais sans que celle-ci lui ait servi à quoi que ce soit pour le devenir et être reconnu comme tel », le paradoxe, dans ce cas, vient de ce que c’est le « deuxième livre » qui tient lieu de « premier livre » – paradoxe qu’on retrouvera chez Georges Balandier qui publie tout d’abord son autobiographie – ce qu’il nomme sa « monographie » – en 1947 dans une collection dirigée par Maurice Nadeau (Tous comptes faits, Paris, Le Pavois).

[6Marianne Lemaire, « La chambre à soi de l’ethnologue. Une écriture féminine en anthropologie dans l’entre-deux-guerres », L’Homme, 200, octobre 2011.



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