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Les communautés latinos aux USA

L’impossibilité d’un label pan-ethnique


Comment s’effectue l’assimilation des Latinos aux États-Unis ? Loin d’être un groupe monolithique, leurs différences impliquent des relations complexes entre diverses communautés, qui rejaillissent sur la construction identitaire des immigrés. C’est ce que montre l’étude menée par M.-L. Mallet dans trois grandes villes américaines.

Les changements démographiques qu’a connus la société américaine et la croissance rapide de la population des Latinos depuis les années 1960 se sont accompagnés d’un intérêt académique croissant pour les mécanismes de l’assimilation de cette population dans la société américaine. En dépit de cet intérêt grandissant, peu d’études abordent les relations entre les groupes nationaux latinos (pan-ethnicité [1]) et l’impact de ces interactions sur leur assimilation dans la société américaine. Pour une large part, la littérature considère encore fréquemment les Latinos comme un groupe monolithique. Ce présupposé méthodologique méconnaît les différences entre groupes de Latinos, différences parfois reconnues par les Latinos eux-mêmes.

Afin de mieux appréhender la manière dont les immigrés latinos s’intègrent à leur société d’accueil, cet essai analyse les relations entre les différents groupes de Latinos à Los Angeles, Boston et Miami et fait ressortir l’importance de ces relations sur l’assimilation des immigrés latinos à la société américaine. Ces différences culturelles entre groupes nationaux de Latinos et les interactions (tant positives que négatives) qui en résultent sont cruciales pour comprendre la formation d’alliances et la cohésion des groupes. Elles auront une incidence sur leur assimilation et, partant, sur les sphères sociale, économique et politique de la société américaine.

Culture, identité et assimilation dans la société américaine

La cohésion culturelle doit ici être comprise comme un ensemble de caractéristiques culturelles partagées, la reconnaissance de similarités entre les différentes communautés de Latinos. Je n’affirme pas que la cohésion sociale soit un prérequis à l’intégration sociale (ce que font Forrest et Kears 2001) ou le contraire (comme par exemple Delantry 2000) – la cohésion culturelle parmi les groupes latinos est analysée ici afin d’en souligner l’hétérogénéité et de déterminer comment celle-ci influence leur construction identitaire. La cohésion entre les différents groupes nationaux latinos est un élément clé de l’assimilation dans la mesure où elle encourage des résultats socialement désirables comme les actions collectives – la solidarité entre immigrés peut par exemple conduire à la création de syndicats de travailleurs (Milkman 2007) – et est corrélée à la mobilité sociale et à un statut socio-économique plus élevé (Brown et Brooks 2006).

L’étude des interactions entre les groupes nationaux latinos revêt une importance renouvelée, car si la manière dont les Latinos interagissent avec d’autres groupes ethniques influe sur leur assimilation, nous pouvons formuler l’hypothèse que les interactions entre groupes nationaux auront également un impact sur leur assimilation [2]. La littérature sur la construction identitaire tient l’identité ethnique pour un indicateur de l’assimilation des immigrés (Phinney et Ong 2007). Par conséquent, l’assimilation des Latinos est fréquemment analysée à travers le prisme de l’identité ethnique (Massey et Sánchez 2010), en déterminant leur degré d’adoption de la culture de leur société d’accueil et celui de rétention de leur propre culture ethnique (Phinney et al. 2001). Des études ont montré que l’identité ethnique évolue avec le temps (Tovar et Feliciano 2009 ; Phinney et Ong 2007), ainsi qu’en réaction au contexte politique, économique et social (Sabatier 2008 ; Tovar et Feliciano 2009). Par exemple, l’identité ethnique prend une place plus prépondérante quand les immigrés se sentent victimes de discrimination de la part d’autres groupes ethniques (Sanchez 2006), en particulier dans leurs interactions avec les Blancs non hispaniques (Weaver 2007), les Afro-Américains (McClain et al. 2006) et les Asio-Américains (Johnson 2004 ; Kim 1999). Lorsque des minorités sont victimes de préjugés et de traitements perçus comme inéquitables, une de leurs stratégies d’adaptation (Stepick et Stepick 2002) consiste à se regrouper avec d’autres groupes de la même ethnie et à réactiver leurs liens ethniques (Portes et Rumbaut 2001). Les Latinos peuvent faire preuve de solidarité et se regrouper pour protéger leurs droits : par exemple, en Californie, des immigrés latinos et des Latinos nés sur place se sont unis pour lutter contre les discriminations et l’inéquité dans le milieu du travail, pour protéger certains de leurs droits comme l’accès aux soins, et pour opposer une résistance aux descentes du Service d’Immigration et de Naturalisation (Immigration and Naturalization Service) (Martinez 2008 ; Stepick et Stepick 2002). [3]

Cette étude sur les interactions et les contacts intra-groupes met en lumière des rivalités et des coopérations entre les groupes nationaux latinos. Analyser ces groupes à travers le prisme des différentes nationalités qui les composent permet d’aboutir à une compréhension plus fine de l’assimilation, qui tienne compte de la culture et de l’origine. Le but recherché est de comprendre les mécanismes des interactions intra-groupes, à l’origine tant de leur cohésion que de leur désunion.

Données et méthode

Les données utilisées dans cette étude ont été collectées entre 2010 et 2013 et proviennent de 240 entretiens qualitatifs semi-directifs avec des immigrés latinos, dont 72 ont eu lieu à Boston, 89 à Los Angeles et 79 à Miami. Trois principales raisons expliquent le choix de ces villes : premièrement, elles présentent toutes de larges concentrations de Latinos – 65 % à Miami, 47,7 % à Los Angeles et 19,9% à Boston ; deuxièmement, elles sont situées dans des États présentant une diversité géographique et une grande variété de politiques sociales en vigueur ; enfin, les origines nationales et les trajectoires d’assimilation de leurs populations latinos respectives sont diverses. Chaque ville abrite en effet des groupes latinos majoritaires différents : Miami compte une très large communauté cubaine, tandis qu’à Los Angeles les Mexicains constituent la majeure partie des Latinos et que les Portoricains et les Dominicains sont prédominants à Boston. Ces larges populations, aux origines et aux développements variés, font l’objet de politiques sociales diverses, ce qui permet à la présente étude d’explorer, dans une optique comparative, le rôle des interactions entre les communautés de Latinos sur l’assimilation des immigrés latinos dans la société américaine. Cette recherche se centre sur sept groupes latinos en particulier : Mexicains, Cubains, Salvadoriens, Guatémaltèques, Dominicains, Portoricains et Colombiens. Les raisons de ces choix sont multiples. Non seulement ces groupes sont les plus nombreux aux États-Unis, mais ils sont également fortement représentés dans au moins deux des villes étudiées.

Les valeurs culturelles comme mécanisme dissociatif

Des travaux précédents ont montré que certains membres d’un groupe minoritaire peuvent se retourner contre ceux de leur groupe ; ils visent ce faisant à se distancier du groupe, qu’ils considèrent comme préjudiciable à leur réussite sociale (Ochoa 2000 ; Guarnizo, Sanchez et Roach 1999 ; Lavariega, Monforti et Sanchez 2010). Par conséquent, les Latinos cherchent parfois à éviter d’être catégorisés comme « minorité », terme habituellement porteur de connotations négatives, et peuvent refuser qu’on les définisse par appartenance à ce groupe [4]. Toutefois, très peu d’études ont souligné ce fait entre les différents groupes nationaux latinos.

L’analyse des entretiens a révélé que les enquêtés latinos ont, dans leur très grande majorité, été victimes de discriminations de la part d’autres Latinos, en particulier de la part d’autres groupes nationaux latinos. C’est ce qu’explique Gladys, une Portoricaine de Boston, pour qui les Latinos sont divisés en groupes nationaux :

Eh bien, nous les Latinos, nous ne sommes pas aussi proches que nous devrions. Nous nous unissons en fonction de notre nationalité, et pas tellement en fonction de notre race. (…) Je crois que si nous étions tous unis par notre race, une communauté hispanique unie, nous aurions plus à montrer. Mais très souvent, les Colombiens restent avec les Colombiens, les Dominicains avec les Dominicains, les Salvadoriens avec les Salvadoriens, etc. Chacun avec les siens. Si nous étions unis par la race, nous aurions plus de pouvoir, nous serions mieux. Voilà ce qui se passe. Voilà pourquoi nous avons aussi peu de pouvoir. On ne se rassemble que le 5 mai [5], parce qu’on se bat pour les droits des immigrés, mais après chacun repart dans son petit coin. Parce qu’on est dominicain, parce qu’on est salvadorien, parce qu’on est… Vous voyez ? Il y a une part de discrimination entre nous. (…) Nos cultures sont différentes, mais ça ne veut pas dire qu’on ne se comprend pas. Les Dominicains et les Portoricains semblent être un peu plus unis. Je ne sais pas si c’est parce qu’on parle fort et vite tandis que les autres cultures sont plus calmes, plus réservées ; elles sont un peu plus… quel est le mot ? Timides ? » (Entretien n° 24, Boston)

Bien que les entretiens aient révélé que la discrimination au sein du même groupe national soit plus rare parmi les Latinos, en particulier parmi les Colombiens et les Cubains, elle peut toujours trouver son origine dans le même groupe national, à la fois du fait d’immigrés installés aux États-Unis depuis longtemps et du fait de Latinos nés aux États-Unis. C’est ce qu’explique Belkis, une immigrée mexicaine qui vit à Los Angeles :

Oui, les Latinos, parfois il n’y pas de pire race que la vôtre. Je ne sais pas pourquoi, aucune idée, je veux dire parce que les Mexicains ne veulent jamais ce qu’ils ont, ils veulent ce que vous avez… n’est-ce pas ? Et ils veulent vous faire tomber, vous marcher dessus pour que vous ne vous en sortiez pas, que vous ne vous releviez pas (…) Donc ce n’est pas qu’ils ne veulent juste pas s’entraider, ils veulent aussi vous mettre des bâtons dans les roues. (Entretien n° 16, Los Angeles)

Un séparatisme social ?

Les discriminations entre les différents groupes nationaux latinos, et en leur sein, sont propices à des interactions reposant sur la défiance et où la forme la plus élémentaire de soutien mutuel se trouve rarement hors de la famille proche. Dans leur immense majorité, les Latinos semblent savoir que l’appui mutuel entre Latinos est très limité.

Il est prouvé que la multiplication de contacts entre groupes a permis le développement d’une compréhension mutuelle qui aide au final à créer ou à renforcer des communautés. Pour autant, la présente étude montre qu’une grande défiance règne au sein des communautés de Latinos. Certains des facteurs qui entravent la solidarité entre groupes latinos peuvent avoir pour origine le traitement particulier dont font l’objet certains groupes nationaux comme les Cubains et les Portoricains. Leur statut confère à ces deux groupes nationaux certains privilèges dont ne bénéficient pas d’autres Latinos, ce qui est à l’origine de tensions entre les communautés de Latinos, tensions suscitées par le ressentiment des Latinos non-cubains et non-portoricains. Au cours des entretiens, les mots « jaloux » « sentiment de supériorité/d’infériorité » « injuste » et « abus » sont ressortis de manière répétée pour caractériser le traitement différencié dont bénéficient ces deux catégories. C’est ce qu’explique Sonja, immigrée guatémaltèque à Miami :

Ici, surtout les Cubains, ils obtiennent tout, dès qu’ils arrivent. Ils trouvent du travail tout de suite, tandis que nous on ne sait même pas où chercher ; quand ils arrivent, ils obtiennent la totale, ils obtiennent la nationalité, ils obtiennent les allocations, est-ce que c’est juste ? » Entretien n° 12, Miami.

Cette différence de statut crée une hiérarchie entre les groupes nationaux ; elle est intériorisée par les immigrés, suscite du ressentiment et mine la solidarité.

Valeurs familiales

Le manque ressenti d’unité semble donc très marqué. Certains aspects de l’hétérogénéité culturelle des Latinos conduisent en effet à de profondes divisions qui représentent un frein à l’assimilation des Latinos dans la société américaine.
Les immigrés sont en effet transformés par leur expérience migratoire, mais ils modifient aussi la société qui les entoure (Bedolla 2005). Puisque les immigrés latinos récemment arrivés tendent à s’installer dans un premier temps dans des quartiers à forte population immigrée (Damm 2006 ; Brown et Brooks 2006 ; Alba et Nee 1997 ; Logan, Zhang et Alba 2002), les interactions entre les différentes communautés de Latinos revêtent une importance capitale pour leur assimilation. Elles constituent un élément essentiel du processus d’assimilation dans la mesure où elles façonnent les relations sociales, l’accroissement – ou le manque – du capital social, et la formation d’alliances. Comme plusieurs études l’ont montré, les différents types de capital que les immigrés apportent aux États-Unis, ainsi que le capital qu’ils accumulent sur place, façonnent leur incorporation dans la société d’accueil (Nee et Sanders 2001).

On admet généralement que, chez les Latinos, l’intérêt de la famille prime souvent les intérêts individuels de ses membres, selon le modèle social du « familisme ». Ces valeurs, qui constituent un trait important de la culture des Latinos, ne sont toutefois pas partagées par tous les groupes nationaux (Mallet 2013). L’analyse des entretiens fait ressortir des différences culturelles significatives entre groupes nationaux, et en particulier entre les Latinos des Caraïbes et ceux d’Amérique latine [6]. Ces différences sont le plus marquées entre les familles portoricaines et dominicaines et les Latinos d’Amérique latine. Dans l’ensemble, ces deux groupes nationaux sont généralement perçus par les autres Latinos comme moins stables et plus fragmentés, avec des familles monoparentales. Anibal, un Chilien de trente ans vivant à Miami, résume les différences entre groupes nationaux telles que les ont révélées les entretiens. Pour lui, Dominicains et Portoricains ne voient pas les liens familiaux de la même façon que les Latinos d’Amérique latine : ces liens sont plus superficiels et les valeurs morales sont moins axées sur les traditions.

Ils [Dominicains et Portoricains] sont très différents de nous ; leurs femmes ont des enfants avec différents hommes, parfois elles ne savent pas qui est le père. Ça n’arrive pas chez nous. » (Entretien n° 61, Miami)

Bien que la littérature montre que les liens qui unissent les membres d’une même famille qui résident dans un autre pays soient très étroits chez les Latinos (Dreby et Adkins 2011), les entretiens ont révélé que ces liens sont plus solides chez certains groupes latinos que chez d’autres. Une distinction doit être opérée entre les Latinos d’Amérique latine et ceux originaires des Caraïbes ; parmi les personnes interrogées dans le cadre de cette étude, Dominicains, Cubains et Portoricains étaient plus nombreux à avoir abandonné leur famille dans leur pays d’origine pour en fonder une nouvelle. Ce phénomène a été observé dans l’ensemble des trois villes étudiées. Cristina, une mère célibataire dominicaine, est un exemple de la solidité variable des liens familiaux dans les communautés de Latinos. Elle explique que les Dominicains tendent à abandonner leur famille pour recherche de meilleures opportunités :

Eh bien, il y a une chose avec les Dominicains, quand ils sont avec toi, tout va bien, mais s’ils vont ailleurs, c’est comme si toi et les enfants n’existiez plus, il est marié là-bas. Il travaille là-bas, il ne m’envoie pas d’argent chaque semaine, juste de temps en temps, quelque chose, mais ce n’est pas stable, il ne m’aide pas beaucoup et je n’ai pas grand-chose. Avec ce qu’il m’envoie je ne peux pas payer un toit à mes enfants, ou déménager pour leur offrir mieux. Le Dominicain est comme ça, sexiste, quand il est avec toi il t’aime et prend soin de ses enfants et puis plus rien, maintenant il s’est marié pour régulariser sa situation, mais c’est moi qui ai la pression, on sait qu’une mère ne va pas abandonner ses enfants. Mais franchement, la situation n’est pas facile. (Entretien n° 4, Boston)

D’autre part, la majorité des personnes interrogées originaires d’Amérique latine ont déclaré conserver des liens étroits avec leur famille dans leur pays d’origine. C’est ce qu’indique Reina, une Salvadorienne de Los Angeles, qui a laissé sa fille de 4 ans au pays à la recherche de meilleures opportunités économiques afin de pouvoir subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Être sans papiers rend sa vie difficile ; elle déclare vouloir repartir au pays, retrouver sa famille qu’elle n’a pas vue depuis plus de 8 ans, mais ne pas pouvoir le faire :

Je ne peux pas [rentrer] parce que si je rentre au pays, je me trouverais dans le même rôle, rien n’irait mieux pour ma fille, ce serait pire pour elle, pas pour moi. (…) Je pense à ma fille et je pense à son avenir… Je voudrais bien [la faire venir ici], mais parfois, parfois ici c’est vraiment compliqué pour eux, je vois ma fille qui est heureuse là-bas (…) Je le lui ai proposé plusieurs fois et elle refuse, elle va tout juste avoir dix ans. Elle raisonne déjà, elle réfléchit bien, elle se sent… elle se sent heureuse là-bas, donc je ne vais pas la forcer, je ne vais pas l’amener de force, ce serait comme la kidnapper, non, elle se sent bien là-bas… Je vais la laisser là-bas. Même si elle me manque beaucoup et que je sens que j’ai manqué ses meilleurs moments. (…) Même si on se parle presque tous les jours sur Skype, je viens à peine de lui parler. (Elle se met à pleurer) », LA – Boston 48

Le genre joue un rôle significatif dans les contacts transnationaux dans la mesure où les femmes tendent généralement à garder davantage le contact avec leur famille restée au pays. Toutefois, chez les hommes, on peut toujours observer un attachement plus marqué de la part des Latinos d’Amérique latine en comparaison avec ceux des Caraïbes. Ce qui présente un intérêt d’autant plus grand que les Portoricains bénéficient de la liberté de circulation entre les États-Unis continentaux et leur île et ne sont pas soumis aux mêmes contraintes que les autres Latinos. Malgré ce statut privilégié, le départ d’un membre de la famille, en particulier dans le cas de couples, signifie très souvent la fin de la relation. Les contacts transnationaux sont également moins importants chez les ressortissants cubains, mais cela s’explique en partie par la situation politique entre Cuba et les États-Unis. Dans l’ensemble, là où les Latinos d’Amérique latine voient généralement leur immigration comme un sacrifice pour le bien de la famille [7], les Latinos caribéens considèrent plutôt l’immigration comme la quête individuelle d’une meilleure qualité de vie.

Bien que les immigrés latinos partagent certaines valeurs culturelles et une langue commune (Mallet 2013), les entretiens menés ont ainsi révélé des différences culturelles notoires entre les Latinos des Caraïbes, et les Latinos d’Amérique latine (Amérique du Nord, centrale et du Sud).

Traits de caractère : défauts moraux et ingéniosité

Ces différences dans les valeurs culturelles des Latinos ont favorisé l’apparition de stéréotypes et de préjugés au sein des communautés de Latinos, ce qui a sapé la cohésion de groupe et constitue un obstacle à l’assimilation de ces populations. L’analyse des entretiens met en évidence des différences marquées entre les Latinos d’Amérique latine et ceux originaires des Caraïbes. Les premiers tentent de se désolidariser des seconds, dont ils tiennent, dans l’ensemble, les valeurs morales pour inférieures et qu’ils perçoivent comme enclins à abuser des dispositifs de protection sociale en vigueur aux États-Unis. C’est ce qu’indique Orlando, un immigré colombien qui vit à Boston ; il explique que les Latinos d’Amérique latine ne veulent pas fréquenter les Latinos caribéens à cause de ces différences culturelles.

Par exemple, certains Colombiens le font, mais la plupart non, mais les Portoricains et les Dominicains… écoutez, quand je suis arrivé ici, j’ai vu une femme enceinte et une autre femme qui lui disait : « Tu es encore enceinte ? » « Oui, pour toucher les allocations, c’est ce qui nous maintient en vie ; j’en ai trois autres, avec celui-ci ça fera quatre ». Vous voyez la différence de mentalité ? On n’est pas comme ça, je ne parle pas pour tous les Colombiens, mais on n’est pas comme ça, il y a une grande différence (…) on est un peu plus réservés et respectueux, pas comme les Dominicains et les Portoricains (…). Les Salvadoriens sont aussi comme nous, plus tranquilles mais, comme j’ai dit, aujourd’hui on ne peut pas dire que tous les Salvadoriens ou les Colombiens vivent comme ça, mais on est ensemble la plupart du temps (Entretien n° 10 Boston)

Ces différences culturelles ressenties créent une « hiérarchie morale », qui sépare encore davantage les membres des communautés de Latinos et accentue les divisions entre Latinos caribéens et Latinos d’Amérique latine, les seconds tendant à se dissocier des premiers. C’est ce qu’indique Maria, une immigrée péruvienne qui vit à Miami :

Je crois que les Cubains en particulier, maintenant que je les connais, en abusent [des allocations] beaucoup, parce qu’il y en a que je connais qui travaillent à côté, d’après ce qu’ils racontent, et ils me disent : « Non, mais pourquoi tu paies autant d’impôts ? » Mais c’est mon devoir, c’est ce qu’il faut faire, je les dois [à l’Etat] et donc je ne peux pas garder cet argent. Je n’aime pas cette mentalité. » (Entretien n° 4, Miami)

À propos de ces stéréotypes et de leur pertinence, les Latinos caribéens interrogés répondent qu’ils sont simplement plus astucieux. Yolanda, une immigrée dominicaine de Miami, explique :

Les Dominicains viennent aux États-Unis et se battent pour obtenir leur carte verte ; d’une manière ou d’une autre, ils obtiennent leur carte verte. Mais quelqu’un d’une autre culture viendra ici, vivra clandestinement pendant vingt-cinq ans et n’essaiera jamais de se faire régulariser. Vous savez, ce sont des choses qui… Je dis ça parce que je travaille ici et c’est quelque chose qu’on a remarqué. On voit que beaucoup de membres sont ici depuis vingt ou trente ans mais ils sont toujours clandestins. Nous les Dominicains, on vient peut-être ici clandestinement mais, d’une manière ou d’une autre, on essaie toujours de régulariser notre situation. Donc c’est comme une barrière qui nous sépare. Ils disent peut-être « oh, n’allons pas là parce qu’il y a des Dominicains », vous savez.

Cette différence de valeurs culturelles a un impact direct sur les parcours des immigrés et leur vie quotidienne. L’analyse des entretiens a systématiquement mis en évidence la division entre Latinos caribéens et Latinos d’Amérique latine. Les premiers sont plus nombreux à estimer avoir droit aux allocations ; recourir à des moyens frauduleux pour obtenir la nationalité américaine semble encore moins les gêner. La méthode la plus récente consiste apparemment à épouser des citoyens américains contre une somme d’argent (d’après les entretiens, les prix semblent varier entre 10 000 et 17 000 dollars). Pour les Latinos caribéens interrogés, et en particulier les Dominicains, la fin justifie les moyens. Par exemple, au cours d’un entretien, Freddy, un Dominicain de Boston âgé de 32 ans, a reconnu s’être marié principalement pour obtenir le statut de résident permanent. De son point de vue, il allait être expulsé s’il ne s’était pas marié, il a donc pris le risque, bien qu’il puisse être pris et ensuite déporté.

Enquêteur : Vous êtes-vous marié pour obtenir des papiers ?
Enquêté : Oui et non. (…) Non, c’est juste comme ça, ici c’est presque normal, non, tout le temps, comme j’ai dit ; écoutez, sur les huit personnes que je connais et qui sont dans la même situation que moi, cinq ont des problèmes, des problèmes terribles, avec des avocats et qui sait quoi d’autre, ceci et cela. (Entretien n° 45, Boston)

En revanche, pour les Latinos d’Amérique latine, bien qu’un statut de clandestin impose de nombreuses contraintes, les entretiens menés ont révélé que ces Latinos semblent plus réticents à contracter des mariages blancs pour rester aux États-Unis. En parler les gêne et ils critiquent ceux qui ont recours à ce type d’arrangement. Pour une majorité d’entre eux, le mariage est un lien sacré qui ne doit pas être perverti, même en vue d’une régularisation. Ainsi, Aaron, un Mexicain-Américain de Los Angeles anciennement clandestin, a refusé de se marier pour obtenir des papiers, comme la plupart des Latinos d’Amérique latine interrogés.

Enquêteur : Comment avez-vous acquis la nationalité américaine ?
Enquêté : Mon épouse est américaine (…). Nous avons malheureusement divorcé mais j’ai pu régulariser ma situation grâce à elle et j’en serai toujours reconnaissant (…). Nous avons eu trois enfants et bientôt un petit-enfant.
Enquêteur : Vous ne vous êtes donc pas marié pour obtenir des papiers ?
Enquêteur : Jamais, je n’aurais jamais fait ça ! J’aimais ma femme mais parfois les choses ne se passent pas comme vous voulez (…) (Entretien n° 9 Los Angeles)

Le manque d’homogénéité culturelle entre les différentes communautés de Latinos a donc donné lieu à des préjugés et ainsi affaibli les liens entre membres de ce groupe en faisant ressortir leurs différences. Les plus marquées se trouvent entre les Latinos des Caraïbes et les non-Caribéens. Ces différences de valeurs culturelles font que les communautés de Latinos vivent des vies et suivent des trajectoires d’assimilation différentes, ce qui a un impact direct sur leur vie aux États-Unis : les Latinos d’Amérique latine et ceux des Caraïbes forment des réseaux sociaux distincts qui ne s’entrecroisent guère. Les réseaux de Latinos caribéens semblent conçus pour contourner les contraintes posées par le statut de certains immigrés tandis que les Latinos d’Amérique latine tendent davantage à suivre les règles du jeu et à faire profil bas.

Conclusion

Les résultats indiquent une cohésion culturelle limitée entre Latinos, en particulier entre Latinos des Caraïbes et Latinos d’Amérique latine. La solidarité entre les différents groupes de Latinos est le produit de facteurs culturels tels que les traditions, en particulier celles héritées de leur pays d’origine ; de facteurs contextuels tels que les politiques publiques ou l’existence de structures destinées à renforcer la solidarité ; et, enfin, de facteurs structurels tels que le niveau d’éducation ou le statut socio-économique général. Elle est renforcée par l’existence de réseaux sociaux et le désir de préserver un patrimoine commun.

Malgré cette apparente unité, de nombreux facteurs limitent la cohésion au sein de la communauté des Latinos. Au-delà de leur diversité socio-économique et démographique, les Latinos présentent des différences culturelles significatives, notamment sur l’importance de la famille. Les différents comportements associés à certains groupes nationaux renforcent également des images stéréotypées qui gênent la cohésion sociale. Les Latinos connaissent aussi une forme de séparatisme social, qui s’exprime au travers de regroupements par classe dans les trois villes et qui repose sur des critères physiques, notamment la couleur de peau, mais également sur le statut migratoire et le nombre d’années vécues au sein de la société américaine. Le refus de se mêler aux immigrés récemment arrivés trouve souvent son corollaire dans des actes de discrimination encore plus notoires que ceux dont les auteurs n’appartiennent pas à la communauté des Latinos.

La pan-ethnicité des Latinos présente donc des fragilités dues aux différences entre les groupes nationaux et qui tendent à gommer les éléments communs. La division la plus marquée se trouve entre Latinos d’Amérique latine et Latinos caribéens, qui affichent les divergences culturelles les plus notables. Quand les divisions nationales et celles liées à la classe sont plus fortes que les traits communs, les relations intra-communautaires peuvent donc constituer un frein à l’unité. Cet essai recommande que les études à venir sur les Latinos soient plus attentives à cette diversité et visent à une désagrégation plus systématique des groupes, qui permettra de mieux comprendre la tension à laquelle les Latinos sont soumis, entre soutien mutuel et rivalités.

Aller plus loin

ALBA, Richard, and Victor Nee. 1997. “Rethinking Assimilation Theory for a New Era of Immigration.” International Migration Review,31 (4) : 826–74.

BROWN, Elizabeth E., and Fred Brooks. 2006. “African American and Latino Perceptions of Cohesion in a Multiethnic Neighborhood.” American Behavioral Scientist, 50 (2) : 258–75.

DREBY, Joanna, and Tim Adkins. 2011. “The Strength of Family Ties : How US Migration Shapes Children’s Ideas of Family.” Childhood, September.

FORREST, Ray, and Ade Kearns. 2001. “Social Cohesion, Social Capital and the Neighbourhood.” Urban Studies, 38 (12) : 2125–43.

GUARNIZO, Luis, Arturo Sanchez, and Elizabeth Roach. 1999. “Mistrust, Fragmented Solidarity, and Transnational Migration : Colombians in New York City and Los Angeles.” Ethnic and Racial Studies, 22 (2) : 367–96.

LOGAN, John R., Wenquan Zhang, and Richard D. Alba. 2002. “Immigrant Enclaves and Ethnic Communities in New York and Los Angeles.” American Sociological Review, 67 (2) : 299–322.

MARTINEZ, Lisa M. 2008. “‘Flowers From the Same Soil’ Latino Solidarity in the Wake of the 2006 Immigrant Mobilizations.” American Behavioral Scientist, 52 (4) : 557–79.

MASSEY, Douglas S, and Magaly Sánchez. 2010. Brokered Boundaries : Creating Immigrant Identity in Anti-Immigrant Times. New York : Russell Sage Foundation.

NEE, Victor, and Jimy Sanders. 2001. “Understanding the Diversity of Immigrant Incorporation : A Forms-of-Capital Model.” Ethnic and Racial Studies, 24 (3) : 386–411.

OCHOA, G. L. 2000. “Mexican Americans’ Attitudes toward and Interactions with Mexican Immigrants  : A Qualitative Analysis of Conflict and Cooperation.” Social Science Quarterly, 81 (1) : 84–105.

PHINNEY, Jean S., Gabriel Horenczyk, Karmela Liebkind, and Paul Vedder. 2001. “Ethnic Identity, Immigration, and Well-Being : An Interactional Perspective.” Journal of Social Issues, 57 (3) : 493–510.

PORTES, Alejandro, and Rubén G. Rumbaut. 2001. Legacies : The Story of the Immigrant Second Generation. Berkeley ; New York : University of California Press  ; Russell Sage Foundation.

SMITH, Robert C. 2006. Mexican New York : Transnational Lives of New Immigrants. Berkeley : University of California Press.

TOVAR, Jessica, and Cynthia Feliciano. 2009. “‘Not Mexican-American, but Mexican’ : Shifting Ethnic Self-Identifications among Children of Mexican Immigrants.” Latino Studies, 7 (2) : 197–221.

Pour citer cet article :

Marie L. Mallet, « Les communautés latinos aux USA. L’impossibilité d’un label pan-ethnique », La Vie des idées , 30 octobre 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-communautes-latinos-aux-USA.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais : redaction@laviedesidees.fr.

par Marie L. Mallet , le 30 octobre 2014

Notes

[1Le terme de pan-ethnicité a été introduit par Yen Espiritu dans les années 1990s. Il est utilisé pour regrouper, dans une même catégorie, différents groupes ethniques qui sont apparentés/proches.

[2A ce sujet, voir l’article de Tomas Jimenez,
http://www.cairn.info/publications-de-Jim%C3%A9nez-Tom%C3%A1s%20R.--103460.htm

[3A ce sujet, voir l’article de Mirna Safi, http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=SOCIO_022_0149

[4A ce sujet, voir l’article de Nicolas Duvoux
http://www.laviedesidees.fr/Repenser-la-culture-de-la-pauvrete.html

[5Le Cinco de Mayo est une fête nationale mexicaine principalement célébrée aux États-Unis, qui commémore la victoire de l’armée mexicaine contre l’armée française lors de la Bataille de Puebla du 5 mai 1862.

[6Bien que le terme ’Amérique latine’ réfère communément à la zone située au sud de la frontière des États-Unis, comprenant l’Amérique centrale et du Sud, ainsi que les Caraïbes, dans cet essai, j’utilise « Amérique latine » et de ses dérivés pour désigner les régions sud de la frontière américaine, l’Amérique centrale et du Sud, à l’exclusion des Caraïbes.

[7Sur ce sujet, voir le livre de Robert Smith, Mexican New York : Transnational Lives of New Immigrants. Berkeley : University of California Press, 2006. Smith décrit la vie d’immigrés mexicains qui font constamment l’aller-retour entre New York et leur village natal. Il parle d’un « contrat d’immigration » pour décrire la raison qui pousse les Mexicains à immigrer aux États-Unis ; pour Smith, il s’agit surtout d’aider ceux qui restent au pays.


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